Page images
PDF
EPUB

bat contre la nature, ils en useront pour aller vers des terres plus généreuses.

Dans le cas que je viens d'envisager, nous dirons que l'homme combat pour sa vie contre le « milieu cosmique »> dans lequel il est placé et qu'il sort victorieux de ce combat, grâce, d'une part, à son intelligence qui le décide à en sortir et, d'autre part, à ses jambes qui lui permettent de changer de lieu. S'il n'avait pas l'idée de la fuite, si ses jambes étaient trop faibles pour lui permettre de la réaliser, ou s'il n'allait pas dans une bonne direction, il serait fatalement vaincu dans le combat pour la vie contre le milieu cosmique.

Voici un second cas hypothétique tout différent. Nous supposons un homme ou un groupe d'hommes transportés dans un milieu où l'eau, les végétaux et les animaux sauvages abondent, où sont réunies les différentes sortes d'aliments nécessaires à la nutrition, mais qui est très marécageux, malsain, producteur de maladies mortelles, comme la malaria, la dysenterie, etc. Les hommes n'ont aucun effort à faire pour se nourrir, mais ils tombent malades et meurent très rapidement.

Dans ce cas encore, l'homme « combat pour la vie » contre le milieu cosmique, mais les armes qu'il peut employer afin de sortir victorieux de cette lutte sont plus variées que dans le cas précédent. D'abord, il peut s'en aller à la recherche d'une contrée plus saine. Il peut aussi creuser des canaux d'irrigation et assainir le sol en faisant évacuer dans le fleuve voisin les eaux des marécages; il peut également chercher et trouver des remèdes préventifs de la fièvre ou guérisseurs de cette maladie. Dans toutes ces éventualités, c'est son intelligence qui est l'arme principale dans le « combat pour la vie »> auquel il doit se livrer sous peine de succomber à la maladie, mais elle lui peut inspirer des moyens autres que la fuite; et son triomphe sera d'autant plus certain qu'il mettra plus d'ingéniosité, en même temps que de zèle, dans l'emploi des divers moyens ou armes dont il dispose.

Dans l'un et l'autre des deux cas qui précèdent, ce n'est

pas seulement contre la rareté des aliments ou l'insalubrité du climat que les hommes ont à se défendre, qu'ils ont à mener le «< combat pour la vie », c'est aussi contre les intempéries des saisons: contre la chaleur ou le froid, la pluie ou la neige, le vent ou la foudre, etc. Appliquant son esprit à la lutte contre ces diverses causes de destruction, l'homme inventera tour à tour l'abri de branchages dont il emprunte l'idée aux forêts, le creusement de trous dans le sol qu'il imite de certains animaux sauvages, l'utilisation des cavernes, puis la construction de huttes en terre imitées de ces mêmes cavernes, etc. Contre le froid, il imaginera le feu dont le soleil et la foudre lui donnèrent l'idée et qu'il a vu surgir du choc des silex projetés les uns contre les autres par le vent ou par lui-même, brisés par la foudre, etc. Contre le froid, il inventera des vêtements formés avec les grandes herbes sous lesquelles il a eu mille occasions de chercher un abri, ou bien avec les peaux velues ou laineuses des bêtes, dont une observation quotidienne lui révèle le rôle protecteur à l'égard des animaux qui en sont pourvus. En un mot, dans ce << combat pour la vie » contre les accidents climatériques auxquels il ne saurait entièrement échapper, car il les trouve, sous des formes diverses, partout où le portent ses pas, il invente des moyens variés, des « armes » qui lui permettent d'en triompher d'autant plus sûrement qu'il montre, dans leur invention, plus d'ingéniosité et qu'il fait plus d'efforts pour les approprier à la protection de son organisme contre les diverses influences nuisibles auxquelles il se sait exposé.

Voici un quatrième cas dont l'histoire des peuples primitifs offre de nombreux exemples. Le groupe social envisagé se trouve dans un pays où les végétaux et les animaux abondent, où les sources sont nombreuses, dont le climat est salubre; mais, précisément en raison de ces circonstances, les bêtes malfaisantes s'y sont en quelque sorte données rendez-vous. L'ours, le tigre, la panthère, les serpents venimeux y menacent à toute heure l'existence des hommes. Ceux-ci trouvent aisément leur nourriture, mais ils sont obligés de se défendre incessamment contre des ennemis nom

breux et redoutables. Le « combat pour la vie » auquel ils sont condamnés n'est plus dirigé contre le milieu cosmique proprement dit, mais plutôt contre les animaux nuisibles. Fuir le pays, aller à la recherche de lieux moins mal fréquentés est encore un moyen conseillé par l'intelligence; mais les fuyards n'auraient-ils pas à redouter de ne point retrouver ailleurs les facilités d'alimentation et la salubrité auxquelles ils auraient renoncé? Désireux de ne pas se priver de ces avantages, ils consacreront leurs efforts à se protéger contre leurs ennemis et à les détruire. Ils se mettront à l'abri dans des cavernes, dans des grottes dont ils fermeront l'entrée avec des troncs ou des branches d'arbres, en attendant qu'ils inventent les portes; ils se construiront des huttes dans les arbres; ils dresseront des pilotis et construiront des cabanes au-dessus des lacs et des rivières, etc. En même temps, ils se fabriqueront des haches, des poignards, des lances, des flèches, d'abord avec des silex et autres pierres dures, puis avec des cornes de cerfs ou de rennes, des défenses d'éléphants, des os de chevaux ou d'autres grands animaux dont ils consomment les chairs. Les armes qu'ils ont d'abord inventées pour se défendre contre les animaux carnassiers leur serviront à attaquer les herbivores et les poissons dont ils s'alimentent. Leur « combat pour la vie » aura eu pour résultat, à la fois, de les préserver des atteintes de leurs ennemis et de rendre plus facile la satisfaction de leur besoin de nutrition.

A ce moment, les groupes humains que nous avons envisagés ont résolu, sous la pression des seuls besoins naturels, des problèmes d'une extrême importance. Ils se sont établis dans les régions les plus riches en aliments et les plus saines; ils ont inventé des vêtements et des logements contre les intempéries des saisons, des armes pour leur défense contre les animaux nuisibles et la capture de ceux dont ils se nourrissent; ils ont découvert le feu, ils font cuire leurs aliments. Bientôt ils seront conduits à domestiquer un certain nombre d'animaux, à cultiver les plantes les plus riches en matières alimentaires, à fabriquer des

armes en cuivre, en bronze, en fer, etc. Et toutes ces inventions, toutes ces découvertes, toutes ces victoires remportées sur le milieu cosmique, sur les animaux et sur les végétaux, sont le résultat du « combat pour la vie » auquel chaque membre de l'espèce humaine est condamné dès sa nais

sance.

Il est impossible de ne pas conclure de tous ces faits que le « combat pour la vie », dans les limites où nous le renfermons, est toujours utile au progrès de chacun des individus qui s'y livre, à celui de sa descendance et à celui des individus en compagnie desquels il vit, car chacun est appelé à tirer profit des armes imaginées et employées par tous les autres.

D'un autre côté, l'histoire des sociétés humaines établit d'une manière irréfutable que les progrès réalisés dans le <<< combat pour la vie » ont été, de tout temps et en tous lieux, d'autant plus rapides que les individus vivaient en groupes plus nombreux. Partout où les membres d'une même famille sont intimement associés dans le « combat pour la vie », ils résistent aux intempéries des saisons, aux attaques des animaux et triomphent plus aisément de toutes les difficultés que là où les membres de la famille se dispersent de bonne heure. Lorsque les familles vivent réunies en tribus ou en cités comprenant un nombre important d'individus, le progrès est encore plus rapide. Plus, en un mot, l'association des hommes est intime et étendue, plus le « combat pour la vie » est facile pour chacun, et plus chacun est assuré d'en sortir victorieux, plus aussi le progrès réalisé par tous est considérable.

LA CONCURRENCE INDIVIDUELLE

La deuxième forme de la lutte pour l'existence, c'est-àdire la concurrence individuelle, est caractérisée par les efforts auxquels chacun des membres d'une même société s'astreint pour s'assurer une situation morale et matérielle supérieure à celle des autres.

Aussi bien dans la concurrence individuelle que dans le << combat pour la vie » l'égoïsme est le sentiment qui inspire les actions humaines; mais, dans le « combat pour la vie »> les efforts faits par chaque individu, chaque famille ou chaque groupe social sont utiles à eux-mêmes et à la masse sociale tout entière, tandis que dans la « concurrence individuelle chacun est poussé par son égoïsme particulier à sacrifier les intérêts de tous les autres à son intérêt personnel. Aussi, la concurrence individuelle, loin de profiter à tous les membres du corps social, est-elle toujours plus ou moins nuisible à un certain nombre d'entre eux.

Dans la famille, c'est l'égoïsme de l'homme qui l'a poussé, de tout temps, à s'ériger en maître de sa femme et de ses enfants et à faire peser sur eux une domination telle qu'il s'est longtemps arrogé le droit de juger tous leurs actes. souverainement et de les punir, même de la mort. On pourrait dire qu'en s'attribuant des droits aussi exorbitants à l'égard de sa femme et de ses enfants, l'homme s'impose le devoir de les nourrir et de les protéger et que, par conséquent, sa domination est utile à ceux sur lesquels elle s'exerce. Il y a un peu de vrai dans cette assertion, mais il s'y trouve aussi une grande part d'erreur.

J'ai à peine besoin de rappeler que dans la plupart des sociétés anciennes, la femme était traitée comme une esclave contrainte de faire les travaux les plus pénibles et écartée systématiquement de toute instruction, n'ayant même pas sa place, chez certains peuples comme les Hébreux, dans la religion. Faut-il rappeler encore que dans les nations modernes les plus civilisées elle a été, jusqu'à ces derniers temps, privée de toute éducation scientifique et considérée presque exclusivement comme un instrument de plaisir? Et, n'est-il pas permis de voir dans la manière dont l'homme l'a toujours traitée, la cause principale de l'infériorité physique ou intellectuelle qui lui a été si souvent reprochée par les philosophes ou les sociologues?

Au nom des enfants ne pourrait-on pas se plaindre de l'état de servitude matérielle où l'égoïsme et l'esprit de domi

« PreviousContinue »