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Hélas! hélas! Pourquoi ses dernières années ont-elles été si différentes de ce qu'il les promettait alors? O altitudo 1!

Le cardinal Castiglione est élu pape sous le nom de Pie VIII, le 31 mars 1829, et sur le nouveau pape il écrit :

A M. de Senfft. - La Chenaie, 17 avril 1829. J'ai partagé la joie que vous a causée l'élection du cardinal Castiglione, ainsi que votre admiration pour son discours dans le conclave: on ne pourrait dire plus, ni le mieux dire. Du reste, je ne l'ai point connu personnellement, lors de mon voyage à Rome et j'ignore s'il parle le français. S'il l'entend, comme je n'en doute pas, il verrà les belles choses que le Cour-, rier et le Messager ont dites de lui. Les craintes et les espérances qu'il leur inspire. Pour moi, sous le poids, car c'en est un, d'une santé qui s'altère de plus en plus, je tourne toutes mes pensées vers un autre monde, dont je sens avec joie que je m'approche tous les jours, et je me borne à faire des voeux pour que le Chef invisible de l'Eglise accorde à son Vicaire les lumières et la force dont il aura besoin dans les graves circonstances où il prend en main le Gouvernement de la Société chrétienne 2.

Dans la lettre suivante, M. de La Mennais touche à une des questions les plus importantes, celle peut-être qui a fait le malheur de sa vie. Voici comment il l'entend.

A M. de Senfft.

La Chenaie, 11 avril 1829. Je n'ai ni pu, ni voulu développer, dans mon livre, la théorie de la Société; je me suis propose seulement de montrer que son intervention était nécessaire pour obtenir, chez les peuples chrétiens, les deux conditions essentielles de l'existence sociale, détruites par les théories libérales et gallicanes, savoir un pouvoir légitime et la Liberté. Je défie qu'on réponde rien de sensé à ce que j'ai dit là-dessus3.

...

Le P. Lacordaire a dit :

<< Dieu s'est servi de moi dans la presse et à la tribune pour » fonder le Parti catholique et libéral en France". »

Ce n'est pas lui, c'est M. de La Mennais.

La liberté ! voilà, on peut le dire, toute la question sociale et chrétienne. Comment faut-il l'entendre et surtout l'appliquer. C'est la question antique et moderne. M. de La Mennais, verrons-nous, s'y est trompé. Il convient de l'entendre dans ses excuses, car il y est dans le vrai sous bien des rapports.

2

S. Paul, ad Rom. XI, 33.

Forgues, t. II, p. 39, 40.

Forgues, t. 1, p. 37.

"Lettres inédites du P. Lacordaire, lettre du 24 octobre, p. 473, et Univ. cath., t. xx, p. 630 (2e série).

Mgr l'évêque de Pignerol avait écrit une lettre très dure à M. de Senfft sur ce sujet. L'abbé de La Mennais lui écrit:

A M. de Senfft. La Chenaie, 28 mai 1829. Il ne veut pas entendre parler dans un sens qui ne soit pas spirituel de la liberté des enfants de Dieu. Ainsi un Evêque ne comprend pas que Jésus-Christ a affranchi le genre humain dans tous les sens; qu'avant lui, le peuple était nécessairement esclave; qu'en le délivrant de l'esclavage, de l'erreur et du péché, il l'a délivré aussi de l'esclavage politique. Un évèque n'entend pas comment le Christianisme a partout aboli la servitude, comment il a changé la société et créé la vraie liberté, inconnue auparavant. Après cela, faites des livres, défendez la religion, l'église ; écrivez des traités d'arithmétique pour ceux qui avouent que 2 et 2 font 4, mais qui ne veulent pas, pour rien au monde, que 4 et 4 fassent 8.

Et dans la même lettre il décrit avec étonnement et amertume les attaques que les Evêques gallicans dirigent contre lui.

Lorsque je viens à considérer l'étonnant phénomène que nous offre le temps présent, je trouve à peine assez de force en moimême pour me consoler d'avoir rompu le silence que tant d'autres ont gardé si heureusement pour eux. L'Eglise était là, seule dans l'arène, livrée aux bêtes et aux gladiateurs; j'ai senti le désir de combattre pour elle, de la défendre selon ma faiblesse, et aussitôt Evêques et Prêtres accourent pour voir cela; les poches remplies de pierres, ils s'asseoient et c'est à qui dé dessus leurs bancs où ils se reposent à l'aise, lapidera le mieux le malavisé, le téméraire qui a eu l'audace de s'exposer à la dent des ours et des tigres, sans mission. Ceux mêmes qui l'excusent de cette hardiesse, s'irritent quand ses mouvements ne sont pas à leur gre; ils n'auraient pas fait comme cela, et la pierre arrive pour le lui prouver 2.

Et aussitôt il se console en pensant qu'il faut souffrir pour défendre le Verbe-Jésus.

A Mad. de Senfft.- La Chenaie, 4 juin 1829. Les croix les plus pesantes, loin ne nous abattre, devraient nous consoler; elles sont comme le signe du chrétien et la marque sensible de l'amour de Jésus-Christ pour ceux qui lui appartiennent, car il est écrit: qu'il faut entrer par beaucoup de tribulations dans le royaume des cieux. Nous approchons d'une crise terrible. Vous ne sauriez vous faire une idée de l'état de la France en ce moment.

Voici le tableau qu'il trace de l'état des esprits :

In libertatem gloriæ filiorum Dei (ad Rom. VIII, 21.)
Forgues, t. II, p. 51.

Et quoniam per multas tribulationes oportet nos intrare in regnum Dei (Actes, XIV, 21).

Le pouvoir se dissout avec une rapidité effrayante; les factions s'arrachent ses débris. L'anarchie des chambres est au comble. On voit dans les discours des hommes, qui préparent un bouleversement, quels projets ils méditent et le temps de l'exécution n'est pas loin. Les journaux, les cours publics, avec un concert qui suppose une direction suprême, poussent l'opinion vers le but que l'on veut atteindre, et qu'on atteindra infailliblement. D'un autre côté, le parti Villèle et le parti gallican, saisis d'une espèce de rage, remuent ciel et terre pour arriver à leurs fins particulières.

Puis il continue :

Ćertes, je ne m'étonne pas; c'est le contraire qui m'étonnerait et c'est pourquoi Dieu me fait la grâce de ne pas éprouver la moindre crainte à la vue de cet avenir si douloureux et si prochain: j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir, et je me suis préparé à tout ce qui peut et doit naturellement en être la suite. Ce serait se tromper beaucoup que de croire qu'il y avait là quelque chose d'évitable par les calculs et les ménagements d'une politique humaine; ce sont eux, au contraire qui ont tout perdu. Sauvons du moins la liberté du naufrage universel. Voilà ce que je me suis dit, ce que je me dis encore, ce que je me dirai tant qu'il me restera un souffle de vie'.

Et ici il touche à une manie très-réelle, dont nous avons été témoin.

A Mad. de Senfft. La Chenaie, 15 juin 1829. Une autre coterie, dont Frayssinous est un des principaux centres, se perd dans des rêveries idiotes, d'où sortent déjà des doctrines mauvaises et dangereuses, ce sont des Prophéties qu'on provoque de tous côtés. « Paris sera brûlé par le feu du ciel. » On indique le jour : « Les élus seront avertis à temps, mais tous » les libéraux seront grillés sans miséricorde. » La persécution durera 8 ans, ni plus ni moins, après lesquels la noblesse reprendra le dessus, rentrera dans ses priviléges et la France sera gouvernée par le faubourg Saint-Germain.

Et en effet, nous connaissons des catholiques très-influents et très-instruits, que nous ne voulons pas nommer, qui s'expatrièrent en Suisse, en Angleterre, de peur d'être brûlés. Cependant il voyait s'accumuler les fautes et les punitions s'approcher. Nul secours de la part des hommes dirigeant, et alors il écrit:

A Mad. de Senfft.

La Chenaie, 5 juillet 1829. Je suis plus affligé que surpris des dispositions où l'on est là. Il faut qu'il en soit ainsi, pour que ce qui doit arriver arrive, et que l'épreuve comme la vengeance s'accomplisse pleinement. Levez

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les yeux sur Sinaï. Le sacré mont n'est plus recouvert du nuage enflammé que sillonnait l'éclair et où grondait la foudre; un brouillard humide et sombre enveloppe sa tete; et dans ce brouillard, un silence de mort. Aussi, entendez ce qu'ils disent: « Elle >> s'est éteinte la voix qui effrayait les peuples. La Dominatrice > des nations n'est plus; son temps est passé, elle le sent; elle » a perdu la foi dans sa force. » Et eux, parce qu'ils ont foi dans la leur, prévaudront; car tout est possible à celui qui croit. Jamais à beaucoup près, le monde chretien ne fut frappé au même degré des deux fléaux de la faiblesse et de l'idiotisme. Chaque jour apporte un surcroit d'angoisse. Cela donne bien envie de s'en aller. Pour moi, je ne sais plus prendre intérêt à rien de la terre, et dans ce corps qui s'use rapidement, mon âme est comme en un premier tombeau 1.

On voit de nouveau l'appel que fait M. de La Mennais à Rome, et le regret qu'il exprime qu'elle garde le silence. Que voulait-il? c'est qu'elle parlât en maîtresse et qu'elle foudroyât le Gallicanisme orgueilleux qui, en France et ailleurs, avait usurpé ses droits et s'était constitué l'interprête du Verbe-Jésus. Mais on peut dire que si son zèle était louable, il était intempestif et même dangereux. Supposons en effet que Rome eût parlé et condamné tout le Gallicarisme, que serait-il arrivé en France?

D'abord les Cours royales auraient suspendu la Bulle comme d'abus, 'les Ministres auraient défendu de la publier et de l'enseigner, les 13 Prélats qui, sur l'inspiration de Mgr Frayssinous avaient présenté la formule gallicane au Roi, et les 75 Evêques, c'est-à-dire presque tous les évêques français qui y avaient adhéré, en auraient appelé au futur Concile.

Et le schisme aurait commencé. Au lieu de cela, qu'a fait Rome, elle a gardé le silence, attendant l'heure de Dieu. Elle est venue.

Le 8 décembre 1869, le concile du Vatican a été assemblé, le plus nombreux de tous, composé de 764 évêques. La cause Gallicane n'est pas même introduite par Pie IX. Mais les Gallicans s'y agitent et troublent le concile. Alors les évêques demandent eux-mêmes au Pape d'introduire la cause de l'infaillibilité; elle est introduite le 24 avril 1870, et le 18 juillet suivant, 533 évêques la consacrent, et ainsi est faite dans l'Eglise une seule Foi, un seul Pasteur (una fides, unus pastor) 2.

Forgues, t. II, p. 57.

2 Voir les détails dans les Annales, t. 11, p. 42 (6a série).

Mais en déplorant le zèle hâtif de M. de La Mennais, il est juste de reconnaître que c'est lui et ses amis qui ont préparé la voie à cette grande décision de l'Eglise.

Le Verbe-Jésus qui n'oublie rien, lui en aura tenu compte. Enfin le moment de la catastrophe est arrivé, pendant que Mgr Frayssinous et M. Cousin annonçaient au roi Charles X la stabilité de sa couronne, l'amour de ses sujets, surtout de la jeunesse, et l'impossibilité d'une Révolution, voici ce que l'abbé de La Mennais écrit 13 jours avant la chute du Trône et la persécution de l'Eglise.

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A M. le comte de Senfft. - La Chenaie, 13 juillet 1830. Le Clergé, du moins une partie, et presque tout l'Episcopat, regarde et ne voit pas, écoute et n'entend pas, enfoncé qu'il est dans les ténèbres de ses vieux et stupides préjugés. Liant d'une manière inséparable la cause de la Religion à celle du Pouvoir qui l'opprime, il prépare de toutes ses forces une apostasie générale, sans pouvoir attendre autre chose qu'une violente persécution, si le Libéralisme irrité triomphe, et des chaînes aussi honteuses que pesantes, si le parti opposé l'emporte. Voilà sa profonde et noble politique. Au reste, tout annonce une dissolution, et le châtiment suivra de près la faute; alors on commencera peu à peu à s'éclairer; car l'homme est ainsi fait; la lumière du soleil le laisse dans l'obscurité; il ne discerne rien qu'à la lueur des feux qui consument et dévastent'.

C'est ainsi que nous allons entrer dans une phase nouvelle.

A. BONNETTY.

4

Forgues, t. II, p. 149.

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