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Mais évidemment l'absence des passions violentes et de l'injustice ne constitue pas seul ce bonheur; l'homme trouve dans son propre cœur, les orages de ses passions individuelles non moins violentes et terribles que les tempêtes et les violences des passions politiques et nationales. — Aussi la Bible nous dit-elle qu'il y avait paix non-seulement entre les hommes, mais dans l'homme entre l'âme et le corps, l'esprit et la chair, entre l'homme et Dieu, paix extérieure et paix intérieure. Quant au bonheur naturel et physique de l'homme, certaines traditions le représentent comme un état d'oisiveté complète, conformément au génie national: la nature le servait spontanément, l'homme n'avait qu'à jouir. Evidemment l'activité corporelle est préférable et supérieure à une oisiveté constante où le corps n'a qu'à végéter. Et c'est pourquoi la Bible nous dit que le premier homme fut placé dans le paradis pour le cultiver et le garder1. A la vérité, après le péché, le travail a été imposé à l'homme comme châtiment; mais le travail de l'homme avant le péché n'était pas pénible: c'était une action de l'homme sur la nature soumise et non pas une lutte contre la nature rebelle. Il y avait proportion parfaite entre le travail et la force.

2o Sous le rapport de la forme, la Bible et les Traditions, cosmogonies des peuples, diffèrent totalement. Les autres cosmogonies font des descriptions pompeuses et pleines d'images, ou bien empreintes d'idées métaphysiques ou morales, ou mythologiques; en un mot, portent le cachet particulier de la nation ou des auteurs qui les ont écrites. Telles sont respectivement celles des Indous, des Chinois, des Grecs, des Scandinaves, des Slaves, etc., etc. Dans la Bible, rien de tout cela : l'histoire pure. Pas la moindre trace d'un travail individuel ou d'une intention particulière.

Malgré la supériorité de la Cosmogonie biblique sur les autres cosmogonies, son silence sur plusieurs points de la question que nous traitons laisse encore à résoudre bien des questions soulevées par les commentateurs. Telles sont, par exemple: la cause ou l'occasion de la chute de l'homme; la nature et les

• Ut operaretur et custodiret illum (Genèse, 11, 13).

suites de son péché, etc. Mais dans ce mélange même d'obscurité et de lumière, la Providence est admirable; en effet, le crime d'Adam est le premier crime, le crime prototype, un crime spécial et exceptionnel, il a dû être d'une énormité monstrueuse. Il est donc à présumer qu'il nous eût été non-seulement inutile, mais dangereux d'en connaître la nature et la gravité tout entière; une telle science du mal eût pu nous devenir funeste. L'ignorance, suite du péché d'Adam, a peut-être été voulue de Dieu pour nous empêcher de pénétrer jusqu'au fond de cet abîme. L'Ecriture nous en dit assez pour nous inspirer l'horreur de ce péché, source de tous nos malheurs, et nous faire admirer la bonté de Dieu qui, par l'Incarnation, nous a délivré du plus terrible de ses effets. Dans le ciel où la science ne sera plus un appàt séducteur et dangereux pour notre faiblesse, les voiles de ce mystère d'iniquité seront déchirés.

Mgr GERBET.

Traditions comparées

LETTRES AU RÉVÉREND PÈRE BRUCKER

DE LA

COMPAGNIE DE JÉSUS.

DIX-SEPTIÈME LETTRE (suite)'.

De l'Eden sous le nom d'Athènes.

V.

D'après ce qui précède, il peut paraître bien démontré, mon R. Père, que, de tous les prétendus rois primitifs d'Athènes et jusqu'à Ægée inclusivement, il n'en est pas un seul qui n'appartienne à l'époque antediluvienne, soit à l'Athènes mythologique, qui aurait été submergée par le déluge, en même temps que l'Atlantide.

Voyons s'il en sera de même du dixième, lequel était inscrit sur la liste officielle sous le nom de Thésée.

Si nous nous en rapportions au jugement des maîtres de la science, ce personnage serait, selon M. Guigniaut, une des mille personnifications du Soleil, considéré dans sa double course au-dessus et en-dessous de notre hémisphère2; selon d'autres érudits, tels que MM. Hoeck et O. Muller, il figurerait comme personnification de l'hellénisme triomphant de la barbarie pélasgique 3, et l'étude de la légende nous fera voir qu'il y a comme un vague aperçu du vrai dans cette appréciation erronée; enfin, M. A. Maury, pour n'en pas citer d'autres, croit apercevoir dans Thésée la personnification d'un fleuve, mais qui se serait par la suite dégagée de l'idée naturaliste pour revêtir le type d'une race".

Voir le dernier article au N° de septembre ci-dessus, p. 172. 'Guigniaut. Rel. t. III, p. 500.

* Id. t. III, p. 1080.

Maury, Hist. des rel., t. 1, p. 305.

Appuyé sur l'étude comparée, nous arriverons sans doute à de tout autres résultats, et beaucoup plus sûrs, je le pense. Si Thésée ne cesse pas pour cela d'être un personnage mythologique, au double point de vue de la fusion en lui de plusieurs personnalités réelles et du théâtre sur lequel on le fait figurer, sa légende se montrera comme ayant sa source dans l'histoire positive de personnages parfaitement connus.

Ce que nous avons vu pour le premier roi mythologique d'Athènes, soit pour Cécrops, double représentant du premier homme de la création et du premier homme de la rénovation post-diluvienne, va se reproduire à nos yeux dans la légende de Thésée. Seulement en sa qualité de dixième roi, il rappellera plus particulièrement et plus amplement le dixième d'entre les patriarches primitifs, soit Noë.

Et d'abord le fait, si souvent noté déjà, qui montre le représentant de Noë confondu, dans la tradition profane, avec le fils dont la première femme s'était dite redevable à Dieu, se reproduit pour la naissance de Thésée.

-

Si nous venons de reconnaître Eve, que son créateur ou père, le Dieu aux arbres réservés, avait placée au côté du premier homme pendant son sommeil, dans la vierge Ethra que son père Pitthée, ou le dieu aux pins, aurait placée de nuit dans la couche d'Egée-Adam endormi ; — d'autre part, c'est Eve, se disant redevable à Dieu de sa maternité, qui se montre à nous dans la même Ethra, qu'un dieu aurait rendue mère de Thésée.

Héros sauveur, tel qu'était apparu à Eve son premier-né, en qui elle avait salué par le nom de Cain (p, de nap, redemit), le Rédempteur promis à son sang, Thésée débute dans sa carrière en délivrant le monde de plusieurs personnages donnés par la légende comme des tyrans oppresseurs et sanguinaires, et dans lesquels, comme sous plusieurs autres formes, je reconnais le Chérubin placé de Dieu aux portes de l'Eden pour en interdire l'entrée à l'homme exilé et que l'homme devait donc vaincre pour rentrer en possession de ce séjour de la vie et du bonheur.

Tel est d'abord le personnage qui, sous le nom de Périphètes ou brillant en cercle (de Tɛρɩ et paw), et fils d'Héphas

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4 Apollod. I, 16-1; Diod. Sicul., IV. 59-2; Plut. in vit. Thes.

tos ou du Créateur, rappelle en effet l'ange dont l'épée dè feu se mouvait en cercle, - et qui sé reproduit, sous le nom de Talus, dans le guerrier, don d'Héphastos ou du Créateur encore, divirement placé comme gardien dans l'île de Crète, dont il faisait le tour trois fois par jour pour en interdire l'entrée 1.

Mais à la forme humaine, l'ange gardien de l'Eden joignait celles du bœuf, de l'aigle et du lion, et c'est ce même Ange, envoyé de Dieu contre l'homme en punition de sa révolte, qui se retrouve, d'abord dans le Taureau de Marathon, dont Thésée 'aurait délivré l'Attique"; puis, par l'alliance de cet Ange bœuf avec le Serpent démon, dans le Minotaure, monstre mythologiquement vaincu par le même Thésée; - et encore dans le Centaure terrassé par lui dans un combat où il aurait été assisté par la race fidèle des Lapithes" où des croyants, c'està-dire des Noachides, et auquel il aurait brisé la tête, d'après les paroles du récit sacré conteret caput tuum3.

(Theseus) adversa misit in ora. Sanguinis ille globos pariter cerebrumque, merumque, Vulnere et ore vomens, madida resupinus arena Calcitrat.

Et notons qu'il s'agit ici du même Centaure qui aurait attenté à la pudeur d'Hippodamie", et en qui se montre doublement le Serpent par qui la femme ayant mission de tout dompter sur la terre (d'où le nom grec d'Hippodamie, multum domans), avait été séduite, serpens decepit me.

Sous la forme du lion, le Chérubin me semble indiqué dans le conte où nous voyons Thésée, à l'âge de sept ans, prendre pour un lion vivant la peau de celui qu'avait tué Héraclès, et s'armer aussitôt d'une hache pour le combattre 9.

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