Page images
PDF
EPUB

Orthodoxie Catholique.

LE VRAI, LE BEAU ET LE BIEN DE M. COUSIN

MIS A L'INDEX

et établissement d'une Eglise chrétienne

SANS LE

CHRIST

22o ARTICLE1.

102. Notice sommaire sur la vie et les travaux de M. l'abbé de La Mennais avant juillet 1830.

M. l'abbé de La Mennais, par son influence sur la philosophie, sur la religion et sur la politique; par ses attaques contre le Cartesianisme, qu'il a mis en déroute, et contre le Gallicanisme, qu'il est parvenu à faire déclarer hérétique par le concile du Vatican; par ses qualités et par ses défauts, et surtout par sa déplorable fin, est une des figures les plus originales et les plus complexes du commencement du 19e siècle. Sa vie intime est peu connue. Il convient donc d'en donner une esquisse rapide, qui ne peut qu'être agréable et instructive pour nos lecteurs. Ils y verront ses plus chrétiennes pensées présentées dans le vase le plus riche et le plus merveilleusement ciselé de notre époque. Nous avons assez ennuyé nos lecteurs par les spontanéités tuant les réflexions, et les réflexions tuant les spontanéités, par les insanités et les révoltes gallicanes, pour que nous ne devions pas faire connaître un homme du sens commun chrétien.

103. M. de La Mennais depuis sa naissance jusqu'à la prise de la tonsure.

Félicité de La Mennais naquit à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), le 19 juin 1782; ondoyé le jour de sa naissance, il ne fut baptisé que le 23 octobre suivant par Mgr des Laurents, évêque de Saint-Malo. A l'âge de 5 ans, il perdit sa mère; son père,

Voir le dernier art. au No précédent, ci-dessus p. 51.

tout occupé d'affaires domestiques, le livra à son oncle, M. des Saudrais, homme érudit, pour soigner son éducation. Les progrès de l'élève furent rapides; il étudiait non-seulement les langues anciennes, mais les langues modernes, avec passion; il devint bientôt ce qu'on appelle fort en musique, sur la flûte, en mathématiques, qu'il enseigna plus tard, et en escrime, et il eut un duel où il blessa légèrement son adversaire. Attaché par son père à son comptoir, il ne put en supporter l'ennui. Sur quoi il disait : « L'ennui naquit en famille - une soirée » d'hiver. » Il se passionna bientôt pour les écrivains philosophes, et quand on voulut lui faire faire sa première communion, ses raisonnements furent si étranges qu'on ne crut pas pouvoir l'y admettre; il ne fit sa première communion qu'en 1804, âgé de 23 ans, devenu plus chrétien, grâce aux enseignements et à la douce persuasion de son frère Jean.

On a conservé une pièce de vers que Félicité composa à cette époque. On sera bien aise de connaître cette petite boutade du terrible jouteur De l'essai sur l'indifférence.

On a vu souvent des maris

Jaloux d'une épouse légère,
On en a vu même à Paris,

Mais ce n'est pas le tien, ma chère.

On a vu des amants transis,
Ainsi qu'une faveur bien chère,
Implorer un simple souris,
Mais ce n'est pas le tien, ma chère.
On a vu, l'on voit même encor,
Quelquefois un cœur à l'enchère
Rester fidèle au moins à l'or,
Mais ce n'est pas le tien, ma chère.
Her, oh! que je fus heureux
En te voyant près de Glycère !
Soudain, je devins amoureux,

Mais ce n'est pas de toi, ma chère.

En 1805, les deux frères se retirèrent à la Chenaie, terre de famille, et là ils se livrèrent à l'étude : l'histoire, les Pères de l'Eglise, et aussi toute la littérature moderne passèrent sous leurs yeux.

C'est à ces études que les deux frères durent leur décision

1Œuvres inédites, publiées par A. Blaise, t. I, p. 24, París, 1862.

de se consacrer à la défense de l'Église et d'entrer dans l'état ecclésiastique. L'aîné, Jean, s'y consacra le premier et fonda en 1806, à Saint-Malo, une école ecclésiastique où M. Félix enseignait les mathématiques. On a plusieurs lettres de lui pour défendre cet établissement contre l'université impériale, qui voulait le détruire.

C'est de là que partit l'abbé Jean pour venir à Paris étudier la théologie sous la direction des Sulpiciens, qui commençaient à s'établir, et il y reçut la prêtrise en 1809.

Pendant ce temps, Félix reçut la tonsure le 16 mars 1809, à l'insu et presque contre la volonté de son père, et puis les ordres mineurs le 23 décembre suivant; il était alors âgé de 28 ans.

C'est alors que Félix écrivit à son frère la lettre suivante, où perce sa première idée de faire comme lui et de venir étudier à Saint-Sulpice.

104. M. de La Mennais depuis la prise de la Tonsure jusqu'à la pubiication de la Tradition de l'Eglise sur l'institution des .évêques.

A son frère.

Saint-Malo, 3 septembre 1809. Je suis fâché de n'avoir pas su le jour où tu as offert pour moi le saint sacrifice, afin de m'y unir et de solliciter avec une nouvelle ferveur les grâces dont j'ai tant de besoin. Ce matin, j'ai communié à ton intention, et je ne manque pas de te recommander chaque jour au bon Dieu dans mes chetives prières. J'espère que tu ne manqueras pas de te ressouvenir de moi chez ces bons solitaires du Sennaart, au milieu desquels il serait si doux de vivre et de mourir. Tout ce que je regrette (mais je le regrette bien vivement), c'est de n'etre pas du pèlerinage, et de n'avoir pas, au moins une fois, vu de mes yeux ces anges du désert, dont j'aimerais tant, quoique indigne, à partager la solitude; peut-être un jour... mais n'anticions pas les temps marqués par la Providence, dont la sainte volonté doit être à jamais l'unique règle de nos actions et de nos désirs ‘.

Il faut le voir déjà s'excrimant en sarcasmes contre tous les partisans philosophiques de la Nature et des Idées innées. Il parle à son frère d'un certain abbé Carré.

A son frère. Saint-Malo, octobre 1809. L'abbé, lui dis-je, si le ciel avait voulu nous épargner beau

1Œuvres inédites de F. La Mennais, publiées par Ange Blaize, t. 1, p. 52. Paris, Dentu, 1866.

coup de peine, et quelquefois les inconvénients graves d'un chaos mal réfléchi, il nous aurait imprimé en naissant un signe, une marque, qui, en indiquant notre destination naturelle, et la chose à laquelle nous étions propres, eût fixée à cet égard toutes nos incertitudes. L'un, par exemple, serait né avec un beau grand sabre sur la cuisse, un autre avec une plume sur la main, un troisième avec une mitr, un bonnet carré sur le front; cher abbé, combien seraient venus au monde avec un bât sur le dos. Mais peut-être que cela n'eût remédié à rien, et pour moi, je suis assez disposé à croire qu'on aurait vu bientôt le porteur du bát l'échanger contre la mitre ou le bonnet carré, et se trouver aussi à l'aise sous l'un que sous l'autre. Ainsi donc, tout est bien comme il est, et puisqu'il fallait absolument que partout il y eut des bâts, mieux vaut encore qu'ils soient moins apparents, et qu'on ne soit pas exposé à s'entendre dire par le premier venu, sur une simple inspection, et sans qu'il y ait de reponse: Ah! Monsieur, vous êtes bâté? Il y a peu de jours que je me trouvais avec un de ces innombrables bâts soit-disant fils de la Nature, et parlant sans cesse de Madame sa mère. Celui-là, pour rien au monde, n'eût changé son bat contre un bonnet carré1.

Et déjà la grâce parle à son cœur et lui fait écrire cette humble et édifiante lettre.

A son frère. La Chenaie, 1809. Je suis en paix au fond de mon ignominie, sans aucun désir, ce me semble, et sans aucune vue pour l'avenir, content de recevoir jour par jour de la main du bon Dieu, ce qu'il lui plaira de m'envoyer dans sa miséricorde. Je ne demande point de consolations, et, au contraire, je crois qu'en ce moment elles me seraient une peine. Patience, humilite, résignation, voilà ce que je supplie notre bon Maître de m'accorder, quoique bien indigne d'obtenir de lui de si grandes grâces. Je lui dis et redis : Ego sum pauperculus servulus tuus et abjectus vermiculus, multo pauperior e contemptibilior quam scis et dicere audes2; et quand j'ai dit cela, mes larmes coulent, et mon pauvre cœur est soulage. Ma plus grande affliction est d'être séparé, pour si longtemps encore, de Celui que j'ai si indignement abandonné.

Cependant il étudie le grec, l'allemand et l'hébreu, et demande les livres qui lui sont nécessaires. Déjà il se préoccupe des grandes questions actuelles. Il écrit:

A son frère.Saint-Malo, 2 septembre 1809. Sur la Géologie que penser de ces couches superposées et formées de coquillages qui s'éloignent d'autant plus des espèces connues, qu'ils sont plus éloignés de la surface du sol. Chiro

Blaize, t. I, p. 50.
Imitation de J.-C.
Blaise, t. 1, p. 57.

[ocr errors]
[ocr errors]

Création:

nologie de l'hébreu et des 70 laquelle adopter? peut-on se passer du système de Deluc, qui considère les six jours comme six époques indéterminées ?

C'est alors que Napoléon se fait proclamer empereur. Cependant la pensée chrétienne est fortement gravée dans son âme et le préoccupe, il fait les réflexions suivantes :

A son frère. - La Chenaie, avril 1810.

Une feuille légère aussi fugitive que le temps, dont elle nous apporte les nouvelles, obtient toute notre attention, occupe toutes nos facultés, tandis que nous avons là près de nous, dans les auteurs qu'inspira l'Esprit de Dieu, des messagers de l'éternité qui demandent audience et ne l'obtiennent pas. Quand je viens à considerer en moi-même ce prodige d'aveuglement, et que je songe de combien de distractions, de misères, de faiblesses et de quelles chutes horribles le corps nous est une occasion toujours présente, je commence à entrer dans le désir de l'Apôtre, quis me liberabit de corpore mortis hujus * ? Heureux ceux en qui la force de la grâce à complétement assujetti cette puissance rebelle. Un jour viendra que, nous aussi, nous en serons délivrés, en attendant portons en paix le poids de notre condition douloureuse, et recueillons, le front dans la poudre, l'héritage de notre Père,

et à propos de 'enseignement philosophique enseigné dans les classes, il ajoute :

Ce zèle philosophique qui franchit jusqu'à la barrière de l'intéret, m'étonne singulièrement. Je me serais attendu à tout hors à cela. Au reste, c'est pour ces Messieurs une belle occasion d'apprendre à lire.

Pendant ce temps il s'occupe à faire construire la chapelle de La Chenaie, et il travaille à la composition du célèbre ouvrage : Tradition de l'Église sur l'institution des évêques,

au milieu d'un état d'âme bien douloureux.

A son frère. - La Chenaie,

.. 1810.

J'ai à peine commencé, depuis ton départ, lé dernier article de la 1re partie, il m'est impossible d'avancer. Après avoir bien sué pendant une heure, je me retrouve précisément au mème point. Je suis d'ailleurs arrêté par le sujet même. Il faudra que nous en causions ensemble avant de continuer. Du reste, je suis plus tranquille, grâce à Dieu, que je n'eusse osé l'espérer, au milieu d'un état dont l'angoisse est le fond. Mon âme est douloureuse de tous côtés, mais c'est une douleur paisible, et qui,

Blaize, t. I, p. 63.

• Rom. VII, 24.
8 Blaize, t. I, p. 70.

« PreviousContinue »