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Histoire littéraire.

LA LITTÉRATURE RABBINIQUE

ET

LA LITTÉRATURE CHRÉTIENNE

AU MOYEN AGE

ELIE DEL MEDIGO ET SA FAMILLE, PIC DE LA MIRANDOLE1

La Renaissance n'a pas surgi d'un coup. Venise et d'autres principautés italiennes avaient su, par leurs relations maritimes, attirer à elles les hommes les plus distingués des rives de la Méditerranée.

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Nous ne prétendons pas recommencer cette page d'histoire. Arrêtons-nous à un seul point. L'on n'avait pas encore insisté sur le rôle important que les maîtres Israélites ont joué dans l'enseignement à cette époque, rôle aussi remarquable en littérature et en linguistique qu'en philosophie.

Cependant le sujet mérite bien que l'on s'y arrête. Soit au point de vue historique, soit dans leurs conséquences religieuses, il est bon de prendre note de ces relations et de faire ressortir ce qu'elles ont de saillant pour la marche de la civilisation et les progrès des sciences humaines. Aussi avons-nous lu avec grand plaisir les Recherches sur l'Histoire littéraire au 15° siècle, que M. Jules Dukas a publiées l'an dernier dans le Bulletin du Bibliophile, sous le titre un peu long de : « Notes bio-bibliographiques sur un recueil d'opuscules très-rares, › imprimés par Alde l'ancien, en 1497, et, incidemment, » sur le manuscrit n° 6508, du fonds latin de la Bibliothèque » nationale. Laurent Maioli; Elie del Medigo; Pic de la

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• Voir une notice sur les Pic de la Mirandole à la fin de cet arti cle. A. B.

Mirandole,» travail qui vient d'être tiré à part à cent exẻ plaires seulement1.

L'histoire y tient une place notable, sinon essentielle.

M. Dukas n'est pas un savant de profession. Cependant, soit dit sans blesser la modestie de cet amateur éclairé, il a fourni dans ses études des preuves d'érudition, de recherches savantes et consciencieuses, qui feraient honneur à plus d'un homme de lettres. Après ses investigations poussées à fond sur un personnage ou sur une doctrine, il ne reste guère de point douteux, ni obscur. Si cependant il y a lieu de lui opposer quelques données tout à fait contraires, on peut affirmer que l'omission de ces faits par l'auteur atteste leur degré de nouveauté en France, où ils sont pour ainsi dire inconnus. Or, pour la biographie d'Elie del Medigo, les savants juifs d'Allemagne, par exemple Grætz, ont fixé des dates nouvelles ; ils ont reculé l'année de la naissance de ce philosophe, comme celle de sa mort.

On nous permettra donc de reprendre ce sujet en sous-œuvre, et de procéder, comme on dit dans les sciences exactes, du connu à l'inconnu.

I

Puisque nous venons de mentionner le nom du célèbre historien, voyons quels arguments il invoque pour faire naître Elie del Medigo ou Helias Cretensis, fils de Moïse Abba, en 1463, et pourquoi il assigne comme date de sa mort, l'an 1498.0

Les bibliographes habituels fixent cette dernière date à l'année 1493 et font sensiblement remonter aussi l'année de la naissance. Ils ont été guidés en ce point par une note de Saul Cohen qui, dans sa lettre à Don Isaac Abravanel, en 1506, exprime la remarque que son maître Del Medigo est mort depuis environ 13 ans. Or, 1506-13=1493. Mais il résulte d'un autre document que ce del Medigo, a dû vivre encore au moins en 1494. Son biographe immédiat le plus digne de foi

Chez Techener, 1876, in-8, 120 p.

VI SÉRIE. TOME XVI.-- N° 95; 1878 (95° vol. de la coll.) 23

et membre de sa famille, Joseph del Medigo, dit que son parent Elie1 a dû quitter l'Italie, où les tourments ne lui permettaient plus de rester, après la mort de son protecteur, Pic de la Mirandole. Or, on sait que celui-ci mourut en 1594. De plus, d'après le témoignage de ce même Joseph, Elie mourut deux ou trois ans après son retour de Candie, point confirmé par Saul Cohen et admis par tous les biographes. Or, si Elie est encore resté en Italie après 1494, deux ans après la mort de Pic, soit jusques vers 1496, et qu'il vécut encore deux ans dans son son pays natal, nous arrivons à 1498.

On l'appelait aussi parfois Elie de Candie, puisqu'autrefois l'on confondait la capitale de l'île avec le nom de Crète. C'est dans cette ville que sa famille s'était établie en émigrant d'Allemagne. L'on n'a pas d'indication précise pour l'année de sa naissance; mais si la dernière date énoncée pour sa mort, 1498, est admise, et que d'autre part, on se réfère à un passage de Moïse Metz 2, d'où il résulte qu'il atteignit seulement la moitié de la moyenne de l'âge humain (70 ans), qu'en d'autres termes il vécut 35 ans ; on peut en déduire qu'il est né en 1463.

Il avait à peine atteint l'âge viril, de 18 à 20 ans, comme nous le verrons plus loin, par la date de ses premiers écrits, et déjà il était distingué, non-seulement des siens, mais encore des adolescents chrétiens, de tous ces jeunes et ardents Italiens, qui admiraient son esprit et son caractère, ses connaissances profondes dans les langues et en philosophie.

Il s'était suffisamment approprié le style latin pour composer des écrits en cette dernière langue, et même pour transporter la structure hébraïque sur le terrain latin. Se tenant à l'écart de ces systèmes faux qui, sous prétexte de nouveauté, égaraient les esprits, del Medigo s'était attaché aux grands penseurs tels que Aristote, Maimonide, Averroes, et il les adopta pour guides en philosophie. Sous l'inspiration de ces idées, il fit connaître en Italie les métaphysiciens chrétiens, verbalement et par écrit, par des traductions ou par des travaux ex-pro

• Maçref, p. 3.

2 Elim, p. 29. Entre l'assertion de Carmoly, même confirmée par Geiger, et celle postérieure de Graetz, il n'y a pas à hésiter.

fesso. Un jeune homme qui faisait l'admiration de ses contemporains, le comte Giovanni Pico di Mirandola, fit la connaissance de son jeune émule, Elie del Medigo, et il devint à la fois son disciple, son ami, son protecteur. De la Mirandole, à cause de sa mémoire prodigieuse, faisait l'étonnement de ceux qui le connaissaient, entr'autres de la maison princière des Médicis, en Toscane, avec laquelle il était lié. Ce jeune homme accrut donc son savoir, en apprenant auprès de son jeune ami juif, non-seulement l'hébreu, mais encore la philosophie Aristotelico-arabe, dont Averroès est le représentant le plus connu.

Un jour, une discussion littéraire éclata dans l'Université de Padoue. Les professeurs et leurs auditeurs se divisèrent en en deux camps, et, selon la mode de l'époque, la discussion allait dégénérer en querelle sanglante, en voies de fait, où, au lieu d'arguments scientifiques, les rapières et les dagues allaient jouer un rôle plus matériel. A ce moment, l'Université, après avoir pris l'avis préalable du Sénat de Venise, dont elle dépendait, se décida à appeler del Medigo comme juge du débat, afin d'y porter un terme. On était certain d'avance que son savoir apporterait une bonne conclusion à ce différend, et qu'il jugerait avec impartialité. Elie exposa publiquement la question, fit remporter la victoire au parti qui avait raison; ce qui lui valut la haine du parti adverse. A la suite de cet événement, il professa à Padoue et à Florence 2.

C'est vers cette époque et en corrélation avec cet événement que M. Dukas, poussant ses recherches bien loin (nous alliens presque dire trop loin), attribue au jeune del Medigo un rôle politique. Il a lu, nous raconte-t-il, parmi les pièces justificatives publiées par Léopold Ranke, à la fin de son ouvrage Fürsten und Pabste3, l'extrait d'une lettre comprise parmi les manuscrits de la bibliothèque d'Alfieri et qu'adresse le pape Sixte IV, en 1478, à ses légats près de l'empereur d'Allemagne, à l'effet de les tenir en garde contre l'influence que pourrait obtenir sur ce souverain l'envoyé de Venise, Jacob de Medio. « J'ai

1 Graetz, Geschichte der Jaden, t. VII, p. 251-9.
2 Saul Cohen, I. c. p. 10a. Joseph del Medigo, Maçref, p. 3.
Princes et papes du moyen âge. Leipzig, 1836, 4 vol. in-8.

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» été frappé, dit-il, des paroles du Pontife à ses légats: « Soyez ▾ attentifs; ce Crétois est astucieux. » Et comme Sixte IV » devait regarder peu à défigurer un nom1, jusqu'à démons»tration du contraire, je croirai que cet ambassadeur de Ve» nise près de Frédéric III, n'est autre qu'Elie del Medigo. Voir un juif employé à une mission diplomatique n'avait » rien d'insolite à une époque où Abravanel, d'abord ministre d'Alphonse de Portugal, avait obtenu le même titre, qu'il » garda de 1484 à 1492, à la cour de Ferdinand le catholique, et devait aller, plus tard, intercéder au nom d'Alphonse » d'Aragon, auprès de Charles VIII, lors de la conquête de Naples par la France, en 1495. »

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A cette argumentation nous devons opposer deux objections: d'abord nous ne croyons pas à une confusion entre Elie et Jacob, comme elle a pu avoir lieu entre Objectus et Ibletus (l'l devenant i en italien). Ensuite, la naissance d'Elie ayant eu lieu vers 1463, par les raisons exposées plus haut, il n'a pu en 1478, à l'âge de 15 ans, avoir été désigné par son gouvernement comme ambassadeur auprès d'une puissance étrangère, ni même comme chargé d'affaires. Il resterait à fixer la découverte de ce nom et à déterminer quel fut ce Jacob de Medio, très-probablement un Israélite, peut-être de la même famille, attiré à la cour de Frédéric III.

Combien notre infatigable bio-bibliographe a été plus heureusement inspiré, lorsqu'il a précisé la date et le titre universitaire de l'enseignement public, professé par Elie, d'abord à Padoue, puis à Florence, où il se trouvait incontestablement en 1485; car la post-face de ses Annotations au Commentaire de Jean de Janduno, sur le traité de Physico auditu, porte cette date et le nom de la ville 2.

Ce fait, qui s'est reproduit une vingtaine d'années plus tard, pour un autre médecin philosophe de la même nation, Abraham de Balmes, un juif enseignant les chrétiens dans une Université comine celle de Padoue, est assez extraordinaire pour que

4 Selon A. G. Rudelbach, Hieronymus Savonarola unds eine Zeit (1835 in-8), p. 12, qui cite le Diarium d'Infessura, dans Eccard. Corpus hist. medii ævi.

2

Wolff, Bibliotheca hebræa, t. IV, p. 783.

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