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pure qui naît dans mon cœur et qui commence à le corrompre; si je veux réprimer le penchant malheureux qui m'entraîne vers le monde et vers certains objets du monde, que je ne puis éviter avec trop de soin, et dont je ne connois que trop la contagion; s'il s'agit de renoncer à un attachement criminel, à une habitude qui me tyrannise, et que je veuille résister aux violentes attaques où je me trouve sans cesse exposé; s'il faut me relever d'une langueur paresseuse et lâche qui me fait négliger mes devoirs, et qui pourroit peu à peu m'emporter et me conduire aux plus grands désordres; s'il est question de régler ma vie et de la rendre plus exacte, plus fervente, plus laborieuse et plus mortifiée, malgré les révoltes de la nature qui s'y oppose, et tous les combats qu'elle me livre, que fais-je? jerecueille toute mon attention pour contempler l'éternité, cette éternité de peine et de malheur. Dans l'horreur d'une si triste destinée, j'applique toutes les puissances de mon esprit à cette éternité, je l'envisage par tous les endroits, et j'en prends, pour ainsi dire, toutes les dimensions. Pour me tracer encore une plus vive image de cette éternité, et me la représenter d'une manière plus conforme aux sens et à l'intelligence humaine, je me sers des mêmes comparaisons que les Pères, et je fais, si j'ose ainsi m'exprimer, les mêmes supputations. Je me figure toutes les étoiles qui brillent dans le firmament; à cette multitude innombrable j'ajoute toutes les gouttes d'eau rassemblées dans le sein de la mer; et si ce n'est pas assez, je compte, ou je tâche à compter tous les grains de sable qu'elle étale sur ses rivages. De là je m'interroge moi-même, je raisonne avec moi-même, et je me demande: Quand sur ces brasiers ardens que le souffle du Seigneur et sa colère ont allumés pour ses vengeances éternelles, j'aurois souffert autant de siècles et mille fois au-delà, l'éternité seroit-elle finie pour moi? non et

pourquoi? parce que c'est l'éternité, et que l'éternité n'a point de fin. On peut absolument savoir le nombre des étoiles du ciel, des gouttes d'eau dont la mer est composée, des grains de sable qu'elle jette sur ses bords; mais de mesurer dans l'éternité le nombre des jours, des années, des siècles, c'est à quoi l'on ne peut atteindre, parce que ce sont des jours, des années, des siè– cles sans nombre, disons mieux; parce que, dans l'éternité, il n'y a proprement ni jours, ni années, ni siècles, et que c'est seulement une durée infinie.

Voilà, encore une fois, à quoi je m'attache, et sur quoi je fixe mes regards : car je m'imagine que je vois cette éternité, que je marche dans cette éternité, et que je n'en découvre jamais le bout. Je m'imagine que j'en suis enveloppé et investi de toutes parts; que si je m'élève, si je descends, de quelque côté que je me tourne, je trouve toujours cette éternité; qu'après mille efforts pour m'y avancer, je n'y ai pas fait le moindre progrès, et que c'est toujours l'éternité. Je m'imagine qu'après les plus longues révolutions des temps, je vois toujours au milieu de cette éternité une ame réprouvée dans le même état, dans la même désolation, dans les mêmes transports; et, me substituant moi-même en esprit à la place de cette ame, je m'imagine que, dans ce supplice éternel, je me sens toujours dévoré de ce feu que rien n'éteint, que je répands toujours ces pleurs que rien ne tarit, que je suis toujours rongé de ce ver qui ne meurt point, que j'exprime toujours mon désespoir par ces grincemens de dents et ces cris lamentables qui ne peuvent fléchir le cœur de Dieu. Cette idée de moi-même, cette peinture me saisit et m'épouvante; mon corps même en frémit, et j'éprouve tout ce qu'éprouvoit le Prophète royal, lorsqu'il disoit à Dieu : Seigneur, pénétrez ma chair de votre crainte, et de la crainte de vos jugemens: Confige timore tuo carnes meas; à ju

diciis enim tuis timui (1): Heureuse disposition contre tous les assauts des plus dangereuses tentations et tous les charmes des plaisirs les plus engageans. Dans le saisissement où je suis, quoi que le christianisme puisse exiger de moi, il n'y a rien à quoi je ne sois déterminé et que je n'entreprenne de pratiquer : car j'en conçois la nécessité, et je la conçois par la vue de l'éternité. De sorte que la foi, par cette vue de l'éternité et par la grâce qui l'accompagne, exerce sur moi comme un empire absolu; elle me réduit aux devoirs les plus rigoureux de la justice chrétienne; elle m'encourage à vaincre toutes les difficultés qui s'y rencontrent, et à me faire pour cela de salutaires violences; elle tient en bride toutes mes passions; elle m'instruit, elle me gouelle m'assujettit pleinement à Dieu.

verne,

Mais l'éternité est incompréhensible, et le moyen de craindre ce que l'on ne comprend pas? Et moi, mon cher auditeur, je vous réponds : Le moyen de ne le pas craindre? Elle est incompréhensible, cette éternité malheureuse : il est vrai; mais c'est par là qu'elle est plus terrible; si je la comprenois, je la craindrois moins, parce qu'elle seroit bornée, puisque je ne puis rien comprendre que de borné; si je la comprenois, elle auroit un terme dans sa durée aussi bien que dans mon esprit, et dès-là j'en devrois être moins effrayé, parce que je dans pourrois espérer de parvenir à ce terme, que, l'état de damnation, il me resteroit encore une ressource; mais un mal si grand, qu'il en est inconcevable, c'est ce qui jette dans toutes les facultés de mon ame une terreur dont je ne puis revenir. En effet, dès que c'est un mal que je ne conçois pas, il est donc au-dessus de tous les maux que je conçois ; et quand je les verrois tous réunis dans un même sujet pour le tourmenter, les comprenant tous, je conclurois qu'ils sont donc tous, quoi

(1) Ps. 118.

et

que rassemblés, infiniment au-dessous de ce mal que je ne puis comprendre. D'où je tirerois encore cette conclusion, qui en est la suite nécessaire, que, quand il faudroit souffrir tous les autres maux, je devrois, sans hésiter et même avec joie, y consentir, pour me délivrer d'un mal que tous les maux ensemble ne peuvent égaler. Or, à combien plus forte raison dois-je donc me soumettre à une légère pénitence, dois-je donc me résoudre à quelques efforts et à quelques sacrifices qu'on me demande, dois-je donc me captiver à quelques exercices très-soutenables et très-praticables, pour rendre ma conduite plus régulière selon Dieu, et pour vivre en chrétien.

Voilà comment doit raisonner tout homme sage et qui conserve encore dans son cœur quelque semence de religion; voilà comment il raisonnera et ce qu'il conclura immanquablement lorsqu'il fera sur l'avenir une sérieuse réflexion, et qu'il suivra de bonne foi les premiers sentimens qu'inspire la vue d'une éternité de malheur. Mais on ne conclut rien et l'on ne se porte à rien, parce qu'on n'y pense point, ou qu'on n'en a de temps en temps qu'une réminiscence vague et superficielle. On pense assez, et l'on ne pense même que trop, à tout ce qui pourra arriver dans le cours des années que l'on se promet de passer sur la terre; on n'est que trop attentifaux revers, aux contre-temps, aux disgrâces, aux pertes qui peuvent déranger les affaires et renverser la fortune; on n'examine que trop ce que l'on deviendra dans la suite de l'âge; l'on ne prend sur cela que trop de. précautions et trop de mesures; à force même de s'en occuper et de s'en remplir l'esprit, on se forme mille chimères dont on se laisse vainement agiter, et l'on se charge de mille soins réels et pénibles, pour prévenir des maux imaginaires qu'une timide prévoyance fait envisager. Cependant, on vit dans le plus profond oubli

de

de son sort éternel; on y demeure tranquille et sans inquiétude; la vie coule, l'éternité s'approche; et comme ces victimes qui alloient les yeux bandés à l'autel où elles devoient être immolées, on va se jeter en aveugle dans le précipice. Hé! mes frères, sommes-nous chrétiens? sommes-nous hommes? Sommes-nous chrétiens et où est notre foi? sommes-nous hommes et où est notre raison? Quand donc penserez-vous à cette éternité, si vous n'y pensez pas maintenant? sera-ce dans l'éternité même? oui, vous y penserez alors, vous y penserez durant toute l'éternité; mais sera-t-il temps d'y penser? mais comment y penserez-vous? Mais quel tourment sera pour vous cette pensée, et de quels regrets serez-vous déchirés, quels reproches vous ferez-vous à vous-mêmes de n'y avoir pas plus tôt pensé? C'est pour cela que nous vous en rappelons si souvent le souvenir; et que ne ne puis-je, pour la réformation du monde et pour son salut, faire à chaque heure du jour retentir dans toutes les contrées de l'univers cette seule et courte parole: Eternité? Ce seroit assez pour y opérer les plus grands miracles de conversion.

Non-seulement on ne pense point à l'éternité malheureuse, mais je sais où en est venu, par un excès d'aveuglement, et où en vient encore tous les jours le libertinage du siècle : jusqu'à se jouer d'une si utile pensée, jusqu'à regarder avec mépris un homme qui en paroît touché et qui en veut profiter, jusqu'à dire de lui, par la plus scandaleuse dérision: Il craint l'enfer : car tel est le langage des mondains. Ah! mes chers auditeurs, vous raillerez tant qu'il vous plaira, je ne l'en craindrai pas moins, cet enfer. Je lc crains, et que ne suis-je assez heureux pour vous faire part de ma crainte! je le crains souverainement, je le craindrai constamment, et plaise au ciel que je le craigne efficacement! Je le crains souverainement, parce que ma crainte doit être proportion

TOME VII.

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