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comme principe de connaissance; car ils rejettent eux-mêmes l'élément le plus essentiel, le plus fondamental de la connaissance l'idée, la raison, l'esprit. Tandis que les bons philosophes, tout en reconnaissant la vie naturelle et sensitive, disent qu'il y a au-dessus une vie supérieure, la vie intellectuelle et rationnelle; et encore au-dessus la vie surnaturelle et mystique. Ces trois genres de vie sont très-distincts. Pour s'en former une idée complète, il faut les étudier en elles-mêmes et dans leurs rapports réciproques; car ces trois vies co-existent simultanément dans tout individu et agissent et réagissent continuellement l'une sur l'autre. Cette étude en elle-même est très-compliquée, nous tâcherons cependant d'en saisir pour ainsi dire les principaux linéaments.

1° La vie naturelle et sensitive.

Ce qui constitue cette vie, ce sont certains désirs appétitifs qui portent l'homme aux objets sensibles. Mais pour qu'il y ait appétition il faut qu'il y ait connaissance. Les appétits ne sont donc pas ce qu'il y a de primitif dans la vie naturelle et sensitive; ce qui est conçu comme primitif et antérieur, c'est l'instinct. L'instinct ne résulte pas de la sensition, puisqu'il s'exerce avant toute connaissance acquise par la sensition. Cet instinct est plus puissant, plus étendu, plus sûr chez les animaux que dans l'homme, parce que tout acte instinctif exprime la pure force dynamique dans l'animal qui n'a pour toute intelligence que l'instinct; au lieu que l'homme, être social, jouit encore du secours des autres hommes. Donc le besoin d'être en rapport avec les objets sensibles, ou l'instinct, est le premier acte de la vie sensible; le deuxième, c'est la sensation ou la connaissance acquise par les sens; le troisième, c'est l'amour sensible.

2o La vie rationnelle ou intellectuelle.

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Dans cette vie il y a aussi des affections et des désirs correspondant aux objets que la raison saisit; mais ce n'est pas non plus ce qu'il y a de primitif dans la vie intellectuelle et rationnelle. Il y a dans cette vie quelque chose de correspondant à l'instinct dans la précédente, c'est un besoin de ce qui est fixè: de la vérité. C'est cette lumière générale de ce qui ne peut pas être autrement, ni varier, ni changer. Or ce besoin, cet ins

tinct spirituel est ce qu'il y a de primitif dans la vie intellectuelle et rationnelle. Car, que l'on nous conteste quelque chose, nous revenons tout de suite à un principe absolu, universel, permanent, c'est-à-dire à Dieu même, dans l'impossibilité où nous sommes de croire à la vérité variable, contingente, relative.

Après cet instinct intellectuel, on trouve le fait de la connaissance, puis l'amour. 1° Il y a dans l'homme capacité de connaître, de concevoir la vérité et même, avec l'aide des premiers principes, de découvrir des vérités d'un ordre second; 2° Il y a l'attention qui se manifeste de deux manières différentes : d'abord l'entendement, la vue de l'esprit, l'intuition, la conception, la compréhension; ensuite, le sentiment qui nous fait goûter la vérité, qui nous met en rapport avec elle, et qui donne naissance à ce qu'on appelle vérités de sentiment. Certains philosophes ont admis des vérités de sentiment tout à la fois indépendantes, tels les Protestants et Jean-Jacques Rousseau. Ce système est contraire à l'expérience et conduit droit au fanatisme.

Mais il y a des vérités de sentiment, en ce sens que l'âme les saisit plutôt par un sentiment de satisfaction, de conviction intérieure, que par une vue claire et distincte de la raison; sentiment qui ne peut être formulé comme les notions, par des formes logiques.

C'est ici le lieu de faire remarquer la correspondance entre la vie sensitive et la vie rationnelle. Dans la vie sensitive, il y a trois choses: Instinct, sensation, appétit.

L'instinct qui est le fond de toute la vie sensible, la sensation qui nous met en rapport avec les objets extérieurs et les appétits qui nous portent vers eux. Et de plus, dans les sensations qui sont le moyen de connaître relativement à la vie sensible, il faut distinguer encore: 1o Un sens générique universel qui sert de fondement à tous les autres, c'est le tact; 2o l'ouïe et la vue, formes extérieures et intérieures; 3° enfin, l'odorat et le goût, qui correspondent plus particulièrement aux appétits et aux sentiments.

De même dans la vie rationnelle et intellectuelle, il faut distinguer trois choses: 1° Cette connaissance de la raison, cette

affinité de notre âme avec la vérité, ce quelque chose de généra qui spécifie dans les vérités particulières; en un mot, l'instinct du vrai; 2° idéer, voir, entendre, comprendre, concevoir : ce que l'on appelle vue de la raison, lumière de l'esprit, intelligence éclairée; 3o enfin, aimer, sentir, goûter le vrai, ce qui fait dire quelquefois que telle personne a un sentiment élévé du vrai et du beau et un goût exquis de la vérité, de la justesse, etc...

Ce qui distingue l'homme des animaux, c'est la raison par laquelle l'homme sait distinguer des choses d'un ordre supérieur aux objets sensibles. Le monde inférieur, le monde physique est le seul connu des animaux. Par la raison, l'homme s'élève jusqu'au monde supérieur des intelligences, à l'aide même des sensations et arrive à l'unité du monde inférieur, unité que ne rév le point la sensation livrée à elle-même, parce qu'elle est particulière et variable de sa nature; et ce n'est que lorsqu'il y a ainsi réunion de la sensation et de l'idée qu'il y a vraiment sensation humaine.

3o Vie surnaturelle et mystique.

Dans cette vie nous remarquons: 1° le besoin de quelque chose de supérieur à la vie purement intellectuelle et rationnelle. Car, ici-bas, le propre de la raison c'est de diviser; elle est essentiellement discursive et s'agite dans les limites d'un état tout imparfait. L'amour et les affections ne dépassent point ces bornes étroites mises à notre intelligence; ces facultés sont aussi sucessives, morcelées, intermittentes, particulières.

Le progrès de l'intelligence, de l'amour, de la puissance, quoique infiniment heureux, est une preuve continuelle de notre faiblesse, de notre indigence, et toujours accompagnée de souffrances. Il n'est donc pas la connaissance, ni l'amour parfait.

L'impulsion, l'instinct physique qui est dans l'homme, est tout puissant en ce sens qu'il n'a pas besoin d'excitation. De plus, l'instinct intellectuel et rationnel est encore plus fort que l'instinct physique. Cependant il est affaibli par le péché du premier homme. Mais l'autre instinct, l'instinct de la vie surnaturelle et mystique, n'existe plus dans la nature humaine depuis sa chute. L'expérience prouve que l'homme livré à lui

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même, vivant même en société, ne sent pas en lui cet instinct, que cet instinct ne s'y développe pas de lui-même.

Donc il faut que cette vie lui vienne d'autre part et par des moyens autres que ceux de la nature, et ce moyen est la Grace.

Que pourrait-on donc trouver dans cette vie de correspondant à l'instinct des vies rationnelle et physique? Les philosophes, les Pères et les théologiens l'ont cherché. Platon a eu recours à la réminiscence des idées, qui supposait elle-même la préexistence des àmes. Sous ce dernier point de vue, les Pères ont rejeté formellement le Platonisme, mais ils ont fait remarquer encore une grande vérité au fond même de cette erreur, savoir: un souvenir vague, confus, obscur, d'un état plus parfait de bonheur, de science, d'amour et de sainteté que nous possédions tous en Adam.

Donc, il y a dans l'homme trois sortes d'instincts ou impres sions correspondant aux trois espèces de vies: ces trois instincts different en ce que, dans la vie sensible, l'homme s'excite lui-même ; que dans la vie intellectuelle il a besoin d'être excité par la société, et que, dans l'ordre de la vie mystique, l'impulsion ne peut lui venir que de Dieu par la grâce.

Après avoir remarqué l'impulsion, source de la vie mystique, représentons-nous comment cette vie nous met en rapport avec Dieu : 1o par l'intelligence; les Pères disent que lorsque nous pensons à Dieu, notre intelligence correspond à Dieu comme vrai; 2° par l'amour, par la volonté, nous lui correspondons comme bien; 3° par la puissance; ils font remarquer qu'au-delà du vrai et du bien il y a en Dieu ce qu'ils appellent la très-secrète unité. Donc au-delà de l'intelligence qui correspond au vrai, au-delà de l'amour qui correspond au bien, il doit y avoir dans l'homme quelque chose qui corresponde à ce qu'il y a de primitif en Dieu. Il est dit que de même que par l'intelligence l'homme s'élève au-dessus des obje's sensibles, de même il fallait qu'il y eût aussi quelque chose de supérieur à l'intelligence au moyen duquel l'homme s'élevât au-dessus du monde rational. Il y a, en effet, dans cette vie mystique, quelque chose de très-difficile à éxprimer et que l'on conçoit comme une vue de l'esprit élevé dans une sphère supérieure. Il y a

aussi un ordre d'amour et d'affections correspondant à cet état de l'esprit, c'est l'amour proprement dit, la charité parfaite, l'amour de Dieu pour lui-même, en ce sens que l'homme 'aime Dieu non comme son bien, mais comme son Dieu.

Comment se développent ces trois vies?

1° La vie physique: 1° Puissance interne; 2° volonté ; 3° moyens extérieurs ;

2o La vie intérieure ou rationale: 1° Puissance interne ; 2o volonté ; 3° moyens extérieurs ;

3o La vie mystique: 1° Puissance de la Grâce; 2° volonté ; 3° moyens extérieurs.

Reprenons. On conçoit: 1° Que pour la vie physique, la puissance intérieure du principe vital suffise pour le développement de cette vie; mais la puissance de la volonté, la force, l'énergie de l'âme contribuent au parfait développement du corps; enfin, il y a des moyens extérieurs tels que la nourriture, l'exercice, le repos, l'observation des phénomènes de la vie organique; 2o Dans la vie intellectuelle, il y a d'abord la puissance d'intelligence, qui est le fond, l'élément essentiel de cette vie; mais cet élément a besoin de l'attention, laquelle, à son tour, doit être soutenue par une volonté forte et constante. Enfin, il faut employer les moyens analogues à cette vie, lesquels se résument dans la logique ; 3°o Enfin, dans la vie mystique, la puissance de vivre nous vient de Dieu par sa grâce, au moyen de la prière et des sacrements qui rétablissent cette communication de notre âme avec Dieu, interrompue par le péché originel et actuel. Mais il faut correspondre à la grâce, et y coopérer par la volonté. Les moyens sont une grande salúbrité de vie, une grande mortification des sens et des passions, moyens particulièrement relatifs à la volonté. Le moyen intellectuel et proprement dit, est la contemplation qui est à cette vie ce que la logique est à la vie intellectuelle.

Mais il y a une grande différence entre ces moyens de connaître la logique et la contemplation; leurs procédés sont tout à fait différents. La logique discourt, progresse, analyse, raisonne, s'éparpille pour ainsi dire dans la multiplication; marche lentement et avec peine sous le lourd bagage de ses procédés mécaniques. La contemplation, au contraire, oblige à se

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