Page images
PDF
EPUB

heur des sociétés; mais il ne faut pas que les personnes humaines fassent le mal en cherchant à faire le bien. >>

<«< Les plus nombreuses et les plus importantes des institutions de charité sont celles établies pour procurer gratuitement l'instruction aux enfans des pauvres. Il y a deux espèces d'écoles dont les principes sont fort différens : dans les premières on ne donne que l'instruction, dans les autres, les enfans sont instruits et entretenus. »

« L'instruction gratuite dans les écoles agit sur la population de deux manières: 1° c'est un encouragement direct au mariage; 20 il en résulte qu'il meurt un moins grand nombre d'enfans. De là la baisse des salaires, la hausse des denrées alimentaires et l'appauvrissement général. »

« L'éducation gratuite, sans entretien, peut au contraire produire beaucoup de bien, sans mélange de mal. C'est dans cette direction que doit s'exercer la bienfaisance des personnes charitables. >>

<<< Les hospices de femmes en couche offrent les mêmes dangers que les écoles où l'on entretient gratuitement les enfans des pauvres. On en a la preuve dans l'accroissement continuel des femmes qui se présentent pour faire leurs couches dans les hospices. »

« Les inconvéniens des hospices pour les enfans-trouvés sont précisément les mêmes, en ce sens qu'ils tendent à accroître le mal qu'on voudrait guérir. »

<<< Il en est de même des sociétés de charité maternelle. >> « On demande pourquoi les ouvriers sont exposés à des maladies qui leur sont propres, pourquoi ils sont entassés dans des habitations malsaines, pourquoi la rémunération de leur travail est si peu considérable qu'ils ne peuvent se procurer la nourriture, les vêtemens et le logement nécessaires pour se bien porter? pourquoi, lorsqu'avec les nouveaux instrumens aratoires et la mulljenny, on produit dix fois plus que jadis, la situation de

Fouvrier est-elle moins heureuse? C'est que malheureusement leur nombre augmente dans une proportion encore plus forte que les produits de la terre et de l'industrie. Si l'on n'avise pas au moyen de mettre un terme aux progrès infinis de la population, rien ne pourra arrêter les ravages du mal qui nous dévore et qui prend de jour en jour un caractère plus alarmant. »

« Lorsque la population est surabondante, une partic des habitans doit nécessairement être pauvre et mourir d'une mort prématurée. Si l'art des médecins pouvait détruire toutes les maladies que produit la misère, tous ceux qu'elles tuaient auparavant mourraient de la famine; la faim deviendrait la seule maladie; mais, à elle seule, elle ferait précisément le même nombre de victimes que toutes les autres ensemble. >>

« On se félicitait, le 12 février 1824, dans une assemblée de protecteurs et de souscripteurs du dispensaire royal, de ce que le nombre des malades secourus, en 1825, surpassait de 9,840 celui des malades soignés en 1816; et, le 3 avril 1826, le duc de Sussex, dans un dîner anniversaire du dispensaire royal de Londres, glorifiait l'association de ce que, depuis son établissement, en 1770, il avait secouru plus de 170,000 individus. Chaque année, disait-il, le nombre s'est accru, et nous pouvons nous glorifier d'avoir eu, dans le courant de celle-ci, 450 de plus que l'année précédente. On se félicitait de l'augmentation du mal!.....>>

<< Sans doute toutes les institutions de charité ne doivent pas être confondues dans une réprobation générale. Il faut faire exception en faveur des hospices pour les sourds et pour les aveugles indigens. Il en est de même des hôpitaux établis pour la guérison des blessures, des fractures et des fortes contusions; mais, en règle générale, il ne faut administrer des secours gratuits que pour les maux et accidens que la prudence humaine ne peut pas prévoir.

L'essentiel est d'éclairer le peuple et d'obtenir qu'il ne compromette la sécurité et l'aisance des autres classes par des unions précoces, et en donnant le jour à des enfans qui restent, en grande partie, à la charge de la société. »

Telle est, exprimée avec plus ou moins de franchise, plus ou moins de déguisement, la pensée de l'économie politique anglaise et de la philantropie qu'elle a fait naître. On la retrouve dans les écrits de M. Say et des nombreux disciples ou commentateurs de Smith et de Malthus, et l'on voit combien sa marche a été rapide depuis les écrits de ce dernier auteur. Ainsi, toute charité doit être à peu près bannie désormais comme contraire à cette règle suprême : « Il ne faut pas encourager la population, puisque les ouvriers ne sont pauvres que parce qu'ils sont trop nombreux.» Ainsi, il est heureux pour la population ouvrière de voir mourir beaucoup d'enfans! ainsi, il faut s'abstenir de donner des secours gratuits pour d'autres maux que ceux que la prudence humaine ne peut prévoir! ainsi, l'enfance, la vieillesse indigente et les maladies, que tant d'exemples doivent faire prévoir dans la vie de l'homme, ne sont plus au rang des malheurs dignes d'exciter la charité !

Nous avions bien raison de dire tout à l'heure que les principes de Malthus avaient reçu une extension contraire à ses espérances. Lui-même s'en est excusé et a cherché à prévenir de fausses interprétations; mais il est trop tard aujourd'hui, et l'on vient de voir quels sont à cet égard les dogmes de la nouvelle école philantropique.

Nous ne persisterons pas à ce sujet dans une plus longue controverse. Peu de mots nous suffiront pour rétablir les véritables principes.

D'abord, nous ferons remarquer que cette transformation de la charité primitive en spéculation économique, froide et inhumaine (nous allions dire barbare), n'a pu

avoir lieu qu'au milieu d'une nation où tout équilibre est rompu dans l'ordre social.

L'état de l'Angleterre, s'il ne peut justifier une telle aberration de la morale et de la charité, l'explique du moins à quelques égards; mais cette situation exceptionnelle ne saurait autoriser à transporter ailleurs des théories applicables seulement à un cas particulier. Par quels motifs, donc, a-t-on cherché à les généraliser et à les étendre aux institutions de charité des autres nations, et surtout de la France?

Quoi qu'il en soit, si un excédant de population ouvrière, et par conséquent, un nombre infini de pauvres existe en Angleterre, à quoi doit-on attribuer un tel résultat? serait-ce, comme le disent les économistes, au principe progressif de la population? est-ce ce principe seul qu'il faut arrêter et combattre? Nous sommes bien loin de le penser; nous avons déjà exposé ailleurs les causes de la misère des classes ouvrières en Angleterre : nous allons retracer les principales.

La concentration des propriétés, celle des capitaux, le despotisme des entrepreneurs d'industrie envers les ouvriers, le système de production indéfinie et de concurrence universelle, l'insuffisance habituelle des salaires qui s'oppose à l'épargne, le travail immense opéré par les machines, le défaut de charité du clergé anglican, l'égoïsme profond que la philosophie matérialiste a répandu dans les classes riches; enfin la multiplicité des mariages précoces, effet naturel de l'agglomération des ouvriers dans les manufactures et du besoin qu'éprouve l'ouvrier industriel d'avoir un ménage.

Si l'industrie manufacturière n'avait point pris en Angle terre un essor aussi prodigieux qu'imprudent, et qui ne tendait à rien moins que d'amener une production capable d'alimenter tous les marchés de l'univers; si, dans ce but,

l'on n'avait point tout sacrifié au désir de produire à bon marché, et, par conséquent, réduit au taux le plus vil le salaire des ouvriers, et remplacé, partout où cela était possible, les bras des hommes par des machines; si les ouvriers manufacturiers et agricoles n'étaient pas réduits à une sorte de servage, par le despotisme des propriétaires et des capitalistes industriels; si les institutions de l'Angleterre permettaient la division des propriétés ; si le clergé anglican, démesurément riche, avait conservé le feu sacré de la charité et avait pu l'inspirer aux autres classes; si l'Irlande ne gémissait pas sous la plus cruelle oppression; si, enfin, on n'avait pas détruit la moralité des ouvriers par des principes qui tendent à leur faire regarder les jouissances physiques comme le but de la destinée de tous les hommes; alors, si le paupérisme exerçait les mêmes ravages, on pourrait peut-être dire, avec une sorte de raison, que les ouvriers ne sont misérables que parce qu'ils sont trop nombreux. Aujourd'hui on n'a pas le droit de se plaindre d'un mal que l'on a fait naître. Ce mal est la conséquence de votre organisation sociale, de vos institutions, de votre égoïsme, de vos théories de civilisation et d'économie politique; il est la juste punition de vos coupables calculs ; vous avez abandonné les principes de la civilisation chrétienne qui réglaient les devoirs, les rapports et la destinée de tous les membres de la société ; vous leur avez substitué ceux d'une civilisation immorale, irréligieuse, antisociale; vous en recueillez les fruits amers et empoisonnés.

La philantropie anglaise, arrivée à ce dernier degré de calcul et de barbarie, ne saurait pénétrer bien avant en France, du moins, nous aimons à l'espérer. La différence des mœurs, des institutions et des besoins des deux nations, nous donne cette conviction. Néanmoins, nous l'avons déjà fait connaître, quelques-unes de nos provinces du nord ont reçu la contagion du paupérisme, parce qu'elles avaient

« PreviousContinue »