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mologie; ce n'est plus la conjecture ni l'imagination. Voici, pour l'étymologie française, l'énumération de ces conditions; ce sont : le sens, la forme, les règles de mutation propres à chaque langue, l'historique, la filière et l'accent latin. Quelques mots sont nécessaires sur chacune de ces divisions.

1. Le sens est la première condition; il est clair qu'il n'y a point d'étymologie possible entre deux mots qui n'ont point communauté de sens. Ainsi entre louer, donner ou prendre à location, et louer, faire l'éloge, il ne faut chercher aucun rapport étymologique; si on en cherchait, on s'égarerait : l'un vient de locare, l'autre de laudare. Mais il ne faut pas se laisser tromper non plus par les détours divers, quelquefois très-prolongés et difficiles à suivre, que prennent les significations. Dans l'ancien français on trouve louer, loer, avec le sens de conseiller; y verra-t-on autre chose que le verbe laudare? Non. Celui qui conseille loue ce qu'il conseille à celui qui le consulte, il en fait l'éloge; de là ce sens détourné qu'anciennement louer avait pris. Et pour mentionner un exemple de notre temps, se laissera-t-on empêcher, par la différence des sens, de voir un seul et même mot dans cour, espace libre attenant à une maison, et cour de prince, ou encore cour de justice? En aucune façon; une étude exacte des significations, appuyée sur l'histoire, montre que la cour fut d'abord une habitation rurale, d'où le sens de cour de maison; puis l'habitation rurale d'un grand seigneur franc, d'où la signification relevée de résidence des princes ou des juges.

2. La forme est d'un concours non moins nécessaire que le sens. Des mots qui n'ont pas même forme soit présentement, soit à l'origine, n'ont rien de commun, et appartiennent à des radicaux différents; mais l'identité de forme n'implique pas toujours l'identité de radical; témoin les deux louer cités tout à l'heure. Les lettres qui composent un mot en sont les éléments constitutifs; elles ne peuvent pas se perdre, elles ne peuvent que se transformer, ou, si elles se perdent, l'étymologie doit rendre compte de ce déchet. Je comparerai volontiers les métamorphoses littérales dans le passage d'une langue à l'autre aux métamorphoses anatomiques que le passage d'un ordre d'animaux à l'autre donne à étudier. Que deviennent les os dont est formé le bras de l'homme, quand ce bras se change en patte de devant d'un mammifère, en aile d'un oiseau, en nageoire d'une baleine, en membre rudimentaire d'un ophidien? Semblablement, que deviennent les lettres d'un mot latin ou allemand qui en sont les os, quand ce mot se change en mot français? Des deux parts, pour l'étymologiste comme pour l'anatomiste, il y a un squelette qui ne s'évanouit pas, mais qui se modifie.

Il faut pousser plus loin la comparaison entre l'anatomie et l'étymologie. L'anatomie a ses monstruosités où des parties essentielles se sont déformées ou détruites; l'étymologie a les siennes, c'est-à-dire des fautes de toute nature sur la signification, la contexture ou l'orthographe du mot. Ces infractions n'ont, des deux côtés, rien qui abolisse les règles; elles sont des accidents qui en partie ont des règles secondaires, en partie constituent des cas particuliers, expliqués ou

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inexpliqués. Ce sont les règles générales et positives qui permettent de dire qu'il y a faute là même où l'on ne peut connaître les circonstances ou les conditions de la faute, et de diviser tout le domaine en partie régulière et correcte et en partie altérée et mutilée par les inévitables erreurs du temps et des hommes.

Parmi les lettres, les consonnes sont plus persistantes que les voyelles; et, parmi les voyelles, les longues plus que les brèves. Voyez peindre du latin pingere, et plaindre de plangere ; l'e bref disparaissant, il en devait résulter peingre et plaingre. Mais, au moment de la transformation, l'oreille, du moins l'oreille française, ne put guère supporter entre la nasale n et la liquide r, que la dentale d; et ainsi naquirent peindre et plaindre; l'habitude fut de rendre par ei ou, moins bien, par ai, les combinaisons latines en, in, em, im. Louange est un peu plus compliqué : c'est le verbe louer, avec un suffixe ange, ou plutôt enge (car telle est l'orthographe ancienne): or vendange, de vindemia, nous apprend que ce suffixe représente emia; ce qui nous conduit à un bas-latin laudemia, qui existe en effet; de sorte que louange est fait sur le même modèle que vendange. Pour la forme comme pour le sens, on doit prendre garde aux transformations; elles conduisent quelquefois bien loin un mot, qu'on méconnaîtra si on ne tient pas les gradations qui en ont changé la figure. A première vue, on ne saura, par exemple, ce que peut être notre adverbe jusque; et si l'on spécule tant qu'il est dans cet état, on entreverra sans doute qu'il tient au latin usque, mais sans pouvoir en fournir la démonstration. Il y tient en effet; la forme primitive est dusque, ce qui mène à de usque, sorte d'adverbe composé comme l'est la préposition dans (de intus); de ou di latin se changea souvent, sous l'exigence de l'oreille française, en j ou g sifflant. Jour peut aussi servir à mesurer l'espace parcouru, sans se dénaturer, par un mot qui se transforme; dans l'ancienne langue il est jorn, en italien giorno, tous deux du latin diurnus, qui luimême provient de dies; si bien que, très-certainement, dies et jour, n'ayant plus aucune lettre commune, mais en ayant eu, sont liés l'un à l'autre.

3. A la forme du mot on rattachera étroitement les règles de permutation des lettres. Toute forme d'un mot ne dépend pas des règles de permutation; mais toute permutation influe sur la forme. On entend par règles de permutation le mode uniforme selon lequel chacune des langues romanes modifie un même mot latin. Il ne faut pas croire, en effet, que ces langues traitent capricieusement les combinaisons latines de lettres, et que la même combinaison soit rendue par chacune d'elles, tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Non, là aussi la régularité est grande et prime les exceptions. Chaque langue romane eut, à l'origine, son euphonie propre, instinctive, spontanée, qui lui imposa les permutations de lettres en les réglant, et qui fit que tel groupe de lettres en latin est uniformément rendu, dans les cas les plus variés, par tel groupe de lettres en roman. Le latin maturus devient : en italien, maturo; en espagnol, maduro; en provençal, madur; en français, meür

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et, par contraction, múr. Ce petit tableau ou diagramme montre comment un même mot peut être traité par chacune des quatre langues : l'italien est aussi voisin que possible du latin; l'espagnol change la consonne intermédiaire; le provençal la change aussi et efface la finale; le français, qui efface semblablement cette finale, supprime de plus la consonne médiane. Supprimer les consonnes médianes des mots latins est un des caractères spécifiques du français, par rapport aux autres langues romanes, et ce qui l'écarte le plus, en apparence, non au fond, du latin.

On peut, pour le français, citer entre autres les habitudes ou règles suivantes : en général, dans le corps du mot, les syllabes non prosodiquement accentuées sont supprimées, d'où résulte une contraction du mot latin, comme dans sollicitare, soulcier (soucier); ministerium, mestier (métier); monasterium, moustier (moutier); cogitare, cuider; cupiditare, mot du bas-latin, convoiter; æstimare, esmer, etc. Il arrive souvent qu'une consonne est supprimée, ce qui produit le rapprochement des voyelles, rapprochement que nos aïeux paraissent avoir aimé : securus, seür (sûr); maturus, meür (mûr); regina, reïne (reine); adorare, aorer (adorer); fidelis, féal; legalis, loyal, etc. Enfin, quand deux consonnes sont consécutives dans le latin, le français a deux modes de les traiter ou bien il en supprime une, adversarius, aversaire (le d a reparu dans le français moderne), advocatus, avoué, etc.; ou bien l'une d'elles se fond avec la voyelle antécédente pour en modifier le son: alter, autre; altar, autier, aujourd'hui autel, etc. La partie initiale du mot est en général respectée par le français, sauf un seul cas, celui où le mot commence par une s suivie d'une autre consonne; alors le français, qui trouve cette articulation pénible, la facilite par un e prosthétique: scribere, escrire (écrire); species, espèce; stringere, estreindre (étreindre); spissus, espois (épais), etc. On comprend que les mots tels que statue, spécial, etc. ne sont que des exceptions apparentes; l'ancienne langue a dit especial et aurait dit estatue. Pour le reste, le français conserve cette partie initiale telle que le latin la donne; on ne peut plus mentionner que des exceptions très-rares, comme l'addition du g dans g-renouille, qui vient de ranuncula; le changement de t en c dans craindre, qui vient de tremere. Surtout, notre langue ne se permet pas ces suppressions, qui sont fréquentes dans l'italien, comme rena pour arena, le sable, badia, abbaye, etc. On ne peut guère citer, et encore dans l'ancien français, que li vesque pour li evesques, qui d'ailleurs se disait aussi (vesque ayant été formé par une influence provençale ou italienne: en provençal, vesque; en italien, vescovo).

Quant à la partie finale du mot, je me contente de noter ces particularités : la terminaison latine ationem devient aison: sationem, saison; venationem, venaison; orationem, oraison ; la finale sionem ou tionem se change généralement en son : mansionem, maison ; potionem, poison; suspicionem, soupçon, etc. La finale iculus, icula, iculum, devient cil ou il : periculum, péril; vermiculus, vermeil; la finale alia devient aille: animalia, aumaille; la finale ilia devient eille : mirabilia, merveille; la finale aculum devient souvent

ail: suspiraculum, soupirail; quelquefois simplement acle : miraculum, miracle. La finale arius devient aire ou ier: contrarius, contraire, primarius, premier. La finale aticus, aticum, s'exprime par age: viaticum, voyage. Les finales enge, inge, onge, proviennent de emia, imius, omia ou omnia: simius, singe; somniari, songer. Le double w germanique se rend par gu : guerre, de werra. L'n suivie d'une r exige souvent l'intercalation d'un d: veneris dies, ven'ris dies, vendredi; ponere, pon're, pondre.

Ces exemples, qu'il serait facile d'étendre davantage, suffisent ici. Une fois que les règles de permutation ont été ainsi obtenues par la comparaison de beaucoup de cas, on s'en sert comme d'une clef. Prenons le verbe ronger : comparé à songer, qui vient de somniari, ronger viendra de rumniare, dit, par l'épenthèse très-commune d'un i, pour rumnare; de sorte que ronger est proprement ruminer. Cette déduction, que la théorie suffirait pour assurer, est vérifiée de fait par les patois, qui disent en effet ronger pour ruminer. De la même façon, on trouvera une élégante étymologie de notre mot âge : l'accent circonflexe indique une contraction; en effet, la forme complète est eage ou aage, et, dans les plus vieux textes, edage; dès lors tout est clair : le corps du mot est ea ou eda, représentant æta, du latin ætatem; la finale age représente aticum; et l'on remonte sans conteste à un mot baslatin ætaticum, réel ou fictif, qui sert d'intermédiaire entre le français âge et le latin ætas. Ce que sont les mots bas-latins ainsi formés, on le comprend; ils n'ont rien de commun avec les intermédiaires imaginés par les anciens étymologistes. Ceux-ci ne connaissaient pas les règles de permutation, et ils inventaient des thèses pour justifier leur étymologie; elle dépendait de ces intermédiaires qui en dépendaient à leur tour; c'était un cercle vicieux. Aujourd'hui rien de semblable; on sait exactement quelle est la forme qui en bas-latin peut répondre à la forme romane; et quand, ne la trouvant pas, on la reconstitue, on ne fait que mettre complétement sous les yeux du lecteur une série d'ailleurs assurée; cela sert à représenter l'explication, non à la fonder.

4. L'historique, en regard des formes diverses données par les langues romanes, fournit les formes et les significations primitives. Sans la connaissance de ces formes et de ces significations, il n'y a guère d'étymologie qui puisse être cherchée avec sécurité, je parle des étymologies non évidentes de soi. C'est par le défaut d'historique qu'il est en beaucoup de cas impossible d'expliquer les noms de métier. Quand on n'a que la conjecture, des chemins divers sont ouverts pour atteindre la forme primitive, le sens primitif; mais, quand on a un historique, le chemin prend une direction fixe dans laquelle il faut s'engager. Ainsi basoche vient de basilica, cela est certain; mais comment est-ce certain? C'est que tous les lieux qui portent le nom de basoche ont basilica pour nom latin; cela posé, basilica donne baselche, réel ou fictif, peu importe, car on sait par des exemples suffisants que le latin ilica ou ilice donne elce ou elche; puis, par le changement connu de el en eu ou o, baselche devient

DICT. DE LA LANGUE FRANÇAISE.

I. e

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basoche, avec l'accent tonique sur la syllabe qui est, eit latin, accentuée (basilica); d'ailleurs le sens convient, puisque la basilique désignaît un édifice où se rendaît la justice. Il est encore un autre service que l'historique rend à l'étymologie, c'est de lui signaler les cas où un mot s'établit par une circonstance fortuite. Dans l'ignorafice de cette circonstance, on s'égaré à mille lieues, cherchant à interpréter par la décomposition ou par la ressemblance uti mot ¿fui, d'origine, ne tient ni par la forme ni par le sens à aucun élément de la langue. Si l'on ne savait que espiègle vient d'un recueil allemand de facéties intitulé Eulenspiegel (fe Miroir de la Chouette), ou n'irait-on pas en cherchant à ce mot une étymologie plausible? Si le dix-huitième siècle ne nous avait pas appris que la silhouette est dite ainsi d'un financier d'alors, dont on tourna en ridicule les réformes et les économies, y aurait-il rien de plus malencontreux que de tâcher à décomposer ce mot en éléments significatifs? Un cas de ce genre m'a été fourni par mes lectures, et de la sorte j'ai pu donner une étymologie nécessairement manquiée par tous mes devanciers qui n'avaient pas mis la main sur ce petit fait. Il s'agit de galetas; Ménage le tire de valetostasis, station des valets; Scheler songe au radical de galerie; on a cité un mot arabe, calata, chambre haute; Diez n'en parle pas, ce qui, en l'absence de tout document, était le plus sage. Quittons le domaine des conjectures qui ne peuvent pas plus être réfutées que vérifiées, et venons aux renseignements particuliers qui, dans des significations que j'appellerai fortuites, contiennent seuls explication. Galetas est de l'efficacité de ces trouvailles une excellente preuve; err effet, qui le croirait? c'est la haute et orgueilleuse tour de Galata à Constantinople qui, de si loin, est venue fournir un mot à la langue française. Galata a commencé par quitter l'acception spéciale pour prendre le sens général dé tour, puis il s'est appliqué à une partie d'un édifice public de Paris; enfin ce n'est plus aujourd'hui qu'un misérable réduit dans une maison. Il n'a fallu rien moins que l'expédition des croisés de la fin du douzième siècle, leur traité avec les Vénitiens qui les détourna de la terre sainte sur Constantinople, la prise de cette ville, l'établissement momentané d'une dynastie française à la place des princes grecs, pour que le nom d'une localité étrangère s'introduisit dans notre langue et y devint un terme vulgaire. Galetas est allé toujours se dégradant; parti des rives du Bosphore dans tout l'éclat des souvenirs de la seconde Rome, il s'est obscurément perdu dans les demeures de la pauvreté et du désordre.

5. La filière est, par comparaison avec l'instrument de ce nom, une suite de pertuis par lesquels le mot doit passer; ces pertuis sont les formes qui lui appartiennent dans les langues romanes. Pour qu'une étymologie soit valable, il ne suffit pas qu'elle satisfasse à la condition française du mot; quand ce mot est commun à toutes les langues romanes ou à plusieurs, il faut qu'elle satisfasse à la condition italienne, espagnole, provençale. Soit, par exemple, le mot encre; l'italien dit inchiostro; il faudra donc trouver un mot latin qui convienne à la fois à encre et à inchiostro; cé

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