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permettra sans doute de jeter un rapide coup d'œil sur un passé destiné à vivre éternellement dans le cœur de ceux qui placent au premier rang les manifestations les plus élevées de l'intelligence humaine.

Ancien élève de l'Ecole polytechnique, M. Le Verrier fut d'abord attaché aux manufactures de l'Etat. Mais son goût prononcé pour les études astronomiques lui fit abandonner la chimie; il présenta à l'Académie un Mémoire très-remarquable sur la détermination des variations séculaires des orbites des planètes; il fut nommé répétiteur à l'Ecole polytechnique et s'adonna entièrement à l'astronomie. Les théories de Mercure, son beau Mémoire sur la comète périodique de Lexell, disparue à la suite de fortes perturbations, le signalèrent au monde savant comme le continuateur de l'œuvre de Laplace. La mort de Cassini laissa une place vacante dans la section d'astronomie. Le Verrier fut élu le 19 janvier 1846. Dès lors s'établirent entre Arago et le jeune astronome des relations qui amenèrent l'une des plus belles découvertes dont puisse s'enorgueillir l'esprit humain.

La planète Uranus, découverte par Herschel à la fin du siècle dernier, possède un mouvement qui ne pouvait s'accorder avec les théories de la mécanique céleste. Bouvard, Hansen et plusieurs autres géomètres soupçonnaient bien qu'il devait exister quelque part un astre inconnu produisant ces perturbations, mais il fallait plus que soupçonner, il fallait démontrer qu'il en était réellement ainsi; M. Le Verrier se mit à la besogne, et, sûr de ses calculs, il vint affirmer devant l'Académie l'existence d'un astre ignoré jusqu'ici. Plus d'un astronome douta de la légitimité des conclusions de M. Le Verrier. Cependant Arago n'hésita pas à confirmer les vues de son jeune collaborateur. « M. Le Verrier, dit Arago, a aperçu le nouvel astre » sans avoir besoin de jeter un seul regard vers le ciel, il l'a » vu au bout de sa plume; il a déterminé, par la seule puis» sance du calcul, la place et la grandeur approximatives d'un ⚫ corps situé bien au-delà des limites jusqu'alors connues de » notre système planétaire, d'un corps dont la distance au so» leil surpasse 1,100 millions de lieues, et qui, dans nos puissantes lunettes, offre à peine un disque sensible. Aussi la

» découverte de M. Le Verrier est une des plus brillantes ma>nifestations de l'exactitude des systèmes astronomiques mo» dernes. Elle encouragera les géomètres d'élite à chercher » avec une nouvelle ardeur les vérités éternelles qui restent » cachées, suivant une expression de Pline, dans la majesté » des théories. »

Le calcul était formel; l'astre existait. Et cependant ni M. Le Verrier, ni les collaborateurs d'Arago ne purent l'apercevoir. On manquait de cartes de la région du ciel où se trouvait la planète. Le temps s'écoulait et le terme des recherches utiles approchait. M. Le Verrier prit le parti de communiquer aux astronomes de Berlin une suite des positions probables de la planète; on venait en effet de dresser à Berlin une carte très-détaillée de la partie du ciel dont on avait besoin. Le jour même de la réception de la lettre de M. Le Verrier, M. Gall et M. d'Arrest, de l'Observatoire de Berlin, dirigèrent une lunette sur la région indiquée. L'astre nouveau se trouvait dans le champ de l'instrument.

Ce fut partout une explosion d'admiration universelle; et comment n'eut-on pas admiré ce merveilleux effort d'intelligence qui avait permis à un homme d'indiquer du doigt, par la seule force de l'analyse mathématique, le point où gravitait dans son orbite un monde inconnu. M. Encke écrivit alors à M. Le Verrier: « Votre nom sera à jamais lié à la plus écla» tante preuve de l'attraction universelle que l'on puisse ima

giner. » Aux témoignages de ces savants se joignirent les distinctions des souverains. M. Le Verrier fut nommé officier de la Légion d'honneur. M. de Salvandy fit dresser solennellement son buste. Le roi lui donna des marques particulières de son estime.

Après la période des louanges vint naturellement la période des contestations et des critiques. Laissons les contestations; le temps en a fait justice. Cependant rendons hommage à un illustre mathématicien anglais, M. Adams, qui était conduit aussi, de son côté, en s'occupant de la théorie d'Uranus, aux mêmes résultats que M. Le Verrier. Seulement M. Adams, obéissant à un désir très-louable de ne donner au public savant qu'un travail irréprochable, s'était attardé dans des re

touches qui ralentissent l'impression de son mémoire. Le savant anglais fut distancé par le savant français. En tous cas, si la question de mérite peut être discutée entre ces émules éminents, la priorité de découverte appartient sans conteste à M. Le Verrier.

La planète appelée d'abord planète Le Verrier, a pris définitivement rang en astronomie sous le nom de Neptune, pour obéir à un vieil usage qui interdit de donner aux astres le nom d'astronomes. Neptune est invisible à l'œil nu; il a dans les télescopes l'aspect d'une étoile de cinquième grandeur. C'est néanmoins dans l'ordre des grandeurs la troisième planète de notre système solaire. Son diamètre est 472 fois aussi grand que celui de la terre; son volume est 105 fois celui de la planète que nous habitons. Neptune a un satellite.

La découverte de Neptune, quelque brillante qu'elle fut, n'était pour M. Le Verrier qu'un incident dans l'immense programme qu'il s'était proposé de mener à bonne fin. Il voulait recommencer, sur des bases indiscutables, toute la théorie de notre système solaire, et ce qu'il avait projeté, nous l'avons dit, il l'a réalisé dans son entier. C'est une œuvre gigantesque qu'une académie entière eût hésité à entreprendre, il l'a accomplie seul, avec une énergie et une persévérance inébranlables.

En 1854, à la mort d'Arago, il fut appelé à la direction de l'Observatoire. De cette époque date la transformation de cet établissement. Le Verrier voulait que ses instruments pussent rivaliser avec les instruments les plus perfectionnés des observatoires d'Europe et d'Amérique. Il n'a pas cessé de poursuivre ce vœu si cher à son cœur. Il hâtait encore dans les derniers jours de sa vie la construction de la grande lunette de 15 mètres de long, qui doit faire pendant au grand télescope de 1 mètre 20 d'ouverture, achevé l'année dernière.

Nous ne parlerons pas de ses expéditions d'astronomie géodésique, de l'installation du service météorologique, des avertissements aux ports, des avertissements agricoles, de l'organisation récente du service de photographie sidérale. Il menait tout de front. Sa puissante activité intellectuelle suffisait à tout. La place nous ferait défaut pour le suivre pas à pas dans sa

carrière si remplie. Mais nous ne pouvons nous empêcher de rappeler, avant de terminer, le résultat inattendu qu'il déduisit de ses recherches sur la théorie des huit grosses planètes. A la fin de l'année dernière, il l'annonçait à l'Académie, en faisant preuve devant elle d'une puissance de déduction, d'une telle force de raisonnement qu'il finit par amener la conviction chez les plus incrédules.

En 1846, il découvrait dans son cabinet Neptune; en 1876, il découvrait de même un monde nouveau, une planète située entre Mercure et le Soleil.

La planète intra-mercurielle n'a pas encore été vue; l'observation est difficile ; l'astre est baigné dans les rayons solaires. Mais l'astre existe. M. Yvon Villarceau disait sur la tombe du grand astronome : « La discussion des observations des petites >> taches circulaires qu'on a vues sur le disque du soleil, à diverses reprises, ne peut laisser de doute à cet égard! Les prévisions de la théorie ne manqueront pas d'être confirmées par les observations dernières qui seront faites ultérieure

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M. Le Verrier, comme doué d'une double vue, est parvenu à ce résultat curieux que la planète inconnue ne peut traverser le soleil que périodiquement; elle passe plusieurs années de suite, du printemps à l'automne; puis elle reste sept à huit ans sans se projeter sur le disque solaire. On s'explique ainsi qu'elle ait échappé aux regards des astronomes. Elle a dû passer en 1876 sur le soleil, mais après 1877, il s'écoulera plusieurs années avant qu'un passage soit possible1.

M. Le Verrier aura découvert au commencement et à la fin de sa carrière, par la même méthode et la même conception grandiose, la plus éloignée et la plus rapprochée des planètes de notre système solaire.

La voie qu'il a suivie semble épuisée. Après lui, il ne semble pas qu'il y ait encore à faire. Pour aller en avant, il faudra à ses successeurs fonder de nouvelles méthodes. Avec lui semble

Voir à cet égard notre chapitre sur la planète Vulcain ». Causeries scientifiques : Découvertes et inventions, progrès de la science et de l'industrie, t. XVI, 1876-1877.

prendre fin toute une ère scientifique; il a mis le sceau à l'œuvre de Laplace; avec lui, sans doute, l'astronomie mathémathique a dit son dernier mot; c'est maintenant à l'astronomie physique de nous conduire encore plus loin et plus haut. Qu'elle ait, elle aussi, son Le Verrier, et nos regards pourront pénétrer plus avant au milieu de ces splendeurs infinies que nous cache encore la profondeur des cieux.

HENRI DE PARVILLE.

(Correspondant du 10 octobre 1877).

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