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l'impuissance de travailler. Indigence et mendicité y sont à peu près synonymes. Le mendiant y est secouru, parce qu'il inspire de l'intérêt ; il y est toléré, parce qu'il n'existe dans les villages ni asiles charitables, ni secours régulièrement établis il y paraît tout simple que le pauvre sollicite lui-même une aumône qui n'irait pas le chercher.

:

C'est par ces motifs que les communes rurales et les campagnes ont plus de mendians que les villes, proportionnellement au nombre total d'indigens. Ces circonstances, les mœurs, les habitudes religieuses, la différence des climats, la nature de l'industrie, la direction donnée à la charité, l'agglomération de la population, expliquent les apparentes anomalies que peut présenter le tableau général des mendians en France.

Pour compléter notre travail, nous joignons ici [H] l'échelle du rapport existant entre le nombre des mendians et celui de la population totale et de la population indigente dans tous les départemens de la France. Elle se divise, comme le tableau analogue que nous avons dressé pour les indigens, en trois zônes ou régions. La zone souffrante donne le rapport de 1 mendiant sur 30 habitans; la zone moyenne, 1 sur 231 habitans, et enfin la zône favorisée, 1 sur 386: l'échelle est graduée de 156 à 1 675. Les départemens d'Ille-et-Vilaine et de la Seine se trouvent placés, le premier au sommet, le second à la base de l'échelle.

Nous donnerons de plus amples détails sur la mendicité, en France, dans les chapitres destinés à l'examen de la législation sur les indigens (1).

Il paraît prouvé qu'au moment de la révolution de Juillet, il existait dans le royaume un nombre de mendians moindre qu'avant 1789; mais aussi, à cette dernière époque, il y avait beaucoup moins de pauvres ré

(1) Entre autres le chap. V, livre VI, tom. III.

duits aux secours de la charité publique. Le précepte de l'aumône étant universellement observé, et le clergé à peu près seul chargé de secourir les malheureux, l'indigence, ainsi que nous l'avons dit, ne se manifestait que par la mendicité. Les suites d'une révolution qui, après avoir détruit les dotations religieuses et charitables, paralysa toutes les branches de la prospérité publique, couvrirent la France de pauvres mendians. En 1804, suivant M. Dieudonné, préfet du Nord, on en comptait dans ce département 40,180 (16,072 hommes jeunes et vieux, et 28,108 femmes jeunes et vieilles). Sous le consulat et l'empire, on était parvenu, par des mesures extrêmement sévères, non à détruire la mendicité, mais à l'empêcher de se révéler extérieurement. La vieillesse et l'enfance, impuissantes au travail, furent emprisonnées et punies comme les mendians robustes et paresseux : c'était confondre le malheur avec le vice. Il en résulta dans les mœurs publiques une sorte de flétrissure de la mendicité, et c'était un avantage, mais, à notre avis, trop chèrerement acheté, puisqu'il était le prix d'une grande injustice et d'un monstrueux abus de la force légale.

Depuis la révolution de Juillet, le nombre des mendians doit s'être augmenté en France dans une proportion parallèle à celui des indigens. Celui-ci étant présumé s'être accru de 16 5,12 (252,562), l'accroissement des mendians serait de 18, c'est-à-dire de 51,545. Ainsi, le nombre actuel des mendians de la France peut être évalué à 229,693, ou au 1142 de la population générale et au 17 13 de la population indigente.

CHAPITRE VI.

PARALLÈLE DE LA FRANCE ET DE L'ANGLETERRE SOUS LE RAPPORT DE L'INDIGENCE DES CLASSES OUVRIÈRES.

Orgueilleuse Albion....

Mets un frein à ta force, un terme à ta grandeur!...

Les Indes, les deux mers, tout a subi ta loi :

Il ne te reste plus qu'à triompher de toi.
(DELILLE.)

NOTRE principal but, en écrivant cet ouvrage, étant d'être utile à notre patrie en lui révélant tous les dangers. qui peuvent naître de l'application des théories anglaises sur la civilisation opérée au moyen de l'extension indéfinie de l'industrie, il nous a paru convenable de terminer cette portion de notre travail par le rapprochement de la condition actuelle de la France et de l'Angleterre relativement à l'état des classes ouvrières et indigentes. Ce parallèle sera en quelque sorte le résumé de nos observations et la démonstration dernière de nos principes sur les causes et les effets de l'indigence. Des chiffres, des faits la comparaison des institutions, des doctrines religieuses, de l'industrie, des forces, des richesses, des intérêts; enfin le contraste de la situation respective des deux pays, nous semblent propres à faire ressortir d'une manière plus frappante et plus énergique les conséquences des deux systèmes philosophiques et économiques qui par

tagent l'univers social. D'un pareil tableau, d'où s'élancent les leçons du passé, peuvent sans doute découler d'utiles et graves leçons pour l'avenir.

Le parallèle de la richesse de la France et de celle de l'Angleterre ayant été tracé, en 1794, par l'habile et judicieux traducteur d'Adam Smith, il était sans doute convenable de faire précéder, par un extrait de cet écrit remarquable, les considérations, prises dans un autre ordre d'idées, que nous avons à exposer dans le rapprochement des causes. et des effets du paupérisme dans les deux royaumes.

<«< La France, dit M. le comte Germain Garnier, possède un territoire quadruple en surface qui, par sa situation, son climat et la nature de son sol, est évidemment supérieur à celui de l'Angleterre. La population', en France, est triple de celle de l'Angleterre, en portant celle-ci à dix millions (l'Irlande qui, jusqu'à présent, loin d'ajouter à la richesse de l'Angleterre, n'a été pour elle qu'une source de dépense, n'est pas comprise dans ce calcul (1). »

« Ainsi, la richesse foncière de la France serait toujours à celle de l'Angleterre dans la proportion de quatre à un, c'est-à-dire qu'en supposant l'une et l'autre de ces nations dans le cas de développer la totalité d'efforts et de puissance dont elle est susceptible, la France atteindrait nécessairement, dans cette hypothèse, une masse de richesses quatre fois plus grande; mais, eu égard à la douceur du climat et à la variété des productions, la France serait appelée à un degré de puissance et de richesse six fois plus élevé que l'Angleterre. »

« L'opulence de l'Angleterre est néanmoins fort supérieure à celle de la France. Cette opulence se compose de tous les capitaux fixés dans ses terres, dans ses manufactures, dans sa navigation et dans ses établissemens productifs, tant intérieurs qu'extérieurs. Cette masse de

(1) Aujourd'hui l'Angleterre (l'Irlande comprise) possède 23,400,000 habitans.

richesses productives est immense; mais il est difficile de l'évaluer. >>

<«< Les capitaux fixés dans l'exploitation des terres en Angleterre, suivant Arthur Young, excèdent tellement les capitaux fixés dans l'agriculture française, que celle-ci, pour atteindre au même niveau, aurait besoin d'un supplément de capital de dix milliards quatre cent millions. »

« Ceux fixés dans les manufactures, dans la navigation et dans les autres établissemens productifs, tant audedans qu'au-dehors, doivent former un excédant encore plus considérable.

<< Cet immense excédant doit donner annuellement un produit proportionné, et peut expliquer comment l'Angleterre, avec moins de territoire et de population, supporte une masse de contributions qui ne paraît pas inférieure à celle de la France, et qui semble même offrir une somme numérique plus considérable. »

« Le revenu net des terres est évalué à 20 millions de livres sterling (environ 500 millions de francs), par conséquent le produit brut à 80 millions de livres sterling ou 2 milliards de francs, ci:

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« On a pour résultat un capital productif de 2 milliards sterling ou 45 milliards de francs. Cette accumulation prodigieuse n'est l'ouvrage que de deux siècles. 120 millions sterling répartis sur 2 millions de familles donnent, pour chacune d'elles, 1,500 fr. dé revenu. »

«< Ainsi, en ayant égard au nombre effrayant de pauvres

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