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CONCLUSIONS GÉNÉRALES

Des faits et des considérations exposés dans ce livre et dans celui qui l'a précédé 1, je suis amené à tirer un certain nombre de conclusions générales que je veux présenter sous une forme aussi succincte que possible.

En premier lieu, contrairement à la doctrine de Darwin et de ses disciples, et aux assertions de certains économistes, il est inexact que la lutte pour l'existence ait toujours pour résultat, dans les sociétés humaines, le progrès général du corps social dans lequel elle se produit.

La forme particulière de la lutte pour l'existence à laquelle j'ai donné le nom de combat pour la vie est la seule qui soit à peu près constamment suivie d'un progrès matériel et intellectuel des individus qui y sont soumis et de la société dont ils font partie; les individus qui ne succombent pas dans le combat pour la vie retirent des efforts qu'ils font en vue de la victoire, un progrès de leurs organes et leurs facultés proportionné à l'effort qu'ils ont fait.

La concurrence individuelle conduit aussi, d'ordinaire, au progrès plus ou moins notable d'une partie ou de la totalité des individus entre lesquels elle se produit; mais si elle se prolonge, elle aboutit fatalement à leur affaiblissement et à leur dégénérescence par les excès de travail ou les privations qu'ils s'imposent afin de triompher les uns des autres.

La concurrence sociale entre les familles d'une même classe,

1. DE LANESSAN, La Lutte pour l'existence et l'évolution des sociétés.

entre les classes d'une même nation et entre les différentes nations, détermine toujours au début un certain progrès des collectivités entre lesquelles elle se produit, puis la plus faible dégénère, et finalement, la plus forte elle-même, si la lutte se prolonge, subit un affaiblissement qui peut aller jusqu'à la dégénérescence et à la ruine.

La méconnaissance de ces faits, ou, pour mieux dire, leur inobservation, elle-même déterminée par l'aveuglement que crée l'égoïsme individuel ou l'égoïsme de famille, de classe et de nation, est cause que les parties en concurrence consentent rarement à limiter d'elles-mêmes leur lutte et surtout à y renoncer. Si les plus forts font quelque concession aux plus faibles, c'est seulement en raison des avantages qu'ils espèrent en retirer. Dès que ceux-ci leur paraissent être assurés, ils reviennent à leur arrogance et à leur dureté.

Les effets nuisibles exercés par la concurrence sociale dans les collectivités les plus faibles n'ont jamais conduit aucune classe prépondérante à faire des concessions à celles qui sont sous sa domination, parce que ces effets se produisent lentement, d'une manière à peu près insensible et de telle sorte qu'il est difficile de les apercevoir, surtout quand on est plus ou moins aveuglé par un intérêt matériel ou moral.

L'aristocratie romaine a été impitoyable pour la masse plébéienne, malgré la dégénérescence non douteuse qui frappait cette dernière. Ce n'est pas seulement par dureté ou rigueur systématique, qu'elle fut sans pitié, mais aussi parce qu'elle ne voyait pas dépérir sous la misère les gens qu'elle y réduisait afin de s'assurer la prépondérance politique et la supériorité économique. Si elle-même a marché vers son affaiblissement et la ruine inévitable à laquelle la condamnait toute suppression de ses efforts, c'est qu'elle ne se doutait même pas d'être sur la pente de l'abîme destiné à l'engloutir.

En France, n'est-ce pas un aveuglement de même ordre qui a causé la ruine de l'aristocratie féodale et de l'oligarchie religieuse, au profit de la partie la plus intelligente et la plus laborieuse du peuple, celle qui, à son tour devait, sous les

noms de tiers État et de bourgeoisie, devenir une classe supérieure oppressive du reste de la masse sociale?

En somme, il n'y a pas d'exemple qu'une amélioration notable du sort des classes inférieures ait été déterminée par la bonne volonté des classes supérieures.

L'égoïsme de classe est encore plus âpre, encore plus difficile à modérer que l'égoïsme individuel, parce que les relations entre gens de classes différentes sont plus rares que les relations des individus d'une même classe les uns avec les autres. Aussi, l'histoire des sociétés humaines, y compris celle des nations civilisées, montre-t-elle d'une manière irrécusable l'égoïsme individuel s'atténuant plus tôt que l'égoïsme des familles, des classes ou des nations. La morale individuelle, en d'autres termes, précède toujours la morale sociale.

Comme le développement de la morale individuelle ne va jamais sans celui de la conscience des droits qui sont corollaires des devoirs, il arrive nécessairement une heure où les membres des classes inférieures expriment le désir de voir améliorer leur sort. La concurrence sociale prend alors une acuité d'autant plus grande que les classes supérieures se montrent moins disposées à abandonner leurs privilèges.

A aucune époque de l'histoire de l'humanité, la concurrence sociale n'a été aussi ardente qu'à la nôtre, parce que jamais les classes inférieures n'ont été aussi instruites qu'aujourd'hui et n'ont atteint un aussi haut degré d'évolution morale. Jamais chaque citoyen n'a eu aussi nettement conscience de ses devoirs envers tous les autres, mais jamais non plus chacun n'a eu une connaissance aussi complète de ses droits.

Il est intéressant de noter que les efforts faits par la masse sociale, depuis la Renaissance, pour acquérir la jouissance de ses droits, ont abouti d'abord à celle des droits politiques. I en avait été de même dans les sociétés grecque et latine. L'explication de ce fait est donné par la concurrence individuelle.

Parmi les très nombreux individus qui constituent les classes inférieures, il s'en trouve toujours d'assez audacieux pour tenter de s'élever au-dessus de leur classe, malgré les

difficultés qui s'opposent à cette ascension, et assez intelligents pour y réussir. Toutefois, ils ne peuvent atteindre leur but qu'en obtenant le concours de la classe à laquelle ils appartiennent, et celui-ci ne leur est accordé qu'en échange de promesses d'une amélioration du sort général de la classe et comme encouragement des efforts faits dans cette direction. Or, si ignorantes que soient les classes inférieures, elle ne le sont jamais assez, même chez les peuples les moins civilisés, pour ne pas savoir que la source principale de la prédominance des classes supérieures réside dans le privilège qu'elles ont de faire les lois et de gouverner, c'est-à-dire dans les droits politiques qu'elles se sont attribués. Conquérir ces droits apparaît donc à la masse sociale comme le premier pas à faire pour améliorer son sort, et c'est bien volontiers qu'elle donne son appui à ceux de ses membres qui se montrent assez hardis pour les réclamer malgré les résistances souvent fort brutales qui leur sont opposées par les classes supérieures.

Lorsque celles-ci commencent à éprouver des craintes sérieuses pour l'ensemble de leurs privilèges, elles font des concessions, mais elles ont soin de ne les faire que dans le domaine où elles sont le moins dangereuses et qui est celui de la politique. En Grèce et à Rome, les plébéiens jouissent de droits politiques importants; ils votent sur une foule de choses, ont des défenseurs ou des tribuns chargés de la protection de leurs intérêts, mais ils restent dans une ignorance et une misère dont ils se plaignent d'autant moins qu'ils sont en possession d'un pouvoir politique non contestable. Il stiennent beaucoup à leur droit de votation, ne seraitce que pour vendre leurs votes, et ils vivent des générosités que leur font les classes supérieures après leur avoir inspiré la haine du travail, et leur avoir ainsi enlevé la seule arme qui soit vraiment utile dans la concurrence sociale.

La Révolution française offre à l'observation des faits analogues et déterminés par les mêmes causes. L'oligarchie ploutocratique et intellectuelle qui avait émergé par son travail, son énergie, son audace et son instruction au-dessus

de la masse sociale, et qui tendait, au xvme siècle, à remplacer l'aristocratie féodale et l'oligarchie religieuse, obtint le concours du peuple en lui promettant la jouissance des droits politiques auxquels il aspirait depuis la Renaissance; elle lui donna, en effet, ces droits, le jour où elle fut devenue par la Révolution, supérieure à toutes les autres classes, mais elle eut soin, en même temps, d'organiser les pouvoirs publics de telle sorte qu'elle restât prédominante dans, la confection des lois et dans la direction du gouvernement.

La Révolution, en somme, n'avait été, au point de vue social, que purement philosophique. Elle avait fait beaucoup de lois et de décrets en vue de l'instruction de la masse sociale et de l'amélioration de son sort; mais, pour des causes multiples et qu'il n'y a pas ici à rechercher, toute son œuvre admirable de législation resta lettre morte. Lorsque la dictature, l'empire et la monarchie lui succédèrent, rien ne leur fut plus facile que de gouverner au profit de l'oligarchie ploutocratique et intellectuelle restée seule debout sur les ruines de l'ancien régime.

Nous avons vu quels efforts ont été faits par cette oligarchie, pendant les trois premiers quarts du XIXe siècle, pour conserver les privilèges qu'elle avait acquis avant la Révolution et qui furent consacrés, en même temps que considérablement étendus, pendant la tourmente révolutionnaire.

C'est l'instruction la plus élémentaire, qu'elle refuse au peuple, sachant fort bien que dans la science se trouve la source indispensable de la liberté politique et de l'évolution sociale; c'est la législation sur la propriété, qu'elle édifie en vue de la conservation entre ses mains des biens qu'elle a conquis sur la noblesse et le clergé; ce sont les lois politiques, qu'elle combine avec une admirable habileté pour écarter la masse sociale de l'administration et du gouvernement du pays; c'est l'assistance publique, qu'elle remet avec l'instruction aux mains de l'Église, pour s'en assurer le concours car elle sait combien l'Église est puissamment armée pour inspirer à la masse sociale la résignation en ce monde avec l'espérance du bonheur dans l'autre. C'est la grande

DE LANESSAN.

Concurrence.

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