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Ainsi donc, comme l'a fait observer M. de Châteaubriand, l'esclavage et l'infanticide étaient les moyens de diminuer l'indigence et le malheur dans les siècles de la plus haute civilisation de la Grèce et de Rome. Quant aux citoyens libres, chez lesquels sans doute il devait se trouver des pauvres et des êtres souffrans, les institutions établies en leur faveur se réduisent à un secours de deux oboles par jour et à une portion des victimes offertes en sacrifice pour les citoyens d'Athènes qui ne pourraient gagner leur vie, et à l'admission aux prytanées de cette ville et des autres principales cités de la Grèce ; aux réfectoires conventuels de Lycurgue, aux distributions de blé et d'huile (1) ordonnées par Numa et ses successeurs; aux lois annonaires du sénat et des tribuns du peuple; aux sportules, aux approvisionnemens des caravansérails, aux secours pour les gladiateurs qui étaient pansés et restaurés près du cirque; aux munitions des troupes dans les camps, aux greniers d'abondance destinés aux gymnases, aux réunions d'orphelins et d'étrangers. Il y avait, au

légistes romains énonçaient, sans se douter de l'abomination d'un tel ordre social. >>

« Les cruautés exercées sur les esclaves font frémir: un vase était-il brisé, ordre aussitôt de jeter dans les viviers le serviteur maladroit dont le corps allait engraisser les murènes favorites, ornées d'anneaux et de colliers. Un maître fait tuer un esclave pour avoir percé un sanglier d'un épieu, sorte d'arme défendue à la multitude. Les esclaves malades étaient abandonnés ou assommés. Les esclaves laboureurs passaient la nuit enchaînés dans des souterrains; on leur distribuait nu peu de sel, et ils ne recevaient l'air que par une étroite lucarne. Le possesseur d'un esclave le pouvait condamner aux bêtes, le vendre aux gladiateurs, le forcer à des actions infâmes. Les Romaines livraient aux traitemens les plus cruels, pour la faute la plus légère, les femmes attachées à leur personne. Si un esclave tuait son maître, on faisait périr avec le coupable tous ses compagnons innocens. La loi Pétronía, l'édit de l'empereur Claude, les efforts d'Antonin-le-Pieux, d'Adrien et de Constantin, furent sans succès pour remédier à ces abus que le christianisme extirpa, » (Châteaubriand, Etudes historiques.)

(3) Epule, et Anapes.

port d'Ostia, une maison pour les étrangers qu'on appelait Xenodochium.

Tite-Live rapporte de fréquens exemples de la misère publique chez les Romains. L'usure exorbitante exercée sur le peuple par plusieurs membres du sénat fut la cause de la révolte si heureusement apaisée par Ménénius Agrippa. Quelques années plus tard, on vit paraître ces lois agraires qu'on présentait chaque fois qu'il s'élevait des symptômes de sédition; mais, loin de contribuer à diminuer la détresse des indigens, elles l'accrurent encore par les troubles qu'elles occasionèrent.

Voltaire affirme que les Grecs connaissaient les hôpitaux sous le nom de Xénadokia pour les étrangers, Nozocomia pour les malades, et de Ptokia pour les pauvres. Il cite à ce sujet ce passage de Diogène Laërce concernant Bion. « Il souffrit beaucoup par la négligence de ceux qui étaient chargés du soin des malades. » Mais il résulte des immenses et savantes recherches de MM. Percy, Willaume, Mistral et Mongez, que, dans aucun temps et chez aucun peuple de la terre, il n'y eut, avant l'ère chrétienne, rien de semblable à ce que nous appelons aujourd'hui hôpitaux. Les temples d'Esculape, en Grèce, donnaient lieu à plus de pratiques mystiques et superstitieuses qu'à des soins véritables destinés aux malades indigens. L'établissement du roi et grand-prêtre Hircan, souvent cité, et que l'on fait remonter à trois siècles avant Jésus-Christ, était moins un hôpital qu'un monument d'expiation à la mémoire du roi David, dont il avait violé le tombeau. Hospitium, chez les Romains, signifiait maison d'un ami, ou plutôt celle d'un aubergiste, car l'antique hospitalité patriarcale avait dû nécessairement diminuer lorsque les mouvemens du commerce eurent partout multiplié le nombre des voyageurs et des étrangers.

Rien, il faut le dire, dans les sociétés païennes ne donne l'idée de l'application de la charité chrétienne, et cela de

vait être, puisqu'ils n'avaient aucun indice de cette céleste

vertu.

On a prétendu que les trop grandes villes et les mœurs modernes avaient nécessité l'établissement des hôpitaux et des autres institutions charitables; que l'encombrement des villes, la circonscription des logemens, la multiplicité des professions mal définies, les séparations précoces de la famille, sont des causes qui, en multipliant les accidens de la fortune, ont exigé successivement des asiles pour la misère ou la maladie. C'est ainsi qu'on voudrait ravir au christianisme la gloire des premiers établissemens de charité, en réduisant ses prodiges à une question d'économie sociale. Mais, pour que cette opinion eût quelque valeur, il faudrait prouver qu'antérieurement à la publication de l'Evangile, il n'existait aucune cité populeuse, aucune industrie, aucun des usages, des besoins et des circonstances qui font naître le malheur et les infirmités. Or, il est prouvé, au contraire, que de grandes populations étaient agglomérées dans les cités; que les raffinemens du luxe et de la civilisation matérielle étaient poussés à un très haut degré, et que beaucoup de motifs se réunissaient pour exciter vivement la charité, si elle eût été connuè et pratiquée. Voltaire cite le mot de Cicéron, Charitas humani generis, qui paraît s'appliquer à la charité universelle; mais, dans la pensée de cet illustre orateur, ce n'était qu'un sentiment généreux et philosophique, comme celui que Virgile prête à Didon : « Haud ignara mali miseris succurrere disco. » Il est très vraisemblable qu'à Rome, comme dans la Grèce, le malheur, qu'on n'avait pas intérêt à soulager, était le plus souvent abandonné à une aveugle fatalité. M. de Châteaubriand a donc pu, en thèse générale, résumer dans l'esclavage et l'infanticide les moyens dont les anciens se servaient pour se passer d'hôpitaux (1).

(1) « La charité, vertu absolument chrétienne et inconnue des anciens,

Le type de la charité primitive s'aperçoit dans l'hospitalité des patriarches et dans la législation de Moïse. Ce que les peuples païens en ont retenu, est une tradition sensiblement altérée, et ce que l'on remarque d'humain et de généreux dans leurs usages, se rapporte évidemment à la religion des patriarches, qui s'est renouvelée et fortifiée dans le christianisme. « Pour les chrétiens, ce n'est plus la crainte qui force à secourir son semblable: on fait le bien pour avoir le plaisir de le faire; on donne plus que son superflu; on se dépouille pour couvrir le pauvre; on renonce aux plaisirs de la vie pour se dévouer au soulagement des malheureux. Tout, dans cette divine doctrine, est dirigé vers ce but: en inspirant le mépris des richesses, elle rend plus facile le devoir de s'en dessaisir en faveur du pauvre; elle fait de la bienfaisance un moyen d'éviter les peines qu'elle sanctionne comme un droit à jouir des biens qu'elle promet. Qu'elle est puissante cette religion qui peut inspirer aux hommes les plus sublimes vertus, les actions les plus généreuses en leur commandant des sacrifices et des privations (1)! »

dit M. de Châteaubriand, a pris naissance dans J.-C. C'est la vertu qui le distingue principalement du reste des mortels, et qui fut en lui le sceau de la rénovation de la nature humaine. Ce fut par la charité, à l'exemple de leur divin maître, que les apôtres gagnèrent si rapidement les cœurs, et séduisirent saintement les hommes. Les premiers fidèles, instruits dans cette grande vertu, mettaient en commun quelques deniers pour secourir les nécessiteux, les malades et les voyageurs. Ainsi commencèrent les hôpitaux. Devenue plus opulente, l'église fonda, pour nos maux, des établissemens dignes d'elle. Dès ce moment, les œuvres de miséricorde n'eurent plus de retenue. Il y eut comme un débordement de charité sur les misérables jusqu'alors abandonnés sans secours par les heureux du monde. On demandera peut-être comment faisaient les anciens qui n'avaient point d'hôpitaux? Ils avaient, pour se défaire des pauvres et des infortunés, deux moyens que les chrétiens n'ont pas, l'infanticide et l'esclavage. (1) M. Bailly.

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CHAPITRE VII.

DES INSTITUTIONS CHARITABLES DEPUIS LE CHRISTIANISME.

La religion a voulu, comme d'un seul coup et sous un seul point de vue, montrer qu'il n'y a point de souffrances humaines qu'elle n'ose envisager, ni de misères au-dessus de

son amour.

(CHATEAUBRIAND J

L'HISTOIRE des institutions charitables se lie à celle des progrès et des effets sociaux du christianisme. Le grand miracle de la charité s'était opéré pour tous les hommes, mais il devait nécessairement s'appliquer d'une manière plus immédiate aux hommes frappés par l'indigence et le malheur.

Dans l'ordre des misères humaines, le christianisme eut à s'occuper d'abord de celles qui résultaient de l'impuissance d'accomplir la grande et religieuse loi du travail. Ainsi les vieillards, les infirmes, les malades, les voyageurs frappés d'accidens imprévus, les orphelins, les enfans-trouvés, les aliénés, les aveugles, les sourds-muets, les prisonniers, étaient les pauvres qui ont dû appeler les premiers les soins de la charité religieuse. L'indigence, résultant du défaut de travail et de l'insuffisance des salaires, appartient à une époque de civilisation plus avancée et à des principes d'organisation sociale qui s'écartent plus ou moins des doctrines du christianisme : néanmoins,

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