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assez nombreuse et assez opulente pour les nourrir et même les distraire, les pauvres se tiennent relativement tranquilles comme à Rome. Si, au contraire, comme dans les cités grecques, les familles riches sont peu nombreuses et peu fortunées, les pauvres n'ont d'autres moyens pour vivre que de vendre leurs suffrages de citoyens ou de décréter, s'ils le peuvent, la confiscation et le partage des biens.

Les historiens reprochent volontiers aux classes riches de la Grèce et de Rome de n'avoir eu « ni assez d'intelligence, ni assez d'habileté pour tourner les pauvres vers le travail et les aider à sortir honorablement de la misère et de la corruption 1. » Le reproche est mérité en ce sens que si l'esclavage n'avait pas été soigneusement entretenu par la classe riche, à laquelle il offrait l'avantage de fournir des bras peu coûteux, les hommes libres pauvres auraient peu à peu renoncé à leurs préjugés contre le travail rétribué et auraient fini par s'y livrer, surtout en Grèce où ils étaient extrêmement misérables.

La présence constante sous leurs yeux d'esclaves que l'on traitait comme des bêtes de somme, entretenait leur mépris pour le travail. Ils en étaient encore écartés systématiquement par les riches qui auraient été obligés de les payer, tandis qu'ils n'avaient aucun salaire à donner aux esclaves. Enfin, par suite de la déconsidération qui frappait le commerce, l'industrie, les arts libéraux eux-mêmes, les esclaves seuls ou les affranchis s'y livraient, et tous leurs gains passaient entre les mains de leurs maîtres. C'était évidemment une raison de plus pour que ceux-ci entretinssent les hommes libres pauvres dans leurs préjugés contre le travail servile. On sait que les esclaves affranchis eux-mêmes devaient à leurs anciens maîtres une partie du fruit de leur travail et même de leur héritage.

C'est seulement de la sorte, à mon avis, que peut être expliqué ce phénomène étrange pour nous, d'une classe tout entière, condamnée à la misère par la concurrence

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sociale et ne faisant, malgré des droits politiques considérables, aucun usage de cette même concurrence pour reconquérir la situation qu'elle avait perdu.

Il n'est pas inutile de noter qu'en Grèce et à Rome, les esclaves et surtout les affranchis furent, en réalité, les seuls bénéficiaires de la concurrence sociale effrénée à laquelle se livraient les classes riches et les classes pauvres. Tandis que plébéiens comme patriciens se tiennent à l'écart du travail rétribué qu'ils considèrent comme déshonorant, tandis que les premiers dégénèrent par la misère et les seconds par la débauche ou la paresse, les esclaves s'enrichissent dans les divers métiers, achètent leur liberté à leurs patrons ruinés, s'affranchissent et se livrent à la culture de tous les arts, à la pratique de toutes les industries et de tous les commerces. Le travail les élève, l'obligation dans laquelle ils sont de toujours travailler, -car ils ne peuvent pas aspirer à la situation de citoyens, les maintient dans l'élévation qu'ils ont acquise, tandis que les autres dépérissent; finalement, ils recueillent les fruits de la concurrence sociale qui se livre autour d'eux.

Ce fait est, sans contredit, l'un des plus intéressants parmi ceux que les sociétés romaine et grecque offrent à notre observation. Il se représentera à nous, de nouveau, sous un aspect un peu différent, quand nous passerons en revue l'histoire des sociétés qui ont évolué dans l'Europe occidentale depuis le commencement de notre ère.

LES INITIATEURS DU PROGRÈS SOCIAL

Il était impossible qu'il ne se trouvât pas, dans les sociétés grecque et latine, quelques hommes assez clairvoyants et assez moraux, dans le sens élevé que comporte ce mot, pour découvrir et dévoiler les vices de ces sociétés et pour concevoir une organisation sociale plus conforme aux intérêts de l'humanité.

La critique fut faite par les littérateurs; les projets de réformes furent conçus par les philosophes. Les premiers se

montrèrent, en général, les défenseurs et même les adulateurs de la classe riche qui, seule, était en situation de les encourager; les seconds firent preuve, en général, d'une très grande indépendance d'esprit et méritent seuls, aux yeux de la postérité, le nom de réformateurs. Les poètes satiriques et dramatiques les plus hardis, comme Aristophane, ne furent jamais l'objet d'aucune poursuite1; plus d'un philosophe fut puni par l'exil ou la mort des hardiesses qu'il s'était permises. C'est que les premiers ne dirigeaient leurs satires que contre les vices de la démocratie et les dieux des plébéiens, tandis que la plupart des seconds s'en prenaient aux institutions politiques, sociales et religieuses de la cité elle-même.

Les plus anciens parmi ces derniers, notamment Pythagore qui, n'ayant rien écrit, ne nous est connu que par les idées de ses disciples, voyagèrent en Orient et y furent, sans aucun doute, en relations avec les Israélites. C'est à ces derniers, très probablement, qu'ils empruntèrent leurs idées politiques et religieuses, car on trouve dans leurs écrits et dans leur conduite le reflet de l'hostilité des prophètes pour les gouvernements constitués et la croyance des Israélites à un dieu unique, universel et immatériel. Les philosophes trouvent les limites de la cité trop restreintes; ils en critiquent l'esprit étroit, la religion égoïste, les lois oppres sives, refusent comme Anaxagore qui fut condamné à

1. Aristophane raille volontiers les banquets, les danses, les chants, les spectacles religieux; il dirige même ses plaisanteries contre les dieux, mais il a soin de distinguer entre eux. Dans Plutus, dans les Oiseaux, dans les Grenouilles il se montre fort impertinent pour certaines divinités, mais il respecte, fait remarquer un de ses traducteurs, Cérès et Minerve, les deux protectrices d'Athènes, car « le peuple, plus par esprit national que par piété, n'eût pas permis qu'on les outrageât ». Il faut ajouter que ces divinités étaient celles que la classe riche invoquait pour faire respecter son pouvoir. C'étaient, peut-on dire, les dieux de l'aristocratie. Les autres, tels que Bacchus, Hercule, etc., étaient plutôt les dieux des plébéiens. Loin de déplaire à l'aristocratie qui le faisait vivre, en raillant ces dieux pour ainsi dire inférieurs, Aristophane lui faisait autant de plaisir qu'en accablant de ses sarcasmes les discussions des assemblées politiques et les vices des électeurs plébéiens. Faut-il s'étonner que la classe dirigeante montrât de l'indulgence pour ses satires religieuses et sociales ? N'estce pas à l'aristocratie que ses diatribes les plus violentes profitaient?

DE LANESSAN. Concurrence.

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mort par les Athéniens d'être magistrats et négligent aussi bien les assemblées politiques de l'Agora que les cérémonies religieuses du Prytanée. Les sophistes prononcent la condamnation de tout le passé, secouent à le faire trembler « tout ce qui, dit Platon, avait été jusqu'alors immobile». «<< Ils proclament que la source de la justice n'est pas dans les lois et les volontés de l'État, mais dans la conscience des hommes, et prétendent émanciper les citoyens de l'absolutisme dans lequel la Cité les avait jusqu'alors courbés. Platon prête à un sophiste ce mot qui devait être en son temps considéré comme un blasphème politique et social : « Vous tous qui êtes ici, je vous regarde comme parents entre vous. La nature, à défaut de la loi, vous a faits concitoyens. Mais la loi, ce tyran de l'homme, fait violence à la nature en bien des occasions1. >>

Socrate, qui se plaisait à combattre les doctrines des sophistes, n'était guère moins rebelle que ces derniers au despotisme des classes rivales qui, tour à tour, régnaient dans la cité. Introduit au Sénat par sa tribu, à un âge déjà avancé, «< il porta dans ce nouvel état sa justice et sa fermeté accoutumées. Les tyrans ne lui en imposèrent point; il ne cessa de leur reprocher leurs vexations et leurs crimes; il brava leur puissance; fallait-il souscrire au jugement de quelque innocent qu'ils avaient condamné, il disait : Je ne sais pas écrire. » D'après les disciples qui nous ont conservé le souvenir de sa doctrine, il n'avait pas le respect des autorités traditionnelles, car il disait : « Les vrais souverains, ce ne sont point ceux qui ont le sceptre en main, soit qu'ils le tiennent ou de la naissance, ou du hasard, ou de la violence, ou du consentement des peuples; mais ceux qui savent commander. >> <«< Le monarque, disait-il encore, est celui qui commande à ceux qui se sont soumis librement à son obéissance; le tyran, celui qui contraint d'obéir; l'un fait exécuter a loi, l'autre sa volonté3. » A l'exemple de Pythagore, et

1. Voy. La Cité antique, p. 419.

2. DIDEROT, Encyclopédie, art. Socratique.

3. DIDEROT, Ibid.

comme tous les philosophes qui lui succédèrent, il trouvait les dieux particuliers de la famille et de la cité trop mesquins et il leur substituait une divinité universelle, ce qui était condamner l'étroitesse du patriotisme en même temps que celle de la foi.

Platon, qui fut son disciple, ne conservait à l'État sa toutepuissance que pour briser avec son aide les coutumes de la cité antique, améliorer le sort des diverses classes de citoyens, et rehausser le niveau moral de tous les hommes. en faisant évoluer au point de vue social comme au point de vue politique.

Ces doctrines n'étaient point sans offrir de sérieux dangers. pour les philosophes qui osaient les professer et y conformer leur conduite. Protagoras le sophiste, qui professait que «< chaque chose est réellement ce qu'elle apparaît à chacun de nous », est chassé d'Athènes en raison de son impiété. Socrate, l'adversaire des sophistes, subit un sort plus cruel encore : il est condamné à mort parce qu'à son impiété, il ose ajouter la haine des tyrannies qui l'entourent.

Cependant les doctrines des sophistes, de Socrate, de Platon, etc., en dépit des persécutions qui les poursuivent ne s'en répandent pas moins parmi les quelques citoyens éclairés1 que lassent les luttes incessantes des classes sociales et que révolte la tyrannie d'un État gouverné par les passions et les haines de la démagogie ou de la ploutocratie.

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Ce que tous les philosophes grecs, qui étaient aussi des savants, discutaient particulièrement, on ne l'a pas dit assez c'étaient les problèmes politiques et sociaux posés devant leur raison par les spectacles odieux dont les rendaient témoins des inégalités sociales soigneusement entreWeb tenues par la religion et les lois. Ce sont d'énergiques proaoinig pol

1. Il n'est pas inutile de noter que parmi les adeptes des doctrines poutiques, sociales et religieuses des philosophes figurent, en majorité, des membres des classes riches qui sont aussi, toujours et partout, les plus instruits. La révolution était préparée par ceux-mêmes dont les familles devaient en être les victimes. On verra de même,' 'au XVIIIe siècle, en France, les doctrines philosophiques d'où devait sortir la révolution se répandre surtout parmi l'aristocratie.

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