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terminant sa note: il ajoute : « Pour ce qui est du Poisson

qui figure ici sur la table d'offrandes, nous le signalons à » l'attention des antiquaires, comme un détail intéressant à

> commenter. >>

Plusieurs peuples de l'antiquité rendaient un culte aux Poissons, et qui dit culte, dit sacrifice. La Victime est la plupart du temps identifiée avec la Divinité à laquelle on l'immole1. Le culte des Poissons se rattache à une foule de traditions mythologiques et de pratiques religieuses. Je me bornerai à signaler ici quelques faits; car pour faire comprendre l'importance du sujet, il suffira de réunir quelques témoignages tirés des auteurs anciens.

On trouve, et précisément en Asie, le culte de la Hache uni à la vénération pour les Poissons. Elien 2, en parlant du dieu honoré à Mylasa, en Carie, dit qu'il existait dans l'enceinte sacrée de Labranda un bassin dans lequel vivaient des Poissons apprivoisés qui portaient aux ouïes des pendants d'oreille. On connaît la forme du dieu de Labranda par les médailles frappées à Mylasa: c'est une Divinité barbue, terminée en gaîne et armée d'une Bipenne et d'uue lance. Plutarque nous apprend que le mot λapos signifiait, dans la langue des Cariens une Hache (nexus). Chez les Lydiens, cette arme était l'emblème du pouvoir suprême. C'est encore Plutarque" qui indique cette particularité, quand il raconte l'origine du culte du dieu de Labranda.

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Maintenant on sait qu'à Rome les rois et les dictateurs se faisaient précéder par des licteurs armés de faisceaux au milieu desquels était placée une Hache.

On trouve les Poissons sacrés dans bien des localités, tant en Asie qu'en Grèce. Il suffit de rappeler les bassins situés dans l'enceinte ou aux environs de quelques sanctuaires célèbres et dans lesquels on nourrissait des Poissons; par exemple à Asca

4 Voyez à ce sujet ce que M. Ch. Lenormant a dit sur les Fortunes des villes, dans les Nouvelles Annales de l'Inst. arch., t. 1, p. 260. Elian. Hist. anim., XII, 30. Cf. Plin., Hist. nat., XXXII, 2, 7. Plut. Quaest. gr., t. VII, p. 205, ed. Reiske.

L. cit. Cf. Lenormant, Nouv. galerie myth., p. 54 et 55.

lon1, à Aphaques, à Hierapolis3, dans l'île de Cypre*, à Sardes, etc.

On regardait comme un sacrilége de pêcher les Poissons qui se trouvaient dans les bassins de la source d'Aréthuse en Sicile".

A Pharæ, en Achaïe, il y avait, dit Pausanias", une fontaine qui avait nom Hama et dont les poissons étaient consacrés à Hermès.

Dans la ville d'Egiæ, en Laconie, se trouvait un étang, nommé l'étang de Posidon, avec des Poissons sacrés, et personne ne se serait avisé de prendre ces poissons le coupable aurait à l'instant ressenti les effets de la colère du dieu.

Dans la Lycie, il y avait des poissons sacrés que l'on consultait pour connaître l'avenir et que l'on faisait venir à la surface de l'eau au son de la flûte9.

Varron 10 raconte une anecdote à peu près semblable au sujet de certains Poissons de la Lydie qui étaient sensibles aux accords de la musique; le même auteur ajoute que les Lydiens offraient des Poissons en sacrifice aux dieux.

Le culte des poissons se rattache à celui des divinités ichthyomorphes (en forme de poissons) de l'Orient, Dagon, Oannės, Dercéto, Atergatis, etc.

Diodor. Sicul., II, 4.

Zosim., Hist., I, 58.

Lucian., de Dea Syr., 45; Elian., Hist. anim., XII, 2.

Voyez les médailles. Cf. Félix Lajard, Nouv. Annales de l'Inst. arch., t. I, p 207 et Monuments inédits de la sect. française de l'Inst. arch., pl. IV, nos 10, 11, 12.

B

Voyez les médailles. Il y avait près de Sardes un lac nommé le lac Gygaea on Coloé. Strab., XIII, p. 626; Schol. ad Homer. Iliad. II. 865 et ad Iliad., xx, 391.

Cic., in Verrem, iv, 53; Diodor. Sicul., v, 3; Schol. ad Pindar. Nem., 1, 1; Plutarch., de Solert. anim., t. x, p. 63, ed. Reiske; Elian., Hist. anim., VIII, 4.

7 Paus. VI, 22, 2.

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Paus., II, 21, 5. Voyez sur les lacs, les bassins et les étangs sacrés, Movers, Die Phænizier, Bd. 1, p. 666 folg.; p. 591 folg. Plin., H. N., XXXII, 2, 8; Polycharm. ap. Athen., VII, p. 333, D. Nous devons faire observer que tous les auteurs cités d'après Athenée se trouvent dans les 4 vol. des Frag. hist. Græc. de Didot. 10 Varron, De Re Rust.. III, 47, 4.

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Les Syriens s'abstenaient de manger des Poissons. L'abstinence des poissons était également prescrite aux prêtres de l'Egypte, à certains prêtres de Posidon 3, aux initiés, du moins à l'époque de la célébration des mystères d'Eléusis", et d'après un passage de Julien3, on serait porté à croire que les Galles de la mère des dieux (Cybèle) observaient la même abstinence. Ce qui est certain, c'est que les Pythagoriciens ne se permettaient pas de manger des poissons.

Mais si on se gardait de toucher aux poissons sacrés, cela n'empêchait pas de les offrir en sacrifice aux dieux. Chez tous les peuples, les victimes destinées à être offertes à la Divinité étaient constamment choisies parmi les êtres les plus chers. De là le sacrifice du Premier-né chez les peuples qui avaient l'usage barbare d'immoler des victimes humaines; de là les Prémices choisies parmi les animaux, parmi les fruits ou les plantes.

Plusieurs poissons étaient plus particulièrement consacrés à certaines divinités. On peut citer le thon et le pompile consacrés à Neptune', l'anchois, aqún, le poisson phalaris, le

de Artemidor., Oneiocrit., 1, 8; Xenoph., Anab., 1, 4, 9; Cic, Nat. Deorum, 11, 15; Hygin., Poet. Astron., 11, 30 et 41; Fab., Schol., 197; Ovid., Fast. II, 474; Porphyr., de Abst., 11, 61; ¡v, 15; Diodor. Sicul., II, 4; Plutarch., de Superstit., t. VI, p. 656, ed Reiske; ad German. Arat. Phænom., 240; Clém. Alex., Protrept., p. 34, ed. 591. 1, p. Potter. Cf. Selden, de Diis syr., Syntagm. 11, 2; Creuzer, Symbolik, Bd, 11, p. 395, 397, Aug. 3; Movers, Die Phænizier, Bd, Herodot., II, 37; Plutarch., de Isid. et Osirid., t. vII, p. 383, ed. Reiske.

Plutarch., Sympos.. VIII, 8, t. VIII, p. 913-14; de Solert. anim., x, 92, ed. Reiske.

Porphyr., de Abst., Iv, 16; Plutarch., de Solert. anim, l. cit.; Elian. Hist. anim., IX, 51. Comparez Sainte-Croix, Mystères du Paganisme, I, p. 280, et la note de Sylvestre de Sacy.

* Orat., v, 176.

Plutarch., Sympos., VIII, 8, t. VIII, p. 907, ed. Reiske; Eustath., ad Homer. Odyss., XIII, p. 1730. Cf. Lobeck, Aglaopham., p. 249; Creuzer, Symbol., Bd. 11, 398, Ausg. 3.

7 Athen. VII, 297, E; p. 283 A.

* Athen. VII, 325, B. Cf. ma Description des vases du prince de Canino, no, 105.

Athen. l. cit.; Eustath., ad Homer. Iliad., II, 87.

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poisson xwλas à Vénus', le mulet, tpiyλn, à Diane ou à Hécate2, le poisson Baxxos3 et le poisson TTòs à Bacchus", le poisson box ou boax à Mercure, le poisson xí9xpos à Apollon, etc.

On sacrifiait de préférence aux dieux les animaux qui leur étaient consacrés et toujours on leur dédiait certains animaux quand on croyait trouver des rapports entre les qualités, les mœurs, les formes mêmes de ces animaux et les qualités ou les attributs de la divinitė.

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Les pêcheurs offraient à Neptune le premier thon qu'ils prenaient dans leurs filets. Ce sacrifice s'appelait Ouvvatov". Les Béotiens, qui habitaient dans les environs du lac Copaïs, sacrifiaient des anguilles aux dieux o.

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Dans quelques pays, les prêtres seuls avaient le privilége de se nourrir des animaux sacrés. Et comme l'a démontré M. Mariette, dans les remarquables communications qu'il a faites à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, les chairs du bœuf Apis étaient, chez les Égyptions, mangées par les prêtres attachés à son temple. Pausanias dit que dans les environs d'Eleusis, il y a des courants d'eau salée auxquels on donne le nom de Rheti ; il n'y a que les prêtres seuls qui aient le droit de pêcher les Poissons qui se trouvent dans ces eaux.

Je ne m'arrêterai pas à la misérable étymologie qu'Antipater de Tarse, cité par Athénée 10, donne du nom de la déesse asiatitique Atergatis. Les Grecs cherchaient toujours à forger des étymologies, empruntées à leur propre langue, sans se soucier le moins du monde des étymologies étrangères. Ce qui est bien plus curieux, c'est un fait conservé par Mnaséas, également cité par Athénée ". D'après le témoignage de cet écrivain, qui

• Voyez mon Mémoire sur Aphrodite Colias dans les Nouvelles Annales de l'Inst. arch., I, 87 et suiv.

* Athen., VII, 325, A et C; Eustath., l. cit.

Hesych., sub. verb.

* Athen., VII, 325, B.

' Eustath., l. cit., Athen, l. cit.

Athen., VII, 325, A; Eustath., . cit.

'Antigon. Caryst. ap. Athen, vII, p. 297, E. Athen., VII, 297, D.

'Paus. I, 38, 1.

10 Athen., VIII, p. 346, B et D.

"Athen., l. cit., E.

avait composé des traités de géographie, les dévots étaient dans l'usage d'offrir des Poissons d'or et d'argent à la déesse Atergatis, puis il ajoute : « Les prêtres chaque jour présentent à la » déesse sur la table de vrais poissons tout préparés, cuits et grillés, qu'ils mangent eux-mêmes.

Le passage est bien remarquable et je demande la permission de le mettre ici sous les yeux du lecteur.

Τοὺς δὲ ἱεραῖς πᾶσαν ἡμέραν τῇ Θεῷ ἀληθινοὺς ἰχθὺς ἐπὶ τὴν τράπεζαν ὀψοποιησαμένους παρατιθέναι, ἑφθούς τε ὁμοίως καὶ ὀπτους, οὓς δὴ αὐτοὶ καταναλίσκουσιν οἱ τῆς θεοῦ ἱερεῖς.

On aurait pu croire que le Poisson ne pouvait pas être agréable comme victime à une divinité ichthyomorphe telle qu'Atergatis. Ce que j'ai dit au commencement de cet article, que la Victime s'identifie avec la Divinité, se trouve pleinement confirmé par le témoignage de Mnaséas.

Je ferai remarquer de plus le mot τpáñeα, qui est la table d'offrandes, telle que nous la voyons sur les cylindres assyriens.

Dans les fêtes nommées Piscatorii ludi, à Rome, on offrait des petits poissons vivants à Vulcain pour remplacer les victimes humaines. C'est ce que nous apprend Festus, sub. verb.

« On nomme jeux des pêcheurs ceux qui étaient célébrés > tous les ans, au mois de juin, au-delà du Tibre, par le prê>teur Urbain, pour les pêcheurs du Tibre, dont la pêche » n'arrive pas au marché, mais va presque tout entière sur la ⚫ place de Vulcain, parce que cette sorte de Poissons vivants > est offerte pour les âmes des hommes1.

Je termine par cette citation de Festus. On y retrouve encore une fois ce que nous avons constaté dans les religions de l'Asie, les rapports des Poissons avec le dieu armé de la Bipenne qui, à la naissance d'Athéné, fend d'un coup de Hache la tête du souverain des dieux.

Mais à l'étude du culte des Poissons se rattachent, comme j'en ai fait l'observation, quantité de fables, de traditions, de

Piscatorii ludi vocantur, qui quotannis mense junio trans Tiberim fieri solent a prætore urbano, pro piscatoribus Tiberinis quorum quaestus non in macellum pervenit, sed fertur in aream VOLCANI, quod in genus PISCICULORUM VIVORUM datur pro ominis humanis.

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