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XII et du XIVe siècle1». On peut même ajouter, avec non moins de justesse, que le Deutéronome servit de modèle pour la rédaction et l'application du code inquisitorial.

LA MONARCHIE SOUMISE AU PONTIFICAT

Ce que Jérémie fondait de la sorte, avec le concours de Josias, ce n'était pas, comme on l'a dit à tort, le régime théocratique, dont le caractère essentiel est la réunion du pouvoir religieux et du pouvoir laïque entre les mains d'un même homme, c'était une monarchie absolue, soumise ellemême à un pontificat tout puissant.

Aussi, la base essentielle de la politique de Jérémie, comme de celle de tous les prophètes et prêtres qui étaient venus avant lui ou qui lui succédèrent, était la condamnation absolue du militarisme, de la guerre et de toute force militaire, c'est-à-dire de l'instrument sans lequel les rois les plus absolus en théorie, sont, en réalité, dépourvus de toute autorité sur leurs peuples.

Tandis que dans les cités grecques et à Rome, le patriotisme était presque le seul sentiment social qui régnât parmi les citoyens, dans les tribus d'Israël, ce sentiment fut toujours combattu et flétri par les prophètes. Organiser des armées, chercher des alliés pour se défendre contre l'Assyrie sans cesse menaçante sont, aux yeux des prophètes, précautions inutiles, injurieuses même pour Iahvé de qui dépendent exclusivement les victoires ou les défaites. Le corps sacerdotal tout entier fait chorus, car ce qu'il redoute pardessus tout, c'est de favoriser les ambitions de l'oligarchie militaire qui vit toujours autour des rois et les pousse à la guerre 2.

1. Ernest RENAN, Hist. du peuple d'Israël, III, p. 216.

2. Au moment où l'Assyrie menace l'indépendance d'Israël qui bientôt sera conquis par Sennachéribd, le prophète Isaïe écrit, s'adressant aux partisans de la défense militaire du pays : « Vous avez dit : Non, à cheval! à cheval! Eh bien! vous en aurez du cheval. Au galop, au galop! Ah! le beau galop sur vos talons! mille, à la menace d'un seul, à la menace de cinq, vous fuirez jusqu'à ce que vous restiez comme une perche sur le sommet d'une montagne, comme un signal

LA CLASSE SACERDOTALE

La conséquence sociale de la politique de Jérémie fut l'apparition, parmi les Hébreux, d'une classe nouvelle, celle des prêtres, dont la puissance morale et matérielle devait résister à toutes les révolutions locales et à toutes les déchéances nationales dont le territoire des tribus fut le théâtre. Prophètes et prêtres, finalement associés autour du temple, unis par des intérêts communs, n'ont plus qu'un objectif : la destruction de tout ce qui pourrait aider le pouvoir laïque à secouer le joug de l'Église. Les attaques qu'ils dirigent contre les riches et les militaristes, aboutissent ainsi au nivellement du peuple entier sous une classe sacerdotale d'autant plus puissante qu'elle dominait la royauté ellemême. Cette classe, d'ailleurs, était dans sa généralité, presque aussi misérable qu'ambitieuse et dominatrice, car elle vivait dans une incessante paresse, et ne pouvait recevoir d'une population très pauvre, encouragée encore à ne rien faire par sa religion, que des offrandes et des dîmes peu élevées. Aussi les pauvres qu'exaltent les prophètes postérieurs à Jérémie sont-ils surtout les membres du corps sacerdotal.

Le régime politique et religieux préparé par Isaï et Ézéchias, puis institué par Jérémie et Josias, ne fut que de très courte durée. La prise de Jérusalem et la destruction du temple par Sennachéribd (588 avant Jésus-Christ), suivies de la transportation d'une grande partie de la population dans la Babylonie, interrompirent l'évolution de ce régime; mais l'esprit qui avait présidé à son institution persista parmi les prophètes et les prêtres. Il se manifesta même désormais

sur la colline. » La victoire ne peut pas venir des hommes: il ne faut l'attendre que de Iahvé, et Isaïe montre Iahvé combattant lui-même Assur qui tremble, « car Iahvé va le frapper de sa verge. Et à chaque coup de verge dont Iahvé le frappe, retentissent les tambourins et les harpes (des peuples); la bataille est ardente autour de lui; car depuis hier la fosse de feu est préparée, préparée pour Assur, préparée pour le roi; on l'a faite large et profonde; du feu, du bois en abondance! Le souffle de Iahvé, comme un torrent de soufre, la fait flamber. »

avec d'autant plus d'intensité que la grande masse des prêtres devint plus misérable. Les idées de Jérémie relativement à l'unité du lieu de culte étaient devenues si générales et si puissantes que la destruction du temple de Jérusalem fut suivie de la cessation des sacrifices aussi bien à Jérusalem même qu'en Babylonie et que les prêtres n'avaient plus de ressources. Aussi les diatribes contre les riches atteignent-elles une acuité remarquable dans les prophéties d'Ézéchiel, qui écrit à Babylone.

Son système politique, plus hostile encore aux riches que celui de Jérémie, se résume en un prince laïque sans autorité, que dominerait une aristocratie sacerdotale rendue toute puissante par le concours des lévites et des pauvres, c'est-àdire de toute la masse misérable du peuple.

Lorsque Babylone tombe aux mains des Perses, qui deviennent en même temps les maîtres de Jérusalem, les lévites et les pauvres rentrés dans cette dernière ville sous la conduite de Zorobabel, font un pas de plus vers la constitution du régime théocratique. Le pouvoir civil est alors, dans la Judée, entre les mains d'un agent du royaume perse qui abandonne au corps sacerdotal la plus grande indépendance dans le domaine religieux. Le temple est rebâti, les prêtres et les pauvres se groupent autour de lui, recommencent à vivre des sacrifices et ne connaissent d'autre autorité que celle d'un souverain pontife dont la fonction devient héréditaire. Toute civilisation profane est alors détruite. Il n'y a plus de richesse que dans quelques familles de prêtres formant une sorte d'aristocratie sacerdotale, et le peuple ne connaît d'autres obligations que celles des Livres sacrés. La dégénérescence la moins contestable s'empare de cette société, dans laquelle la pauvreté seule jouit de quelque considération et dont toutes les pensées, comme tous les actes, pivotent autour d'une religion despotique et étroite. Le prophétisme lui-même s'évanouit devant le pharisaïsme hypocrite et sectaire qui dominera les esprits jusqu'à la ruine finale de Jérusalem.

Ni l'intervention de l'hellénisme dans l'histoire du peuple

hébreu au Ive siècle avant notre ère, ni la conquête de la Palestine par les rois d'Antioche à la fin du Ie siècle et les efforts faits par Antiochus Épiphane pour détruire le judaïsme, ni l'avènement au pontificat de prêtres imbus de l'esprit hellénique, ni la fondation, par Jonathan, d'un royaume juif indépendant au 1° siècle, ni la réunion entre les mains du souverain pontife Simon des pouvoirs royaux et de la puissance religieuse par laquelle fut enfin réalisée la puissance théocratique véritable, ni la séparation ultérieure du pontificat et du principat qui se trouva fréquemment aux mains des femmes, ni enfin la conquête de la Palestine et la prise de Jérusalem par les Romains de Pompée en l'année 63 avant Jésus-Christ ne furent capables de modifier la société israélite.

CLASSE RICHE ET CLASSE PAUVRE

Pendant ces longs siècles et à travers toutes les péripéties, Israël reste divisé en deux classes: l'une riche, l'autre pauvre. La première, quelque peu sceptique en matière de religion, favorable, dans une certaine mesure, aux progrès de la civilisation; la seconde, exclusivement religieuse, et même contenant un très grande nombre de clercs, hostile au commerce, à l'industrie, aux arts, combattant à outrance la richesse et le progrès, toujours prête à se rebeller contre le pontificat lui-même, et dédaigneuse de l'indépendance de la patrie, dont tous les intérêts et l'avenir sont concentrés, pour ses yeux myopes, dans les prescriptions étroites de la religion la plus tyrannique qui ait jamais existé.

C'est, à la fois, contre ces deux classes ennemies et dégénérées de la société hébraïque, que Jésus se dressera en reprenant les traditions des anciens prophètes d'Israël, et c'est par ces deux classes, unies dans la défense de leurs intérêts et de leurs passions, qu'il sera persécuté. Jérémie avait failli payer de sa vie ses diatribes contre les riches, il n'avait été sauvé que par le corps sacerdotal dont il était l'instaurateur. Jésus fut moins heureux, parce que, aux attaques

d'Isaïe et de Jérémie contre les riches, il ajoutait des manifestations retentissantes contre les piétistes de son temps et les prêtres d'une Église dont la puissance s'était édifiée sur les malheurs de la patrie, dont la richesse n'avait sa source que dans la fanatique crédulité d'un peuple misérable.

EFFETS DE LA CONCURRENCE SOCIALE

En résumé, pendant la longue suite de siècles dont je viens de tracer la rapide esquisse, les luttes de la concurrence sociale sont plus funestes encore chez le peuple hébreu qu'elles ne l'étaient, dans le même temps, au sein des sociétés grecque et romaine. Quelques familles s'enrichissent au détriment de la grande masse des autres ; quelques individus s'élèvent par la force ou par la religion au-dessus de la plèbe; mais, dans les conflits incessants d'intérêts, tous finissent par perdre de leur dignité morale, de leurs forces physiques, et la dégénérescence générale est d'autant plus grande que les classes rivales sont dominées, presque au même degré, par des préoccupations d'ordre religieux.

Prophétisme, piétisme, pharisaïsme sont également ennemis du commerce, de l'industrie, des sciences, des arts, du travail intellectuel comme du travail physique, et l'on a le spectacle d'une société dont presque tous les membres attendent lentement, dans l'oisiveté, leur bonheur, de la générosité d'un Dieu que tous adorent sans qu'aucun le puisse connaître.

Il n'est pas étonnant qu'une pareille société n'ait jamais pu s'arrêter à une organisation politique durable. Dieu y tenait trop de place pour qu'aucun gouvernement humain pût s'y établir et y fonctionner. On ne peut éprouver non plus aucun étonnement quand on voit ce peuple dérouler la moitié de son histoire sous le joug de quelque autre nation plus forte ou mieux organisée. Il offre l'illustration la plus parfaite de cette vérité, enseignée par l'histoire entière de l'humanité, que la foi religieuse, si ardente soit-elle, est

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