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CHAPITRE IV.

DE LA CHARITÉ PRIVÉE.

Le riche miséricordieux n'est pas seulement un homme, c'est la Providence elle-même, rendue visible et appliquée d'une manière sensible au bonheur du monde.

(Code de la bienfaisance.)

Le précepte de la charité s'adresse à tous les hommes indistinctement; mais tous ne sont pas appelés à l'exercer de la même manière.

Leur fortune, leur position sociale, leur profession, leur aptitude, varient à l'infini les moyens de l'appliquer utilement, parce qu'elles étendent et multiplient les devoirs. Depuis le roi jusqu'au plus humble des sujets, chacun a la même mission à remplir; mais chacun l'accomplit dans sa sphère d'activité et de puissance; et, quoique la mesure de responsabilité ne soit pas la même, cependant le mérite est égal devant le Juge suprême de la charité.

Le monarque, en prenant l'engagement de rendre ses peuples heureux, a contracté une immense obligation envers les classes indigentes. C'est à lui qu'il appartient de prévoir et de diriger toutes les mesures politiques qui peuvent adoucir leur sort, d'améliorer les mœurs publiques, d'encourager l'industrie nationale, de pourvoir à l'enseignement du peuple, de donner, comme souverain

et comme homme, l'impulsion à une charité éclairée. Ses ministres doivent seconder ses vues; mais à lui demeure le devoir de les bien choisir et de les surveiller.

Nous trouvons, dans l'histoire de la noble maison de France, de grands modèles de cette charité royale. SaintLouis, Henri IV, Louis XVI ne pourront être surpassés dans la générosité de leur amour pour les pauvres. Il est un autre roi, qui appartient aussi à la France, auquel il fut donné de réaliser, vers le milieu du dernier siècle, ce que le pouvoir suprême, guidé par la philosophie chrétienne, a pu jamais concevoir de plus parfait et de plus complet pour le soulagement de l'indigence. La postérité, comme les contemporains, ne se lasse pas d'admirer les institutions charitables fondées en Lorraine et dans le duché de Bar, par ce Stanislas, pour lequel le titre de bienfaisant semble avoir été créé. Ce souverain adoré, qui devançait son siècle par une raison supérieure, avait prévu toutes les misères et pourvu aux soulagemens qu'elles pourraient exiger dans l'ordre moral et dans l'ordre physique. Il s'était étudié surtout à bannir la pauvreté et la mendicité dans ses états par les bonnes mœurs, l'instruction et la prospérité de l'agriculture et de l'industrie locale. Il avait tout prévu, tout, même ce qui ne pouvait se prévoir (1). Le recueil de ses fondations de charité [K] sera un monument plus durable encore que l'airain qui vient de rappeler ses traits chéris aux descendans d'une génération dont il fit long-temps les délices. Son principal ministre, M. Chaumont de la Galaisière, a mérité de voir son nom attaché à celui de Stanislas-le-Bienfaisant.

C'était à l'exemple de cet excellent prince et par les mêmes inspirations de charité que Louis XVI, son petitfils, avait créé ou favorisé les institutions de bienfaisance qui existent encore dans la capitale et qui honoreront tou

(1) Il avait complété ses innombrables bienfaits par une fondation pour les cas imprévus.

jours sa mémoire et celles des Necker, des Turgot, des Malsherbes, des Liancourt, des Montmorency, des François de Neufchâteau, etc., qui les ont protégées ou rétablies.

Les grands propriétaires, les hommes de loisir ont, à leur tour aussi, une responsabilité immense. « Mais il est pour eux, dit M. le comte de Laborde, une carrière glorieuse, un état assuré que la faveur ne peut ébranler, que l'ennui même ne saurait atteindre, une industrie des hommes libres et des bons cœurs, la bienfaisance, en un mot, occupation pleine de charmes, science même remplie de combinaisons variées, de résultats curieux, de calculs profonds, qui semble ne devoir attacher qu'un moment, et qui, bientôt, absorbe délicieusement toutes les facultés (1). » Que de jouissances pures, en effet, que de considération, que de bonheur leur mériterait l'emploi charitable d'une partie de leur temps et de leur fortune si, au lieu de prodiguer dans les villes un luxe inutile, ils habitaient leurs terres et réfugiaient leur luxe dans la charité! quelle plus noble ambition pour un homme comblé des dons de la fortune, que de pouvoir un jour se dire : Il n'est plus un malheureux autour de moi!...

Les entrepreneurs d'industrie ont peut-être une responsabilité encore plus grave et une mission plus importante; car ce sont eux qui contribuent davantage à l'accroissement de la population ouvrière, et, par conséquent, à la multiplication des causes de l'indigence. Lorsque, pour réaliser leurs spéculations lucratives, ils agglomèrent dans de vastes manufactures des milliers d'ouvriers, ils contractent l'obligation de pourvoir à leur existence et à celle de leur famille, à leur santé, à leurs maladies, à leur vieillesse, à leur moralité. Si, pour augmenter leurs profits, ils ne donnent que d'impuissans salaires; si, pour ne pas

(1) De l'Esprit d'association.

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manquer de bras à vil prix, ils entretiennent la misère et la débauche; si enfin les ouvriers ne sont pour eux que des instrumens que l'on emploie tant et autant qu'ils sont nécessaires, et que l'on rejette impitoyablement dès que l'on n'en a plus besoin, les directeurs d'industrie sont responsables non seulement devant Dieu, mais devant la société tout entière, des maux causés par une inhumaine cupidité.

Les magistrats, les administrateurs, les hommes qui exercent la noble profession de médecin (dont le ministère doit être placé immédiatement après celui du prêtre), ou celle d'avocat, si précieuse à l'humanité, les dépositaires de la force publique, les savans, tous ont à exercer un généreux et utile patronage de charité.

Parlerons-nous des devoirs de l'homme de charité par excellence, du prêtre catholique? Non, car son exemple et son caractère le placent au-dessus de toute comparaison. Pour lui, la charité, c'est la vie, c'est l'existence; il doit être, et il est partout où se trouvent une misère ou une douleur à soulager.

Les femmes de tous les rangs, non moins que les hommes, ont une mission de charité, et, plus que les hommes, elles savent l'aimer et la comprendre. Leur âme aimante et délicate rend la charité plus douce et plus efficace. Nous ne tracerons point ici des devoirs qu'elles trouvent bien mieux définis dans leur propre cœur.

Le pauvre lui-même peut exercer à son tour la charité qu'il reçoit. Il donne de sa pauvreté, comme le riche de son opulence. La reconnaissance pour le bienfait est d'ailleurs un don inestimable, et si, avec plus de bonheur, il acquiert aussi plus de vertu, combien il rend méritoire la charité du bienfaiteur, qu'il soulage alors d'une formidable responsabilité!

Dans quelque situation que l'on se trouve, même dans la plus modeste, chacun peut donc, et doit offrir un secours, un conseil, une consolation.

Ainsi se trouve tracé le devoir imposant de la charité, mesuré suivant l'élévation et le pouvoir de tous les hommes, dans tous les degrés de la chaîne sociale, chaîne mystérieuse et sublime, descendant sans cesse du rang suprême à la condition la plus humble, du souverain au sujet, du riche au pauvre, du savant à l'ignorant, du fort au faible; mais remontant, aussi, de l'anneau le plus bas à l'anneau supérieur qui lui-même, dans cette admirable harmonie, va se perdre et se confondre dans la source immense de toute charité.

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