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CHAPITRE V.

DE LA CHARITÉ PUBLIQUE.

N'ayez point d'indigens ni de mendians parmi vous.

(Lois de Moise.)

Si les individus ont reçu de la Providence l'obligation de la charité, les pouvoirs institués pour régler les devoirs réciproques des individus, pour protéger les droits de tous, pour assurer le bonheur de chacun des membres de l'association, ont aussi une obligation de charité non moins rigoureuse et non moins sacrée. La charité, avonsnous dit, est la grande vertu et le fondement même des sociétés. Les lois qu'elles établissent ne peuvent être justes et efficaces, si elles ne sont fondées sur ce principe. Les gouvernemens et les administrations publiques, qui sont les organes du corps social, ne sont réellement utiles que comme ministres de cette charité même. Mais ici de nouveaux rapports et de nouvelles vues se révèlent. La charité individuelle, sans cesser de s'exercer dans sa propre sphère, peut recevoir une nouvelle énergie par l'association de ses efforts. La misère provient souvent de causes générales que la charité privée ne saurait seule combattre. Il est des genres d'abandon et d'infortune qui appellent naturellement l'intervention d'une autorité protectrice. Des

institutions charitables, fondées par le concours de l'état et des citoyens, sont entrées dans le domaine de l'administration. Des désordres dus à la fois à la misère et à l'immoralité troublent la paix intérieure. De ces diverses circonstances, nées de la formation des sociétés et de ses progrès, dérive un nouvel ordre de charité auquel on a dû donner le nom de charité publique, laquelle a ses lois, ses réglemens, ses magistrats, et forme une branche de l'administration publique.

« Les lois civiles, dit M. Degérando, qui ne sont qu'une application positive des lois morales dans leurs dispositions rigoureuses et nécessaires, ont exigé que la tutelle fût obligatoire. Remontez à la morale elle-même en ce qui concerne la charité publique; contemplez-la dans son principe; embrassez-la dans son étendue! L'infortune est une minorité. Qui lui nommera son tuteur? La charité. »

«< Or, cette grande vue de la Providence, cette inspiration vertueuse par laquelle elle se produit au sein de la société humaine, en même temps qu'elle nous enseigne, donne à l'administration les vrais moyens de remédier à la misère publique. L'art de créer, d'organiser cette tutelle volontaire, individuelle, immédiate, que la prospérité doit exercer sur la misère, est l'essence d'une bonne administration, comme l'exercice de cette tutelle est le ressort le plus efficace de l'application des secours privés. »

« C'est ainsi que tout se tient et se lie; le monde social n'est qu'un reflet du monde moral. Plaignons ceux qui ne voient l'administration que dans les chiffres: son génie habite une plus haute sphère. Ceux-là seuls entendront son but et sa force, se pénétreront de son esprit, opéreront des choses grandes et utiles, dont les méditations seront éclairées au flambeau de la morale sur les destinées de l'humanité. Si la puissance vient de Dieu, c'est à la condition de lui servir de ministre sur la terre. »

Par une conséquence logique, et parce que la vérité ne saurait se diviser, car elle est une et absolue, les principes de la charité publique sont les mêmes que ceux de la charité particulière. Il n'y a de changé que la forme et l'étendue des devoirs et des applications. La charité publique ne saurait donc s'écarter de la morale et de l'humanité qui caractérisent la vertu par excellence, sans cesser d'être la charité. Comme celle-ci, elle doit être libre, bienveillante, affectueuse, immédiate et universelle; mais, à un plus haut degré peut-être, elle doit réunir, à ces caractères, la prudence, la prévoyance, le discernement, les lumières. Toutes les institutions qui embrassent les bonnes mœurs, l'enseignement, l'industrie agricole et manufacturière, le commerce et la population, ayant un rapport plus ou moins immédiat avec le sort des classes pauvres, toutes les questions de charité deviennent aussi des questions de morale, d'économie politique et d'ordre public. Ainsi, le système des secours publics, la direction à donner à la bienfaisance privée, la législation relative aux pauvres et aux men-dians, se présentent à elle sous les rapports les plus élevés. La charité, exercée au nom de la société, devient en quelque sorte une véritable science dont la théorie et les principes peuvent être rigoureusement démontrés. Considérée sous ce nouveau point de vue, la charité devient le grand art des gouvernemens et la première de toutes les sciences politiques, parce qu'elle est la plus puissante et la plus nécessaire de toutes les vertus sociales. La charité, appliquée au gonvernement, non seulement assurerait le bonheur des individus, mais aurait encore la plus haute influence sur les améliorations et les progrès de l'ordre social. Elle ne se bornerait plus, en effet, à provoquer la bienfaisance particulière pour obtenir des secours plus abondans, à bien administrer les établissemens charitables, à protéger l'enfance et la vieillesse. Une plus vaste destinée lui serait réservée par l'action qu'elle ne manquerait

pas d'exercer sur toutes les parties de l'organisation sociale, sur les rapports réciproques des citoyens et sur les relations politiques de nation à nation; et si un principe moral pouvait jamais réaliser le rêve d'une société universelle, c'est, sans contredit, à la charité politique qu'il faudrait le demander.

Ce n'est que depuis un certain nombre d'années qu'on paraît avoir compris en Europe, et surtout en France, l'importance de la charité publique. Il a fallu, pour `la révéler, de grandes et douloureuses leçons qui, peutêtre, ne sont point encore complètes.

Nous avons rappelé précédemment que, jusqu'au moment de la première révolution, le clergé, les grands propriétaires, les hôpitaux et l'aumône étaient exclusivement chargés de pourvoir aux besoins des pauvres. Alors la population et l'industrie n'avaient point encore obtenu cet accroissement qui a si prodigieusement multiplié les classes ouvrières, et par conséquent l'indigence. Des fondations d'hospices, des largesses plus ou moins bien distribuées semblaient former toutes les applications de la charité. Il n'existait pas, à proprement parler, de charité publique dans le sens que nous attachons à cette dénomination.

Aujourd'hui, le clergé, les hôpitaux, les anciens propriétaires ne peuvent plus remplir la noble et antique mission dont le christianisme les avait investis d'une manière à peu près exclusive. Il ne paraît pas que les nouveaux favoris de la fortune s'empressent de revendiquer ce privilége. Il leur serait d'ailleurs difficile d'en remplir les obligations, tant ont été énormes les progrès de l'indigence. Il a donc fallu que la charité publique se constituât; et il serait injuste de méconnaître ce qu'elle a opéré de bien et de réparations, toutes les fois qu'elle s'est appuyée sur les principes de la véritable charité.

CHAPITRE VI.

DES INSTITUTIONS EN FAVEUR DES PAUVRES ANTÉRIEUREMENT AU CHRISTIANISME.

On demandera comment faisaient les anciens qui n'avaient point d'hôpitaux. Ils avaient, pour se défaire des pauvres et des infortunés, deux moyens que les chrétiens n'ont pas : l'infanticide et l'esclavage.

CHATEAUBRIAND.)

L'ECRITURE-SAINTE nous apprend que l'agriculture était l'unique occupation des anciens patriarches. Or, il existait peu

de pauvres au sein des sociétés naissantes, car l'agriculture, qui forme alors leur principale industrie, éloigne nécessairement l'indigence, et la terre, qui n'est point ingrate, nourrit toujours ceux qui la cultivent. Il en fut constamment ainsi chez les peuples qui s'adonnèrent à l'agriculture, et les sociétés modernes fournissent encore la preuve de cette antique vérité.

Les livres saints n'offrent la trace d'une pauvreté véritable, c'est-à-dire incapable de se suffire à elle-même, qu'à l'époque de Moïse, après les malheurs, les désastres et les persécutions sans nombre dont le peuple hébreux fut accablé.

Ce législateur sublime était trop prudent et trop éclairé

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