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III. ESSAI DE COMPARAISON DES SOURCES GRECQUES.

M. Paulin Ladeuze (loc. cit.) a classé avec beaucoup de pénétration et de succès tous les textes connus de lui. Très peu de ses résultats devront être légèrement modifiés. L'importance de la Vie des Acta (Vie C de M. Ladeuze) reste intacte aussi bien que son rôle vis-à-vis des traductions arabes et coptes. Mais nos publications montreront que la diversité des rédactions est beaucoup plus grande qu'on ne pouvait le supposer et qu'il est difficile de remonter à une source unique. En d'autres termes, les éditeurs successifs ont procédé par compilations et non par extraits.

1° L'Histoire Lausiaque et les Ascetica. Il semble a priori que l'histoire Lausiaque de Pallade doive être le plus ancien écrit qui nous ait consigné des Ascetica. Cette proposition toutefois serait difficilement démontrée. Car la composition des Ascetica semble avoir été en Égypte une sorte de génération anonyme et spontanée. Plusieurs collections ne sont désignées que par les noms des traducteurs du ivo au vio siècle : Rufin, Pélage, Jean, Paschase. Dès cette époque aussi l'ouvrage de Pallade était envahi par des récits que l'on mettait à tort ou à raison sous son patronage. Les versions syriaques conservées dans des manuscrits du vi° siècle attribuent déjà à Pallade de nombreux récits qui n'ont pas été rédigés par lui.

On pourrait donc supposer peut-être que Pallade a utilisé pour la rédaction des chapitres XXXVIII à XLII consacrés aux moines de Pacôme, des documents préexistants. Dans ce cas l'histoire Lausiaque et la Vie A reproduiraient indépendamment l'une de l'autre une source commune: xarnvapídia (p. 427, 1. 1); άπoixoι ňoαv (p. 428, 1. 15) auraient chance d'être la leçon originale; Pallade aurait introduit des détails personnels qui ne se trouvent ni dans A ni dans l'arabe, cf. édition Butler', p. 94 : Αφθόνιος ὁ φίλος μου.... εὗρον... ἑώρακα.... ¿poù dè péyovτos, etc. Plusieurs de ces détails se retrouvent dans la version éthiopienne qui provient ainsi sans aucun doute de l'histoire lausiaque, mais il ne nous semble pas facile de prouver que A en provient, car il faudrait expliquer pourquoi l'auteur, a omis tous les détails personnels à Pallade et surtout les récits suivants qui auraient dû figurer aussi dans sa compilation 2.

2o Les Ascetica et les Paralipomena. Tous ces écrits sont d'origine égyptienne mais ont été rédigés d'abord en grec. La plus ancienne forme des Ascetica est conservée dans une partie de la Vie A (infra 2 1-52 et 66 à 68), car cette rédac

1. The Lausiac history of Palladius, t. II, Cambridge, 1904.

2. L'arabe renferme (p. 383) le chapitre XL de Pallade (MIGNE, P. L., t. LXXIII, col. 1139; éd. Butler, p. 97), mais ne renferme pas les chapitres XLI et XLII. Comme ces chapitres figurent dans les Apophthegmata (MIGNE, Ibid., col. 984), on peut se demander s'ils figuraient à l'origine dans l'histoire lausiaque.

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tion se rapproche plus que les Paralipomena de l'ancienne traduction latine de Denys (cf. infra 2 67-68, p. 497, note 1, et 498, notes 2, 3, 4); de plus l'accord de A avec l'histoire lausiaque nous montre que son auteur transcrivait fidèlement ses sources. Enfin le titre des Paralipomena: Ex Tou Bíou ou ex Asceticis, les donne comme un extrait. Cet extrait a été fait d'abord pour compléter l'histoire lausiaque où le traducteur syriaque l'a trouvé puis en a été tiré, avec modification de l'ordre des chapitres, pour compléter la Vie des Acta que les traducteurs syriens n'ont jamais connue.

3o La Vie traduite par Denys et la Vie dite métaphrastique.

La priorité revient à la Vie traduite par Denys dont la seconde n'est qu'une nouvelle édition très peu revue mais beaucoup augmentée. Leur quasi identité dans les récits communs est évidente M. Ladeuze a déjà fait remarquer qu'elles ont même ordre, nous allons citer un chapitre pour montrer qu'elles ont même rédaction.

M

Ἐν οἷς καὶ Παχώμιός τις, καὶ αὐτὸς Ἕλ λην ἐκ προγόνων ὑπάρχων, καὶ διάγων ἐν Θηβαίδι, ἐλέους καὶ φιλανθρωπίας ἀξιωθεὶς παρὰ τοῦ Θεοῦ, ἐγένετο χριστιανός. Οὗτος ἐκ νέας τῆς ἡλικίας ἐπὶ τὸ ἀκρότατον τῆς ἀσκήσεως ἤλατο μέτρον. Αναγκαῖον τοίνυν εἰς δόξαν τοῦ καλέσαντος ἡμᾶς Θεοῦ ἐκ σκό τους εἰς τὸ θαυμαστὸν αὐτοῦ φῶς καὶ εἰς ὠφέ λειαν τῶν ἐντυγχανόντων τῷδε τῷ διηγήματι, τὴν ἐκ παιδὸς μερικῶς αὐτοῦ διηγήσασθαι που λιτείαν, ἄξια γὰρ τοῦ τέλους αὐτοῦ καὶ τὰ ἐν τῷ Ἑλληνισμῷ τυγχάνει προοίμια.

το

DENYS (ch. 11).

Per idem tempus Pachomius quidam, secundum ritum et traditionem parentum gentilis, apud Thebaïdam commanens, divina gratia gubernante, Christianus effectus est. Hic ab adolescentia sua præcipuam frugalitatis dicitur arripuisse virtutem. Idcirco autem pro gloria Christi, qui nos de tenebris vocavit ad lucem, et pro utilitate eorum qui ista lecturi sunt, strictim conversationem ejus quæ fuerit a parvulo, refero, quia a tanta perfectione ejus initia quoque ipsa non discrepant.

M n'a donc fait que reprendre, sans grande modification, le texte traduit par Denys et lui a ajouté entre la première et la seconde partie (chap. XLIV à LVIII de la traduction Hervet) un long supplément d'Ascetica. Il est bon de noter que tous les Ascetica de M (chap. XLIV à XC) figurent dans A, hors le chapitre LXXX et quelques lignes du chapitre LXXXIV.

4° La Vie A et la seconde partie de la Vie métaphrastique. Puisque ces deux textes renferment les mêmes matières, à peu de chose près, et dans une ré

1. Car la Vie dite métaphrastique n'est qu'une nouvelle édition du prototype de la Vie traduite par Denys. L'exemplaire de Denys portait d'ailleurs une addition postérieure, à savoir la règle donnée soi-disant par l'ange (chap. XXI à XXII).

daction souvent identique, il est très probable que l'un s'est complété avec l'autre. A est formé de deux parties distinctes : l'une commune avec D, les Paralipomena, le syriaque et l'arabe où l'on trouve toujours le nom de Pacôme sous la forme Taxoúμios (2 1 à 52 et sans doute 66 à 68'), l'autre qui manque en DPS et dans l'arabe où l'on trouve тayóμtos ( 53 à 65 et 69 à 73), cf. infra, p. 421-422.

Nous avons dit que les Ascetica de la Vie M forment aussi deux parties : l'une plus ancienne qui se trouve déjà chez Denys (ch. LIX à xc), l'autre ajoutée depuis (ch. XLIV à LVIII). Malheureusement pour la clarté, ces deux parties ne concordent pas en A et M mais se compénètrent 2. Leur dépendance n'apparaît donc pas clairement. Cependant la Vie métaphrastique semble avoir voulu présenter un texte préexistant dans un meilleur ordre. C'est très frappant dès la première histoire qui est celle de Jonas (Hervet, chap. XLIV à XLV; A, 2 4649; Paral. no 28 à 31, arabe 630-631). Il est donc possible que le rédacteur métaphrastique ait tiré de la Vie A ce qui manquait dans la rédaction de Denys.

5o La Vie des Acta et la Vie métaphrastique. La première partie est parallèle (Acta, no3 1 à 35, Hervet ch. 1 à XLIII), jusque-là l'une provient de l'autre. Il n'en est pas de même de la fin. Les Acta ont utilisé des sources nouvelles en sus de divers Ascetica3. Il est commode de supposer qu'une Vie de Théodore a été juxtaposée à une Vie de Pacôme pour constituer la rédaction des Acta.

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1o Elle mettra en relief aux yeux des savants la grande diversité des rédactions de la Vie de saint Pacôme et les amènera, croyons-nous, à se demander si cette diversité ne doit pas s'expliquer par des compilations successives de sources diverses plutôt que par des extraits d'une source unique. Ces sources multiples seraient : a) des collections d'Ascetica plus ou moins étendues, b) une Vie de Pacôme, c) une Vie de Théodore '.

1. Cependant en 68 on trouve Taуúμos; cf. infra p. 422.

2. Voici la concordance: ch. XLIV de la traduction Hervet (= § 46, 49 de A); XLV (= § 47, 48); XLVI (= 50); XLVII (= 52); XLVIII (= 51); XLIX (= 51o, 54); L (= 55, 56a); Li (= 56, 53); LII (= 57); LIII (= 57, 9, 10, 11); LIV (= 58); LV (= 58, 59°); LVI (= 59b); LVII (= 60, 61); LVIII (=62 12a); LIX à LXV" (= 12" à 16, 63a, 17 à 21); LXV et LXVI (= 63, 64); LXVII à LXXVIII 24 à 38); LXXIX (= 65); LXXXI à LXXXV (= 39 à 43); LXXXVI à xc (= 66 à 73).

3. Divers chapitres des Acta se rapprochent plus ou moins de divers paragraphes de A, 38' des Acta (cf. A, 54); 39 des Acta (cf. A, 55); 40 (cf. 56, 53); 41 (57); 43 (58); 44 (62); 45 (60); 47 (59); 49 (9 à 11); 51 (63 à 64); 54 (37 à 38); 55 (65"); 57 (65"); 59 (20); 62 à 63 (73); 65 (17); 66 (12); 67 (15 à 16).

4. Une rédaction de cette Vie est conservée en copte: Annales du Musée Guimet, t. XVII, Paris, 1889, p. 215 à 294. Elle est parallèle à la fin des Acta.

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tard

2

Quelques Ascetica se trouvent dans l'histoire lausiaque complétée plus par les Paralipomena. Ces Ascetica, complétés par d'autres, forment la Vie A. Le texte grec traduit par Denys en introduisait déjà à la fin de son histoire. Le rédacteur métaphrastique qui reprenait la Vie de Denys la complétait par les Ascetica de la Vie A inconnus de Denys. Le rédacteur D, cité déjà au X1° siècle par le moine Nicon, en introduisait une collection au milieu de son ouvrage et le traducteur arabe traduisait cette collection vers la fin de son travail.

La Vie de Pacôme la plus ancienne est peut-être celle que Denys traduisait dès le commencement du vi° siècle dans la première partie de son œuvre. Elle forme aussi la première partie de la Vie métaphrastique, de D (de Nicon) et des Acta.

D'autres sources, peut-être une Vie de Théodore rédigée à la suite de la Vie de Pacôme, ont servi à constituer les Acta et la fin de D. La Vie la plus complète serait celle du ms. D, si nous avions conservé le commencement tel que Nicon le cite. A son défaut c'est celle des Acta qui est capitale à cause du nombre des faits et des détails qui y sont compilés et conservés '.

2° Nous éditons la Vie A (ms. 881, fol. 222 à 255, que nous avons collationné avec la partie parallèle du ms. D, 2 13 à 50). Notre édition reproduit donc dans le texte et aux variantes les mss. A et D2. On trouvera aussi quelques variantes empruntées aux Paralipomena (P), aux Acta, ou à la Vie métaphrastique (mss. BCEFG), mais ces dernières variantes ne sont nullement systématiques, car les textes correspondants sont édités ou vont l'être. — Nous donnons une traduction de la version syriaque parce qu'elle était jusqu'ici peu accessible. Comme elle a même ordre et même sens général que le grec A, elle pouvait facilement lui être juxtaposée. Enfin nous transcrivons ou analysons en détail la fin du ms. D pour donner une exacte connaissance de cette rédaction.

3° Les nombreux lecteurs qui s'intéressent peu aux discussions des textes et aux questions de priorité trouveront du moins ici de nombreux sujets d'instruction et d'édification:

Ces moines qui vivaient en communauté ou isolés, mais qui travaillaient tous suivant leurs forces et qui avaient des économes pour distribuer le travail, en vendre le produit et donner le nécessaire à tous, représentent le seul essai

1. Nous avons déjà écrit que cette édition elle-mème est un peu une compilation puisqu'on a utilisé le ms. 819 du Vatican qui appartient à une famille différente (supra I, 3°). Les éditeurs écrivent (fin du n° 20, note i): Deficiente hic codice Florentino, supplementum accepimus ex ms. Vaticano 819 fere usque ad finem numeri 24, deinde vero datur supplementum ex Ambrosiano.

2. Manquent seulement quelques variantes orthographiques corrigées par M. J. Bousquet sur les épreuves et la mention de quelques interversions de mots consécutifs dans le ms. D.

pratique de socialisme collectiviste qui ait jamais été tenté et sans doute qui le sera jamais. Car pour amener les hommes à vivre ensemble sans se déchirer mutuellement par la langue ou la force, sans que les forts et les habiles profitent de leur force et de leur habileté pour faire travailler les faibles à leur profit et leur prendre tout ce qu'ils peuvent avoir de désirable, ce n'était pas trop de la pratique imposée des conseils de l'Évangile du renoncement à la famille et aux plaisirs pour supprimer ainsi les causes de rixes, de jalousies et de cupidité, de l'obéissance et de l'humilité pour éviter les ligues ainsi que les luttes et l'anarchie qui s'ensuivent, enfin de la croyance aux récompenses éternelles pour trouver le courage de mener une vie altruiste ici-bas.

En dehors de la pratique des vertus monacales, le socialisme collectiviste, si beau dans les solitudes égyptiennes, n'est qu'un instrument de combat aux mains de quelques habiles. Ils se connaissent assez pour savoir qu'en dehors du christianisme, leur société idéale est irréalisable, aussi ne se pressent-ils pas, eux et leurs adhérents, d'aller la fonder dans les terres neuves et inhabitées si nombreuses encore aujourd'hui. Ils ne quittent pas la société présente, parce qu'ils en vivent et qu'ils espèrent bien, s'il y a jamais un essai de société nouvelle, être « les directeurs du travail », c'est-à-dire prendre les instruments de travail qu'ils n'ont pas et se faire nourrir par les autres.

Si quelques-uns conservent des doutes à ce sujet, qu'ils commencent par s'étudier eux-mêmes, c'est encore là, aussi bien qu'au temps de Socrate, le commencement de toute sagesse; qu'ils mettent ensuite leurs actes d'accord avec leurs théories; puis, lorsqu'ils auront réussi à se réformer eux-mêmes, ils pourront alors - mais alors seulement - se donner en exemple et demander aux autres de faire comme eux.

Ce temps n'arrivera pas, car une société matérialiste ne dispose que de la force et de la cupidité pour conduire les hommes, elle peut détruire mais elle ne peut pas édifier. Pour imposer aux hommes, dont la nature est mauvaise, le travail, l'obéissance, le respect de soi-même et des autres, ce n'était pas trop du joug religieux, car, même du temps de Pacôme, les ferments destructifs de toute société ne manquaient pas dans les communautés : l'orgueil et les brigues (infra, 29 à 11, 58), la paresse (§ 24), l'avarice (235), la concupiscence (2 39 à 43), la gourmandise (2 46); la vaine gloire (2 66). On a même pris prétexte de là, surtout dans ces derniers temps, pour traiter très durement ces malheureux moines: on s'est appliqué, dans certains ouvrages", à les défendre, assez inutilement d'ailleurs, car les détracteurs sont trop souvent des hommes de parti pris et ils ont toujours la ressource, lorsqu'ils manquent de bonnes raisons, d'accuser le défenseur des moines de partialité.

1. C'est là le processus suivi par saint Pacôme, infra § 1 à 2.

2. Cf. P. LADEUZE, loc. cit., p. 327 à 366: « La chasteté des moines pakliomiens ».

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