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gression géométrique de la population et l'imprévoyance des ouvriers, il a donné lieu à des erreurs graves. On ne comprend pas qu'un esprit aussi judicieux n'ait pas aperçu et indiqué d'autres causes non moins actives et fécondes de malheur. Il n'a pas vu, ou peut-être il n'a pas osé dire, que la concentration des propriétés et des capitaux dans les mains de quelques familles qui ont usurpé un pouvoir absolu et discrétionnaire sur la population agricole et manufacturière, était la véritable source du paupérisme. Il n'a pas dit que l'égoïsme et la cupidité des chefs de l'industrie anglaise ne laissaient aux ouvriers qu'un salaire insuffisant et les livraient à des chances perpétuelles de détresse. Il n'a pas dit que les théories de l'économie politique anglaise, en excitant de nouveaux besoins chez les ouvriers sans leur donner d'autres ressources que le travail pour les satisfaire, devaient aggraver leur triste situation. Enfin, il n'a point attribué à l'absence des sentimens religieux et charitables l'origine des malheurs qu'il déplore et qu'il redoute. Combien son système eût été plus complet et plus fécond s'il avait embrassé ces considérations si importantes et si réelles! Mais sa pensée s'est renfermée dans un cercle circonscrit. Il a fait jaillir de vives lumières, mais sur une partie seulement d'un immense horizon. Ainsi quelques vérités incomplètes n'ont servi qu'à détourner les recherches et à produire de nouvelles erreurs.

Les économistes et les philosophes de l'école moderne, forts d'une telle autorité, ont, par degré, étendu, généralisé et dénaturé les idées de Malthus sur la charité, à tel point qu'aujourd'hui, non seulement l'aumône est considérée par eux comme une action condamnable, mais, qu'à peu d'exception près, toutes les institutions charitables sont frappées de la même réprobation. Prouvons par des exemples. Malthus avait fait remarquer que le but évident de l'instinct de bienveillance que la nature a mis dans le cœur de l'homme est de rassembler les hommes, de réunir

surtout ceux qui font partie d'une nation et d'une nature semblable, et de les lier entre eux par une amitié fraternelle «En intéressant les hommes au bonheur de leurs semblables, dit-il, cet instinct bienveillant les engage à porter le remède, autant qu'il est en eux, à ces maux partiels qu'entrainent les lois générales, et il tend luimême à augmenter la somme du bonheur des hommes ; mais si cette bienveillance ne distingue rien, si le degré du malheur apparent est la seule mesure de notre libéralité, il est clair qu'elle ne s'exercera que sur des mendians de profession, tandis que l'ouvrier modeste et malheureux sera négligé. Nous encouragerons la fainéantise, et laisserons périr l'homme actif et laborieux. >>

<«< Si nous avons toujours en vue la grande règle de l'utilité publique, nous trouverons à exercer la bienfaisance dans une sphère fort étendue, sans que jamais elle nuise au but principal que nous devons nous proposer. »

Il y a sans doute dans ces paroles des aperçus vrais et raisonnables; mais peu à peu des insinuations fâcheuses en ont été tirées.

«< A mesure des progrès de la population, dit un publiciste de cette école (1), s'est montrée davantage l'inégale distribution des biens envers les hommes, cause de cette guerre sourde, mais éternelle, déclarée par celui qui n'a rien contre celui qui a quelque chose. »

« Le christianisme a tenté d'adoucir cette rigueur du sort; il n'a cessé d'appeler la richesse au secours de l'indigent. Il a voulu qu'on laissât pour le pauvre quelque chose de la récolte dans les champs, dans les vignes, sur les arbres; qu'ils eussent une part dans les repas de la religion. Il a multiplié pour eux les asiles, les couvens, les hôpitaux, les aumônes, les quêtes de toute espèce. Il y eut souvent plus de bienfaisance que de lumières; mais

(1) M. Benoiston de Châteauneuf, Universel du 21 février 1829.

l'intention était trop belle pour en blâmer l'erreur, et la charité qui s'égare mérite encore des éloges. »

« L'esprit des temps modernes, plus sévère dans ses principes, plus exact dans ses recherches, a remonté à la source du mal pour en mieux connaître les causes. Sans refuser les dons de la charité, il en a indiqué le meilleur emploi. Il a persuadé que ce n'est pas le manque d'argent qui fait le pauvre, mais le mais le manque de travail; que l'aumône journalière, loin de changer en rien la condition de celui qui la reçoit, n'en fait qu'un fainéant à gages, payé par le public. >>

<< Passant de ce principe à l'application, il a ouvert des ateliers pour les pauvres ; mais en même temps il a fondé des écoles pour leurs enfans, persuadé que l'instruction qui rend propre au travail est préférable à la mendicité qui l'en dispense; que l'un est plus utile, et surtout plus moral que l'autre, et qu'il vaut mieux encore, pour un peuple, avoir de l'aisance, de l'ordre et des vertus, que des aumônes, des mendians et des crimes. »

Un autre écrivain de la même école s'exprime en ces termes (1): « Les hommes sont réunis en société par une communauté d'origine, de nature, de destinée. Doués des mêmes facultés, marchant au même but, ils doivent se prêter une mutuelle assistance. Le fort doit tendre la main au faible, le riche au pauvre, le savant à l'ignorant; mais s'il n'est qu'une opinion sur le devoir de secourir ses semblables, différens systèmes peuvent s'élever sur la nature du secours. Deux principes peuvent nous guider dans la bienfaisance. Ou nous voulons nous charger de la destinée des autres, à leur place; ou, plus réservés dans notre prétention, nous leur laisserons faire leur destinée à eux-mêmes, en nous bornant à écarter les obstacles invincibles, devant lesquels succomberait leur faiblesse. »

(1) Philantrope de Bruxelles, 1826.

«La charité de la première espèce est celle des moines qui fait subsister le pauvre sans travail; c'est encore la philantropie anglaise qui décharge les parens de l'obligation de nourrir leurs enfans. La charité de la seconde sorte est l'attribut d'une raison plus éclairée, plus attentive à faire le bien de ceux qu'elle soulage qu'à leur éviter la souffrance; c'est la philantropie de Malthus. »

« La charité de sentiment (si l'on peut s'exprimer ainsi) n'aperçoit que la sympathie qui nous unit à nos semblables. La charité de sentiment et de raison tout ensemble aperçoit non seulement cette sympathie, mais encore les limites que la destinée de nos semblables lui assigne. »

<«< La philantropie ne doit jamais perdre de vue cette vérité fondamentale, que l'homme est chargé de sa destinée, et que ce n'est pas à d'autres à la faire. La morale nous enseigne que nous ne devons pas décharger nos semblables de l'obligation du travail et de la prévoyance, comme l'économie politique nous montre que nous n'en avons pas le pouvoir. »

<< Tel est l'accord des deux sciences et la conformité des lois de l'ordre physique aux lois de l'ordre moral. »

Enfin nous empruntons à la Revue de Westminster les pensées qui suivent et qui résument les opinions de l'économie politique et de la philantropie anglaises sur les institutions de charité.

« La bonté et la libéralité ne sont pas toujours utiles, et souvent elles ont des résultats funestes. >>

« Les causes qui influent sur le sort des pauvres sont à présent bien connues. La première des causes est sans contredit le taux des salaires, toujours déterminé par la proportion qui existe entre la demande pour le travail et le nombre de bras disponible. »

« La population a une tendance à s'accroître dans une proportion plus forte que le capital.

«Au lieu de favoriser les progrès de la population, il

faut veiller à ce qu'elle ne s'augmente pas plus que les alimens. La découverte des moyens de maintenir l'équilibre entre les consommateurs et les moyens de consommation est la condition indispensable de toutes les améliorations à venir. »

« Le bonheur des ouvriers dépend surtout de la proportion qui s'établit entre leur nombre et les denrées alimentaires. Toute hypothèse, dans lesquelles cette proportion n'est pas mise en ligne de compte, porte sur une base fausse. »

<«<La plus ancienne institution de charité dont on ait conservé le souvenir à Londres y fut établie en 1102. Avant cette époque, les habitans n'étaient secourus que par des charités individuelles ou par les distributions qui se faisaient à la porte des monastères. >>

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« L'aumône est le plus ancien de tous les genres de secours accordés aux pauvres; elle produit des effets satisfaisans dans ses conséquences immédiates cela n'est pas douteux. Nous devons faire le bien, comme nous faisons le mal, à un individu, à cause du bien qui doit en résulter. Mais l'aumône est-elle utile dans ses résultats éloignés comme dans ses effets immédiats? Non, assurément! Une bienfaisance indiscrète enlève à l'ouvrier le peu de prudence qui lui reste. L'argent qui se distribue en aumônes n'est point, comme les salaires, la récompense du travail; et, attendu que le travail est un exercice pénible, les ouvriers trouveront en général fort doux de se procurer de l'argent en restant oisifs. »

« L'utilité des bienfaits ne peut être appréciée que par ses résultats définitifs, et non par le montant de la somme donnée. >>

<«<< Il ne faut pas faire le mal pour cultiver dans notre cœur notre disposition à faire le bien. La satisfaction de notre sensibilité ne doit pas être le but de nos actions. >>

<< Les sentimens bienveillans sont indispensables au bon

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