Page images
PDF
EPUB
[ocr errors]

A son frère. Saint-Malo, 1er avril 1815. Je t'annonce, mon cher Jean, une nouvelle qui te surprendra peut-être lorsque tu recevras cette lettre, je serai parti pour les colonies. Il m'a semblé que dans les circonstances présentes, l'auteur de la Tradition ne pouvait sagement demeurer en France. Comme j'ignore combien de temps durera mon absence, j'ai pris le parti de vendre à Ange (Blaize, son beau-frère), tout ce que je possède, afin d'emporter de quoi vivre. J'ai mieux aimé lui vendre qu'à un autre, afin que mon bien ne sortît pas de la famille. Je serai obligé de passer par l'Angleterre, n'y ayant point ici de navire prêt à partir pour nos colonies. Ce n'est pas sans regrets que je me sépare de vous tous; mais cómme je suis le seul qui puisse avoir quelque chose à craindre, j'ai voulu vous épargner des inquiétudes en m'en allant 1.

La Tradition est le résultat des travaux des deux frères; mais la rédaction est due toute entière à l'abbé Féli. C'est ce qu'il dit dans la lettre suivante où il dorne une autre raison de son départ.

A M. l'abbé Bruté.

[ocr errors]

Londres, 25 avril 1815. Pour moi, sur les instances, et d'après l'avis unanime de nos amis, j'ai pris le parti de me réfugier dans ce pays, où j'ignore également combien de temps je resterai et à quoi je m'occuperai. Mon départ, sous plusieurs rapports, est un gage de sûreté pour Jean, et c'est ce qui m'a décidé. Cela lui donne le moyen de désavouer la Tradition, qui est, en effet, mon ouvrage, l'ayant fait en entier sur les textes qu'il avait recueillis 2.

Le 18 juin 1815, Napoléon essuye à Waterloo une défaite complète malgré la valeur de ses troupes. Les Chambres, qu'il avait assemblées, l'obligent à donner son abdication, qu'il signe presque sans résistance, et se rend à Rochefort, dans l'intention de s'embarquer pour les Etats-Unis; mais ne pouvant échapper aux Anglais, qui croisaient devant le port, il se rend à eux; les souverains alliés l'envoient finir ses jours dans l'île de SainteHélène.

Mais Dieu attendait l'abbé de La Mennais en Angleterre, où toutes ses pensées sont changées : c'est là, en effet, que se décide la grande affaire de son entrée dans le Sacerdoce. Il y trouve l'abbé Carron, qui eut le plus d'influence sur sa destinée.

A son frère. Londres, 10 août 1815.

Heureux qui, détaché de tout et de lui-même, ne voit, ne cherche, ne désire que la volonté de Dieu! Hâtons-nous de travailler à sa gloire, à la construction de son Eglise, au salut des

Blaize, p. 205.

2 Ibid., p. 206; Note.

âmes qui se perdent sous nos yeux en si grand nombre. Håtons-nous, surtout, d'employer au moins les dernières heures du jour à cultiver les champs du Père de famille Nox enim venit, quando nemo potest operari. J'attends la décision dont je t'ai parlé, quelle qu'elle soit, j'espère qu'elle fixera irrévocablement mes incertitudes. En attendant, et toujours, continue de prier pour moi ‘.

Puis, il montre comment s'est opérée chez lui cette transformation :

A son frère.

[ocr errors]

- Londres, 27 août 1815. Me voici donc maintenant, grâce à mon bon et tendre Père (M. l'abbé Carron), irrévocablement décidé. Jamais je ne serais sorti de moi-même, de mes éternelles irrésolutions, mais Dieu m'avait préparé en ce pays le secours dont j'avais besoin. Sa Providence, par un enchaînement de grâces admirables, m'a conduit au terme où elle m'attendait; pleine d'amour pour un enfant rebelle, pour le plus indigne des pécheurs, elle m'arrache à ma patrie, à ma famille, à mes amis, à ce fantôme de repos que je m'épuisais à poursuivre et m'amène aux pieds de son ministre pour y confesser mes égarements, et m'y déclarer ses volontés. Gloire à Dieu, gloire à son ineffable tendresse, à son incompréhensible bonté, à cet amour adorable, qui, entre toutes ses créatures, lui fait choisir la plus indigne, pour en faire un ministre de son Eglise, pour l'associer au sacerdoce de son Fils! Mais honte, confusion, humiliation profonde, au misérable, qui, si longtemps, a fui devant son divin Maître, et avec une si horrible obstination s'est refusé au bonheur de le servir! Hélas! en ce moment même, je ne le sens que trop, si ma volonté tout entière n'était pas entre les mains de mon père bien-aimé, si ses conseils ne me soutenaient pas, si je n'étais pas complétement résolu à obéir sans hésiter à ses ordres salutaires, oui, en ce moment même je retomberais dans mes premières incertitudes et dans l'abîme sans fond d'où sa main charitable m'a retiré 2.

Mais en même temps il fait voir quelles violences il a dû se faire pour entrer dans cette voie :

A son frère.

[ocr errors]

Londres, 12 septembre 1818. Il m'est impossible de peindre la tendresse et les bontés de M. l'abbé Carron pour moi. Sans lui je n'eusse jamais pris le parti auquel il m'a déterminé, trop de penchants m'entraînaient dans une autre route. Aujourd'hui même je ne saurais penser à la vie tranquille et solitaire des champs, à nos livres, à La Chenaie, au charme répandu sur tous ces objets, auxquels se rattachent tous mes désirs et toutes mes idées de bonheur icibas, sans éprouver un serrement de cœur inexprimable, et

Blaize, t. I, p. 216.

• Ibid., p. 218.

quelque chose de ce sentiment qui faisait dire à ce roi dépossédé, siccine separat amara mors? Mais enfin il faut tout vaincre en renonçant à tout 1.

Mais il compte sur la bonté et la grâce de Dieu, et en demande la protection.

A son frère. Londres, 19 octobre 1815.

En me décidant ou plutôt en me laissant décider pour le parti que l'on me conseille de prendre, je ne suis assurément ni ma volonté, ni mon inclination. Je crois au contraire que rien au monde n'y saurait être plus opposé, mais je m'attends dans l'avenir à bien d'autres contradictions. Demande à Dieu pour moi la grâce de supporter la vie. Elle me devient tous les jours plus à charge 2.

M. l'abbé Carron pense à fonder un Journal religieux avec le secours de son fervent disciple. Mais celui-ci y répugne, il écrit dans la même lettre :

Si donc je me chargeais d'une semblable tâche, je ne pourrais guère m'occuper d'autre chose, et demeurerais par conséquent exposé à tous les dangers qui accompagnent l'état d'homme de lettres, et que M. Carron, d'accord en cela avec le P. Berthier, juge très-grands. De plus, j'ai toute sorte de répugnance pour recommencer à écrire. Rien ne nourrit davantage l'amour propre quelque peu de talent qu'on ait, et quelque peu de cas qu'on fasse de cette sottise qu'on nomme réputation. Les œuvres d'une charité active seraient bien plus de mon goût, et si je suis sûr de quelque chose, c'est certainement de l'impossibilité qu'il y aurait pour moi de m'occuper simultanément de deux objets si différents.

C'est dans ces dispositions qu'il revient en France, et qu'il arrive à Paris le 18 novembre 1815. Aussitôt on le met entre les mains des prêtres Sulpiciens où on lui conseille d'étudier le traité de morale sur la théologie de Poitiers, et puis Bailly et de la Hogue, auteurs tous gallicans; Bailly surtout, mis ensuite à l'index.

Il faut voir comment il décrit sa vie de séminaire avec une bonhomie d'écolier pauvre et besogneux.

A son frère. Paris, 11 décembre 1815.

Je paye 600 francs de pension et me fournis de bois et de vin. Les autres en font autant. Ce n'est pas trop, car nous faisons trois repas. J'ai ma chambre à payer, en outre je fais mon lit moi-même et décrotte mes souliers; c'est une économie de 60 fr.

[blocks in formation]

au moins par an; et avec tout cela il s'en faut bien que je puisse vivre de mes revenus, qui sont quasi-nuls. Cette position est loin d'être gaie. Encore si j'étais maître de mon temps, mais je ne trouve pas même celui de lire quelques pages de théologie1. Enfin sa destinée est fixée, il reçoit le Sous-Diaconat le 23 décembre 1815.

A son frère. Paris, 24 décembre 1815.

Je revins hier de Saint-Sulpice après avoir reçu le Sous-Diaconat. Cette démarche m'a prodigieusement coûté ! Dieu veuille en tirer sa gloire. C'est l'ancien évêque de Quimper, M. André qui fit l'ordination 2.

Il espère recevoir le Diaconat à Pâques prochaine et il se préoccupe de la dispense des interstices et de l'irrégularité ex infamia, à cause de son ancien duel.

Pendant ce temps, ses directeurs, non contents de l'avoir attaché à l'état ecclésiastique, voudraient tous se l'approprier. Les uns le poussent à entrer chez les Jésuites, non en France, mais à Rome. Les supérieurs des Missions étrangères, qui n'ont que trois élèves, le veulent avec eux. M. l'abbé de Janson le voudrait aussi pour sa Communauté des Missionnaires de France. Cependant les affaires de l'Eglise le préoccupent toujours.

A son frère. Paris, 5 janvier 1816.

Il me tarde bien de voir les affaires de l'Eglise de France terminées. J'ai bien peur toutefois que l'état où nous sommes ici se prolonge. L'ambition et la politique font tout la Religion rien, ou presque rien. Paris est le centre des plus viles intrigues; il en est maintenant des places ecclésiastiques comme des places civiles; on s'arrange pour être quelque chose et voilà tout ce qu'on voit dans la religion. Les principes sont devenus un calcul, aussi en change-t-on, selon les circonstances et les opinions des hommes en crédit. En vérité nous vivons dans un abominable siècle ".

Enfin il reçoit le Diaconat à Saint-Brieuc, et puis la Prêtrise à Vannes, le 9 mars 1816, à l'âge de 34 ans et 8 mois. Sur cela l'abbé Jean écrit:

A M. l'abbé Bruté. Saint-Malo, 8 juin 1816. Félix a été fait Diacre à Saint-Brieuc dans la première semaine de Carême et il a été ordonné Prêtre à Vannes quinze jours après.

[blocks in formation]

Il lui a singulièrement coûté pour prendre sa dernière résolution. M. Carron d'un côté, moi de l'autre, nous l'avons entraîné, mais sa pauvre âme est encore ébranlée de ce coup '.

Mais dans leur zèle ses amis sont ravis de sa décision, et l'abbé Carron écrit avec assurance :

A M. l'abbé Bruté. Londres, 28 octobre 1815. Reposez-vous sur mon cœur, et bien spécialement sur ma conscience du sort de ce bien-aimé Félix que j'aime avec l'affection d'une mère. Il ne m'échappera point; l'Eglise aura ce qui lui appartient. Telle est ma vive confiance.

3 O miseras hominum mentes! O pectoræ cæca !

En effet, voici qu'un volcan intérieur se déclare et éclate avec fracas dans cette désolante lettre, écrite 3 mois après avoir reçu la Prêtrise. Cette lettre a été un objet de scandale; nous la donnons en entier.

A son frère.

[ocr errors]

Paris, 25 juin 1816. Quoique M. Carron m'ait plusieurs fois recommandé de me taire sur mes sentiments, je crois pouvoir et devoir m'expliquer avec toi, une fois pour toutes. Je suis et ne puis qu'être désormais extraordinairement malheureux. Qu'on raisonne là-dessus tant qu'on voudra, qu'on s'alambique l'esprit pour me prouver qu'il n'en est rien, ou qu'il ne tient qu'à moi qu'il en soit autrement, il n'est pas fort difficile de croire qu'on ne réussira pas sans peine à me persuader un fait personnel contre l'évidence de ce que je sens. Toutes les consolations que je puis recevoir se bornent donc au conseil banal de faire de nécessité vertu. Or, sans fatiguer inutilement l'esprit d'autrui, il me semble que chacun peut aisément trouver dans le sien des choses si neuves. Quant aux avis qu'on y pourrait ajouter, l'expérience que j'en ai a tellement rétréci ma confiance, qu'à moins d'être contraint d'en demander, je suis bien résolu à ne jamais procurer à personne l'embarras de m'en donner; et j'en dis autant des exhortations. Aussi, par exemple, rien au monde, qu'un ordre formel ne me décidera jamais à aller demeurer chez M. de Janson. Où que je sois à l'avenir, je serai chez moi, ce chez moi fût-il un grenier. Je n'aspire qu'à l'oubli, dans tous les sens, et plût à Dieu que je russe m'oublier moi-même! La seule manière de me servir véritablement est de ne s'occuper de moi en aucune façon. Je ne tracasse personne; qu'on me laisse en repos de mon côté; ce n'est pas trop exiger, je pense. Il suit de tout cela, qu'il n'y a point de correspondance qui ne me soit à charge. Ecrire m'ennuie mortellement, et de tout ce qu'on peut me marquer, rien ne m'intéresse. Le mieux est donc de part et d'autre, de s'en te

Blaize, t. I p. 260.

2 Ibid., p. 260, et toute la lettre dans Lettres inédites, publiées par MM. de Courcy et de La Gournerie; in-12, Nantes, 1842.

Lucrèce, De Rerum natura, II, 14.

« PreviousContinue »