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A. M. de Senfft. Paris, 25 juillet 1828. Les trois semaines du séjour que j'ai fait à Paris m'ont épuisé presque entièrement, au point de m'évanouir dans le sommeil même. Le repos de la campagne me rétablira, j'espère, quoique ce repos, selon mes projets, ne doive pas être inoccupé. Je vous écrirai de La Chenaie, avee plus de détails sur l'état de notre pauvre France'.

C'était en ce moment que s'agitait la fameuse Ordonnance du 16 juin contre les écoles ecclésiastiques et contre les jésuites. Plusieurs évêques résistaient, mais une lettre fut adressée par le cardinal de Latil aux évêques, dans laquelle on leur annonçait que le cardinal Bernetti avait écrit, que les évêques doivent se confier à la sagesse du Roi. C'est sur cela que l'abbé de La Mennais pousse des cris désespérés vers Rome.

D

A Madame de Senfft.

La Chenaie, 2 octobre 1828. Je ne crois pas que depuis des siècles, un aussi grand scandale ait été donné ; et combien les suites peuvent être funestes. « Rome, Rome, où es-tu donc ? Qu'est devenue cette voix qui soutenait les faibles, réveillait les endormis, cette parole qui » parcourait le monde pour donner à tous, dans les grands dangers, la force de combattre ou celle dé mourir ? » Ă présent on ne sait que dire « Cédez. » Aussi, déjà plusieurs évêques, qui n'avaient pas osé se séparer des autres s'empressentils, dit-on, de faire agréer leur obéissance. Que deviendra la Religion si on se précipite sur cette pente, si on s'en tient aux lâches conseils de S. E. Bernetti ? Croit-il donc, cet homme, que la Révolution va s'arreter ? Croit-il que ses desseins n'aillent pas au-delà de ce qu'elle a obtenu jusqu'ici ? Ou s'imagine-t-il qu'on lui résistera plus aisément lorsqu'on lui aura donné des gages infâmes de servilité qui tripleront sa confiance et son audace? Encore une fois, où en sommes nous ? Si la perte nous vient d'où l'on devait attendre le salut; que reste-t-il à faire, sinon ce que disait le prophète : Elongavi fugiens, et mansi in solitudine??

Et sur cela, il se prend à annoncer que Charles X est trèsprès d'être obligé de déguerpir de France. Sa lettre est originale et on peut dire prophétique.

A M. de Coriolis. — La Chenaie, 9 octobre 1828. Je vous avoue que ce grand spectacle commence à me fatiguer extrêmement. Je suis las de l'imbécillité et de la férocité humaines, et je donnerais pour bien peu de chose, je vous jure, rois, peuples et ministres, etc., y compris MM. de Martignac,

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Portalis et Vatimesnil. Il sera curieux de voir plus tard ce que deviendront ces courtisans du crime. Je les recommande à Charles X la première fois qu'il lui arrivera de songer. Mais le pauvre homme ne songe pas, il rève. Car le réveil, la promenade sentimentale qu'on vient de lui faire faire, aura eu au moins cette utilité de l'exercer aux voyages; et cela est toujours bon, car on ne manquera pas, d'ici à peu de temps, de lui faire voir bien du pays 1.

110. Depuis la publication du Progrès de la Révolution jusqu'en juillet 1830.

Pendant que prêtres et laïques dirigeants laissaient aller la société et l'Eglise à la ruine, M. de La Mennais fait un nouvel effort pour les éclairer; il publie :

Du progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise2. C'est surtout contre les Ordonnances du 16 juin 1828 que l'ouvrage est dirigé. Nous avons dit comment et par qui elles avaient été conseillées et préparées, et la part qu'y avait prise Mgr Frayssinous. L'état de la société et le but de l'auteur sont très-bien exposés dans cet extrait de la Préface :

Que la France et l'Europe s'acheminent vers des révolutions nouvelles, c'est maintenant ce que chacun voit. Les plus intrépides espérances, nourries longtemps par l'intérêt ou par l'imbécillité, cèdent à l'évidence des faits, sur lesquels il n'est plus possible à qui que ce soit de se faire illusion. Rien ne saurait demeurer tel qu'il est; tout chancelle, tout penche: « Les nations sont troublées et les royaumes déclinent. » La persécution religieuse à laquelle le Pouvoir s'est laissé entraîner, et qui dépassera de beaucoup le point où il se flatte de l'arrêter peut-être, donnera à ses ennemis la mesure de sa faiblesse et amènera sa ruine, car toute faction qui a pu dominer le pouvoir, le renversera tôt ou tard, et commander c'est déjà régner, le reste n'est qu'une simple forme. Dans cette position, il est naturel qu'on porte ses regards sur l'avenir et qu'on cherche, en medit nt les lois essentielles de la société, les chances de salut qu'il peut encore offrir lorsque le désordre aura parcouru les périodes successives de sa durée nécessaire. Nu autre moyen, d'ailleurs, de se reconnaître au milieu de l'effroyable confusion de doctrines qui se croisent en mille sens divers, et des événements qui se précipitent.

4 Forgues, t. I, p. 399.

Vol. in-8° de 387 p. Paris, Belin, 1829.

Annales, t. Xiv, p. 151 (6e série).

• Conturbatæ sunt gentes, et inclinata sunt regna (Psal., XLV, 7).

Et l'abbé de La Mennais indique les moyens suivants pour sauver la société.

Nous demandons la liberté de conscience, la liberté de la presse, la liberté de l'éducation, et c'est là ce que demandent comme nous les Catholiques belges, opprimés par un gouvernement persécuteur. Ils ont senti que, menacés d'une Eglise nationale, ils ne pouvaient éviter le schisme qu'en opposant à l'odieuse et lâche tyrannie du Pouvoir les droits imprescriptibles des Nations chrétiennes, et en les défendant avec cette énergie qui triomphe tôt ou tard, parce qu'à la longue il n'est point de puissance qui prévale contre ce qui est juste et vrai1. S'attaquant directement à Mgr Feutrier, ministre des affaires ecclésiastiques, il dit :

L'histoire, en dévoilant les impostures sans nombre accumulées par ce Prélat dans ses Correspondances et dans le Journal Offiiciel, dira ce qu'une sorte de pudeur nous empêche de dire avant elle.

Tandis qu'il s'efforce de surprendre la bonne foi des évêques et d'abuser la France sur leur pensée réelle, M. de Vatimesnil (ministre de l'instruction publique) poursuit ses persécutions avec une ardeur qui lui a justement mérité les éloges et la confiance de la faction révolutionnaire. Déjà nombre d'écoles ont été détruites, beaucoup d'autres sont menacées de l'être prochainement, et comme si le meurtre légal de tant d'établissements où la jeunesse trouvait un asile contre l'impiété et les mauvaises mœurs, ne suffisait pas à cet exécuteur des hautes œuvres du Libéralisme, il organise encore un vaste système d'espionnage et de délation, pour atteindre jusqu'aux curés qui, recueillant au fond des campagnes, dans la solitude de leurs presbytères, une partie des débris de ces grandes destructions, oseraient en secret parler de Dieu à quelques pauvres enfants, les instruire de sa loi, et les préparer à l'annoncer au monde.

Et dans tout le cours du volume, l'auteur montre comment la notion chrétienne du Pouvoir, toute paternelle, a été transformée en notion païenne, c'est-à-dire tyrannique.

L'ouvrage eut un grand retentissement. Mgr l'ancien Ministre, le Pape gallican, l'ex Grand-Maître de l'enseignement en ayant eu vent, écrivait le 31 décembre 1828:

« On va voir paraître un écrit qui sera un brûlot. Il est de » l'abbé de La Mennais; je crains qu'il ne nous fasse beau» coup de mal". »

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On remarquera ce nous ; il avait en effet toujours regardé la question comme une question personnelle.

Cependant l'espérance de l'abbé de La Mennais est toujours dans Rome et dans son action sur la société.

A M. de Senfft. La Chenaie, 6 février 1829. Quand Rome se réveillera, ce sera le moment de la résurrection du monde; mais rien n'annonce encore que ce moment soit prochain. Il y a des temps de sommeil comme celui de JésusChrist sur sa barque, et puis, tout d'un coup: Imperavit ventis et fluctibus, et facta est tranquillitas magna1.

Notons ce tendre souvenir pour tout ce qui touche à ses amis, aucun nom n'est oublié. C'est presque enfantin et cependant beau.

A Mademoiselle de la Lucinière. La Chenaie, 13 février 1829. Comment est la bonne Villiers, Angélique, Adèle, Hélène, Clara, le cher père Carissan, vos bonnes domestiques, Mako (le chien), les tourterelles, les serins, les poules et les poussins en coque et hors de coqué'.

A. BONNETTY.

p. 11.

▲ Matth., VIII, 26; Marc, iv, 38; Luc, VIII, 24.

Forgues, t. I,

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Archéologie chrétienne.

ÉTUDE

SUR

LES SARCOPHAGES CHRÉTIENS ANTIQUES

DE LA VILLE D'ARLES

Par M. EDMOND LE BLANT.

Dans la série archéologique des DOCUMENTS INÉDITS SUR L'HISTOIRE DE FRANCE, le ministère de l'instruction publique vient de faire entrer un grand in-4° dont nous avons donné le titre en tête; et qui ne pouvait être confié à un rédacteur plus compétent que M. Edm. Le Blant, membre de l'Institut. Cet ouvrage renferme plus de trente-six planches soigneusement gravées d'après les dessins de M. P. Fritel.

Le savant académicien étudie depuis plus de trente années les monuments chrétiens primitifs de la France, et se tient toujours fort au courant des monuments étrangers qui peuvent éclairer ses recherches. Il n'est certainement pas chez nous, si prétentieux qu'on puisse être, quelqu'un qui lui disputera le premier rang pour ce genre d'études appliquées à notre pays. Cette fois, tout en se bornant à peu près aux sarcophages d'Arles, il ne manque pas l'occasion de comparer nos bas-reliefs avec ceux d'Italie, d'Espagne et des bords du Rhin. En outre, il met à notre portée le souvenir de bien des sculptures perdues aujourd'hui, mais dont il retrouve la trace dans des manuscrits antérieurs à la Révolution qui a tant fait de ruines.

Ce que je voudrais surtout signaler dans ce remarquable travail, c'est une Introduction qui semble devoir faire époque dans la science. Là, avec un développement où se reconnaissent des lectures sérieuses et prolongées, nous voyons le recours aux liturgies funéraires du christianisme en Grèce, en Orient et dans les diverses provinces de l'Eglise latine.

↑ J'aurais autant aimé que le docte écrivain eût dit Recomman

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