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voyelle ou une h muette comme l'article la, c'est-à-dire que la voyelle a s'élidait m'espée, t'ame, s'enfance. L'élision 'de l'a pour l'article et pour les possessifs est identique, et il n'y a rien de plus dur dans l'agglutination de ceux-ci que de celui-là avec le substantif. Pourtant un caprice de l'usage en décida autrement; l'habitude vint de joindre le masculin mɔn, ton, son, avec les noms féminins qui commençaient par une voyelle ou une h muette. Il est difficile de voir un plus criant solécisme. Cette production du quatorzième siècle, qu'il est impossible de ne pas qualifier de grossière, s'implanta définitivement dans la langue ; et bientôt il ne fut plus permis de parler autrement.

Le quinzième siècle vit l'achèvement de la révolution syntaxique qui avait été commencée par le quatorzième : les cas disparaissent entièrement; du début du siècle à la fin l'effacement en devient complet. Dans les premières années on rencontre encore çà et là des nominatifs et des régimes; dans les dernières années on n'en rencontre plus; le caractère essentiel de la vieille langue est anéanti, et la nouvelle commence ; tous les rapports qui précédemment étaient exprimés par les deux cas conservés du latin le sont dorénavant par des prépositions, et le français est désormais ce que des grammairiens ont nommé une langue analytique. Ici il faut interposer une remarque d'histoire comparée qui n'est pas sans importance. L'espagnol et l'italien ont été langues analytiques bien avant le français moderne, on ne les connaît pas autrement; au lieu que le vieux français eut un état synthétique, l'espagnol et l'italien n'en ont point eu. Ainsi, tandis que le vieux français est leur aîné, ils sont à leur tour les aînés du français actuel, et celui-ci est, à vrai dire, la plus moderne des langues romanes, puisque, avec ce caractère particulier, il ne date que du quinzième siècle.

Non moins que la syntaxe, la prononciation éprouve des variations, mais qui ne peuvent guère être notées avec quelque sûreté, vu qu'on n'a pour les constater que des inductions insuffisamment garanties. Cependant il est un genre de ces changements qui n'est sujet à aucun doute: c'est celui que l'on reconnaît à l'aide de la mesure des vers et qui consiste dans la réduction des syllabes d'un mot. Ainsi les vers prouvent que l'on prononçait seür en deux syllabes, roont en deux, aage en trois (en comptant l'e muet), raançon en trois, etc. Tous ces mots ont été réduits d'une syllabe: sûr, rond, âge, rançon. C'est surtout dans le quinzième siècle que se fait cette contraction. Une autre contraction y doit aussi être rapportée; c'est celle qui ne compte plus l'e de la troisième personne du pluriel de l'imparfait : dans l'ancienne langue, prenoient, voioient, amoient étaient, non comme aujourd'hui des mots de deux syllabes, mais des mots de trois. Le quatorzième siècle hésite sur cette prononciation : tantôt il les scande à l'ancienne façon, tantôt il les scande à la moderne; mais le quinzième n'hésite plus, et cet e muet y est décidément effacé de la prononciation. Il en est de même de l'e muet de certains adverbes: hardiement, vraiement (telle était l'orthographe de ces adverbes). L'ancienne langue articulait l'e muet qui entre dans leur composition; la langue du quinzième siècle n'est pas constante à cet égard; on trouve dans la farce de Patelin, par exemple, cet e tantôt compté, tantôt non compté. Mais la contraction ne tarde

pas beaucoup à se faire; cet e cesse de se prononcer, il cesso ensuite de s'écrire, ou bien, comme dans les adverbes en ument, ûment, uement, l'orthographe de l'Académie demeure inconséquente, n'écrivant ces adverbes ni tous avec

e ni tous sans e.

La langue du seizième siècle n'inaugure rien de nouveau ; mais elle assure et confirme ce qui s'était fait au quinzième. Quand on considère combien elle a de caractère et de vraie beauté, quand on la voit cultivée par des écrivains aussi éminents qu'Amyot et Montaigne, on se demande pourquoi le dix-septième siècle se crut autorisé à émonder un parler si ample et si souple, à corriger un instrument d'un si bon usage. Pourtant, en examinant de près la contexture de cette langue du seizième siècle et son histoire, on y trouve certaines particularités qui témoignent de la nécessité d'une réformation et qui montrent que, malgré d'excellentes conditions, on ne pouvait la recevoir pour fixée.

Deux vices compromirent la langue à cette époque, le latinisme et l'italianisme. On était dans une grande ferveur pour l'antiquité classique, et, bien que Henri Estienne eût voulu montrer que le français avait une affinité particulière avec le grec, c'était toujours vers le latin que les emprunteurs se tournaient. Et ils empruntaient outre mesure. La plaisanterie de Rabelais sur l'écolier limousin qui ne parle qu'en mots latins francisés, et qui, serré à la gorge par Pantagruel, ne trouve plus que son patois, est une caricature sans doute, mais une caricature pleine de vérité. Et Rabelais lui-même est plus d'une fois tombé dans le défaut qu'il ridiculisait; tantôt la construction, tantôt l'expression est chez lui trop latine. La chose alla au point que l'on fit une tentative pour changer le genre d'une catégorie de mots. Le français, en adoptant les termes latins abstraits en or qui sont tous masculins, les a tous faits féminins: la douleur, la peur, la chaleur, etc.; le petit nombre de mots de cette espèce qui sont actuellement masculins le sont devenus par ces déviations que produit souvent dans le long cours du temps l'oubli des règles les plus effectives tels sont l'amour qui pourtant est resté des deux genres, le labeur qui de bonne heure est devenu masculin, et l'honneur qui est resté féminin jusqu'à la dernière limite de la transformation moderne. Ce féminin, en contradiction avec le masculin du latin, chagrina les latinistes du seizième siècle; aimant mieux parler latin que français, ils essayèrent de donner le masculin à tous ces noms, et c'est ainsi qu'entre autres on trouve humeur du masculin dans Ambroise Paré.

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L'italianisme fut un autre fléau de la langue. Les fréquentes expéditions au delà des monts et les séjours prolongés de tant de Français en Italie avaient rendu l'italien très-familier en France; mais surtout le grand éclat que jetaient alors les lettres et les arts dans la péninsule séduisait les esprits et donnait le prestige de la mode à tout ce qui était italien. On dénaturait le français, on l'italianisait, et Henri Estienne écrivit un livre plein de raison et de vigueur contre ce mauvais néologisme qui altérait tout sans rien renouveler. Recevoir l'influence italienne était certainement, au seizième siècle, très-salutaire; mais recevoir en même temps les touruures et les locutions italiennes était un désordre pour in constitution, la pureté, la correction de la langue française.

Ce furent ces deux travers, le latinisme et l'italianisme, qui, lorsqu'on en revint, firent vieillir si rapidement la langue du seizième siècle et ses auteurs, et qui obligèrent le dixseptième à faire révision et épuration. A peine quelques années s'étaient écoulées, et déjà Rabelais, Amyot, Ronsard et même Montaigne étaient devenus archaïques. L'Académie, faisant la première édition de son dictionnaire, ne pouvait citer comme textes de langue des œuvres pourtant si éminentes par le talent et par le style.

Le fait est qu'on ne parlait plus, qu'on n'écrivait plus comme ce siècle et ses écrivains ; ils appartenaient à l'histoire de la langue, non à l'usage présent. Ce fut l'engouement pour l'antiquité classique et pour l'Italie devenue classique à son tour qui porta la langue à se défigurer elle-même ; mais il faut ajouter qu'au moment où elle s'abandonnait à ce triste goût du pastiche, elle n'avait guère de résistance, de lest et de tradition. On se rappellera ce qui a été dit cidessus, qu'en tant que langue sans cas, le français est le plus moderne des idiomes romans; que cette transformation, commencée au quatorzième siècle, ne fut achevée qu'au quinzième, et qu'elle fit tomber dans le plus profond oubli toute la vieille littérature qui avait été la gloire de la France aux yeux de l'Europe. N'ayant plus de passé et n'ayant pas encore de présent, la langue était sans défense contre les emprunts autorisés par les modèles latins ou italiens.

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Après ces généralités, il suffira de signaler au lecteur quelques particularités. Ce fut dans le passage du quinzième au seizième siècle que la langue perdit définitivement la notion du véritable emploi du pronom moi, toi et lui. Ces pronoms dans l'ancien français sont des régimes et ne jouent pas le rôle de sujets; on disait : je qui parle, tu qui parles, il qui parle. Du moment que les cas des substantifs furent perdus, la nouvelle langue eut peu de souci de ceux des pronoms; et, bien qu'elle se refusât à dire : moi parle, toi parles, elle s'accoutuma à dire : moi qui parle, toi qui parles. Quant à lui, non-seulement elle dit : lui qui parle, mais en quelques circonstances elle s'en servit directement et sans intermédiaire en place du pronom il: Les autres se taisaient, lui prit la parole. On comprend maintenant pourquoi, en termes de pratique, on dit je soussigné.... et non : moi soussigné.... Le langage technique a conservé un emploi aboli partout ailleurs.

C'est au seizième siècle que la prononciation aime-t-il, et autres formes semblables, devient prédominante. Dans les temps primitifs de la langue, au onzième siècle et même au douzième, la troisième personne du singulier au présent de l'indicatif dans les verbes de la première conjugaison est écrite avec un t : il parlet, il donet, etc. Mais les vers prouvent que ce t était purement étymologique, ne se prononçait pas, et laissait l'e muet s'élider devant une voyelle. Plus tard, dans le treizième siècle, ce t ne s'écrit plus; et derechef les vers prouvent que des formes comme parle ti, done il, étaient articulées sans qu'un t s'y fit entendre, puisqu'elles ne sont que de deux syllabes. Mais au seizième siècle il n'en est plus de même; à la vérité l'orthographe ancienne est conservée, et l'on écrit encore parle il, done il; mais la prononciation ancienne n'est pas conservée, et les grammairiens nous apprennent qu'un t non écrit se fait en

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La démarcation que les grammairiens ont tirée entre l'adjectif verbal en ant et le participe présent est souvent trèsmanifeste; mais quelquefois aussi elle est très-subtile. Dans tous les cas elle n'apporte ni clarté, ni utilité à la langue, et dès lors il n'a pas été bon de changer l'ancienne règle, qui, émanant directement du latin, avait duré six ou sept siècles, et d'allonger, par une décision arbitraire, la classe déjà trop étendue des archaïsmes mis hors de service.

Le seizième siècle eut aussi l'habitude de dire a-vous pour avez-vous; cette contraction n'a pas duré, et il n'y a pas de raison de la regretter. On regrettera encore moins une façon de parler qui fut alors à la mode parmi les gens de cour, ce fut de dire : j'avons, j'aimons, joignant la première personne du singulier avec la première du pluriel. Heureusement, un si absurde solécisme sortit de l'usage. Vaugelas l'aurait sans doute banni, et il aurait bien fait.

Ce serait dépasser les conditions d'une préface de dictionnaire et prendre une peine superflue que d'étendre ce préambule jusqu'à la langue du dix-septième, du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. Ici nous touchons à une langue fixée; les variations qui se remarquent dans ce laps de temps ne portent plus le même caractère que celles qui ont été esquissées ci-dessus. Je me contenterai de dire que le dixseptième siècle apporta la correction, la règle et les principaux modèles de la diction; que le dix-huitième siècle, acceptant la langue comme fixée, se tint aussi près que les circonstances le permirent, du type qu'il avait reçu; et que le dix-neuvième siècle, assailli de nouvelles idées, fait au néologisme plus de part qu'il n'en avait eu depuis deux siècles.

VII. COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE JUSQU'AUX ABORDS DE L'ÉPOQUE CLASSIQUE.

Mon intention n'est pas ici de faire une énumération de noms d'auteurs et de noms d'ouvrages; mais je veux indiquer quels furent les genres de l'antique littérature et quelle en fut la valeur. Cette littérature est restée ensevelie jusqu'à ces derniers temps; le seizième siècle en parle encore quelque peu, et Marot donne une édition refaite du Roman de la Rose; mais depuis lors il n'en est plus question. Le dix-septième siècle garde un profond silence sur ce qui s'était fait en France durant tout le moyen âge; on connaît Marot et Villon, mais on ne va pas plus loin; on est terrifié, ce n'est pas trop dire, de l'épaisse barbarie qu'on n'ose af

fronter, et l'on n'a d'oreilles et d'yeux que pour l'Italie et l'Espagne, et surtout pour l'antiquité latine et grecque. Le dix-septième siècle, dans sa superbe, ignorait le moyen âge et y était indifférent; le dix-huitième siècle était hostile, et il n'eût pas patiemment écouté celui qui lui aurait dit que là étaient des choses qui méritaient d'être examinées, et que nous n'étions pas tellement les descendants directs des Grecs et des Romains qu'il y eût lieu d'écarter avec mépris, de notre généalogie, ces aïeux de qui nous tenions du moins notre langue et tous les éléments de notre existence sociale. Malgré cette hostilité, le mouvement historique qui caractérise le dix-huitième siècle porta même vers ce moyen âge tant oublié ou tant haï certains travailleurs: les Bénédictins avaient commencé l'Histoire littéraire de la France, et l'Académie des inscriptions insérait dans sa collection de bons mémoires sur cette époque.

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Pourtant la véritable exhumation de nos vieux monuments littéraires fut reculée jusqu'au dix-neuvième siècle. Alors se commença la publication de tous ces textes que depuis longtemps personne n'avait jugés dignes d'un coup d'œil. On avait beaucoup à faire; non-seulement les bibliothèques de France, mais aussi celles d'Angleterre, d'Italie et des pays du Nord, étaient pleines de manuscrits en langue française. Ce n'était point un engouement passager, car l'intérêt de ces études s'accrut au lieu de décroître ; ce n'était ; non plus un objet stérile, car il en sortit des lumières vives et inattendues tant sur l'histoire de la langue que sur celle des lettres françaises et étrangères. Chose singulière ! les Français ne furent par les seuls à s'en occuper; ils eurent pour auxiliaires très-actifs et très-savants les Allemands, qui, curieux de tous les genres d'érudition, ne négligèrent pas celui-ci ; et maint érudit d'au delà du Rhin, délaissant le grec ou le latin ou le germanique, s'est fait un nom dans le domaine des langues romanes et, en particulier, dans celui de la langue d'oïl; on aime à y voir un témoignage de leur reconnaissance pour le plaisir qu'eurent leurs ancêtres du douzième et du treizième siècle à traduire ou à imiter tant d'œuvres des trouvères ou des troubadours. Les Anglais aussi n'ont pas failli à fournir leur contribution; entre l'époque de la conquête normande et le quatorzième siècle, où la langue anglaise prend le dessus sur le français, il grand intervalle durant lequel les histoires des deux langues sont perpétuellement confondues; et en publiant nos documents de langue d'oïl, ils publient des documents qui intéressent leurs propres annales.

y a un

Il est certain que la littérature française remonte au onzième siècle. A la vérité on n'a qu'un très-petit nombre de pièces assignées par une date positive à un temps aussi reculé. Mais, toutes les fois que l'on étudie les monuments appartenant avec certitude au douzième siècle, on est conduit par toutes sortes d'indices à reconnaître que, dès avant le douzième siècle, il existait des œuvres en langue française. C'est donc à partir de l'an mil et peu après l'établissement des Capétiens sur le trône, que les Français, renonçant au latin, jessayèrent en leur propre idiome à des compositions littéraires. Cette date est à noter; car, dans l'Occident latin, il n'y a que le provençal qui remonte aussi haut. A cette époque, ni l'italien ni l'espagnol n'ont de littérature. Ce qui

avait été commencé au onzième siècle prit un très-grand accroissement au douzième, âge d'or de l'ancienne littérature, si l'on considère l'abondance des compositions, l'originalité qui les inspire et la pureté de la langue.

yeux

Il faut mettre très-brièvement mais nettement sous les du lecteur les conditions qui étaient imposées au nouveau développement. Ce nouveau développement ne naissait pas parmi les lettrés, qui appartenaient presque exclusivement à l'Église, se servaient du latin, et ne l'employaient guère pour les besoins de l'art profane. Il s'adressait à la société laïque, aux hommes féodaux, rois, barons et vassaux. On n'avait derrière soi comme modèle possible, que l'antiquité à demi oubliée, à demi travestie. La Grèce était absolument fermée; la latinité seule demeurait entr'ouverte. Mais il s'était formé un idéal moitié chrétien, moitié militaire, qui n'avait rien de commun avec l'héroïsme de la vertu païenne et romaine. Ceux pour qui allaient retentir les chants nouveaux voulaient qu'on leur parlât de ce qui les captivait, et qu'on représentât devant eux, dans la louange et dans le blâme, les sentiments et les hauts faits féodaux et chrétiens; et ceux qui allaient prendre la parole dans une société ainsi disposée, emboucher la trompette et appeler les renommées légendaires dans le champ clos de la poésie, n'avaient d'émotion que pour le baron vêtu de fer et son coursier, pour le suzerain et le vassal, pour les dames inspiratrices des exploits chevaleresques, et pour l'Église à laquelle les preux les plus illustres venaient, quand la componction les saisissait, demander pardon de leurs offenses ou pieux repos pour leurs vieux jours.

La poésie, dès lors, ne pouvait pas ne pas être originale: aussi le fut-elle pleinement; notable mérite sans doute, mais mérite qui ne fut pas sans une grande lacune. L'antiquité gréco-latine avait amassé des trésors de style sans lesquels rien d'achevé ne devait plus se produire dans le domaine de la beauté idéale. L'art antique est à la fois un modèle et un échelon pour l'art moderne. Ce modèle et cet échelon, les trouvères ne l'eurent pas. Peut-être, à cette haute époque, où l'on sortait péniblement de la fusion latino-barbare et où le mélange germain n'avait guère préparé les esprits à goûter les beautés classiques, n'y avait-il aucun moyen que les modèles latins eussent de l'influence sur la manière de penser et d'écrire des gens qui commençaient à penser et à écrire dans un monde si différent du monde antique. Quand, près de trois siècles plus tard, Dante, avec Virgile pour guide, entre dans la cité dolente et parmi la gent perdue, il se vante à l'ame courtoise du Mantouan d'avoir appris dans l'étude de l'Énéide ce beau style qui fait tant d'honneur. Si, à son début, le quatorzième siècle savait se plaire à Virgile et y profiter, le onzième à son début ne le savait pas encore; et nos poëtes primitifs, trop peu développés pour se former à l'école des maîtres latins, furent sans autre inspiration que celle du milieu qui les produisit.

lui

On fera, je crois, à ces temps leur juste part en disant qu'ils furent un âge intermédiaire d'exercice et de préparation. A la langue d'oïl et à la langue d'oc échut cet office; elles peuplèrent le désert qui s'était fait, d'ébauches sans doute, mais d'ébauches pleines de vie, de caractère et de charme pour les contemporains. Ainsi se passa ce qui est années dans

la jeunesse des individus, et ce qui fut siècles dans la jeunesse des nations latines. Après ce temps qu'on doit dire bien employé, les esprits commencèrent à sentir et à goûter l'art littéraire de Rome, et alors éclata en Italie une première renaissance avec Dantc, Pétrarque et Boccace. Il fallut un autre intervalle pour atteindre une seconde renaissance, pour sentir et goûter l'art littéraire de la Grèce.

Nos poëtes étaient loin de là. On les nomme trouvères en français et troubadours en provençal, ce qui signifie ceux qui trouvent et inventent : dénomination originale, trèsvoisine de celle que les Grecs donnèrent à leurs trouvères (πointǹs, celui qui fait, qui crée; le latin poetu n'en est qu'une traduction). Ils trouvèrent en effet et inventèrent comme on trouve et invente dans ces époques de production spontanée. Le monde occidental avait gardé dans son souvenir le grand empereur qui avait restauré le trône impérial, et qui d'une main avait, au nord, soumis la Germanie, au midi repoussé l'islamisme. La légende s'était emparée de lui, de ses compagnons et de leurs exploits. On en faisait des récits qui confondaient les temps et les lieux et qui n'ont de vrai que l'impression ressentie par les contemporains et grossie par les descendants. C'est là que les trouvères puisèrent à pleines mains, et la matière ne leur faillit que quand le public se dégoûta des barons et de leur empereur, des païens et de leurs guerres. On appelait alors païens, aussi bien que les Germains qui l'étaient en effet, les Musulmans qui n'adoraient qu'un seul Dieu.

C'est ce qu'on nomme le cycle de Charlemagne. Une geste est le récit des exploits d'un prince ou d'un preux carlovingien; et une chanson de geste est un poëme de ce cycle. Nulle matière n'a plus abondé sous la plume des trouvères; les chansons de geste sont très-nombreuses, plusieurs sont très-longues. Les Grecs ont donné le nom de cycliques aux poëtes qui avaient traité les diverses branches de l'histoire de la guerre de Troie. On transportera sans peine cette appellation aux trouvères qui ont chanté les diverses branches de l'histoire légendaire de Charlemagne; ce sont aussi des cycliques, mais il n'y a pas un Homère parmi eux.

Cependant l'oubli auquel ils ont été condamnés est injuste, et il est facile de montrer que leur labeur n'a point été stérile ni leur poésie perdue et sans écho. Si on ne peut pas citer un poëme qui ait mérité de prendre rang entre les épopées consacrées par l'admiration de l'humanité, on peut du moins citer, parmi les souvenirs qui se sont perpétués, les personnages qu'ils ont créés. Les trouvères ont jeté dans l'imagination du peuple et de l'avenir toute une galerie d'héroïques figures, assez fièrement dessinées et assez originales pour que, depuis leur apparition dans la poésie, on ne les ait plus oubliées. Roland, Renaud, Ogier et quelques autres sont sortis de cette officine poétique; et, bien que les Iliades qui les avaient chantés aient disparu de la mémoire des hommes, ces preux n'ont pas eu le destin des vers qui rendirent européenne leur renommée : les Achille, les Hector et les Énée, héros classiques, ne sont pas plus souvent évoqués que ces héros de l'âge roman. Il n'appartient jamais, je crois, à une époque postérieure de refaire des réputations éteintes, et la gloire est comme cette île

du poëte, dans laquelle on ne rentre plus quand on en est dehors. Mais l'érudition peut réparer des oublis quand ils sont trop complets pour être justes, et rendre une demiauréole à ceux qui, dans leur temps, ne furent ni sans charme, ni sans honneur, ni sans influence.

Les chansons de geste présentent deux inspirations trèsdistinctes, suivant qu'elles sont pour l'empereur ou pour les barons. Dans les premières, le vieil empereur (car elles le représentent presque toujours au terme de sa carrière, la barbe blanche, et couronné de tous ses exploits au service de la chrétienté), le vieil empereur a le bras invincible; il est à la tête des barons de France; ceux de Normandie, de Bavière et d'Allemagne combattent sous ses ordres, et il guerroie victorieusement contre les païens. Dans les autres, l'empereur est un personnage débile, hardi en paroles, couard en action, et disputant aux seigneurs leurs fiefs légitimes; en face de lui sont les barons féodaux, la menace à la bouche, le bravant dans sa cour, lui tenant tête sur les champs de bataille; toute cette branche des chansons de geste chante la féodalité triomphante, la royauté affaiblie, et témoigne que le régime féodal était devenu populaire dans les affections et dans la poésie. Les chansons de geste sont écrites en vers de dix syllabes, rarement en vers alexandrins, et partagées en séries monorimes inégalement longues qu'on nomme des couplets.

Notant, pour mémoire seulement, les poëmes empruntés à l'histoire de Rome ou de la Grèce, je m'arrêterai sur un autre cycle qui eut aussi une très-grande vogue, celui d'Artus ou de la Table ronde. Il est moins ancien, ne naquit que dans le douzième siècle et n'est point indigène ; c'est un emprunt fait aux légendes celtiques. Dès que ces légendes eurent trouvé leur chemin en France, elles furent accueillies avec une faveur extrême, et, cessant d'être bornées aux terres bretonnes du continent et des deux grandes îles, elles devinrent, par l'intermédiaire des trouvères, le bien commun de l'Europe. La renommée de Merlin, de Lancelot du Lac, de Tristan et de la reine Yseult, ne le cède guère à celle de Charlemagne et de ses preux. Seulement là les trouvères ne furent que des metteurs en œuvre; mais le succès fut immense, et dans ce cycle, comme dans le cycle carlovingien, ils eurent l'habileté de tracer des caractères et des personnages qui ne sortirent plus dur fonds commun des souvenirs européens. C'était un de ces poemes que Françoise de Rimini lisait quand elle répondit à l'amour de celui qui lisait avec elle et qui est devenu son éternel compagnon, son éternel amant, dans les vers douloureux du poëte florentin. Le cycle de la Table ronde n'est pas écrit dans le rhythme du cycle carlovingien; ce sont des vers de huit syllabes en rimes plates.

A côté des poëmes de ces deux cycles viennent se ranger les compositions auxquelles on a donné le nom de poëmes d'aventures. Ceux-là n'ont pas un fond historico-légendaire comme les chansons de geste, ni un fond d'imaginations celtiques comme les poëmes de la Table ronde. Ce sont des œuvres où tout, héros et situations, est de l'invention de l'auteur. On les comparera très-justement à nos romans, sauf qu'ils sont en vers. Ce genre de littérature a beaucoup fleuri. Ce sont en général des compositions de chevalerie,

d'amour et quelquefois de religion. Quelques-unes sont gracieuses et intéressantes; on peut citer surtout Flore et Blanchefleur, et Idoine et Amadas. Amadas rappelle le cycle des Amadis, qui, certainement espagnol au seizième siècle, a peut-être des liaisons avec de plus anciennes composisitions françaises. Les poemes d'aventures sont écrits, comme ceux du cycle de la Table ronde, en vers de huit syllabes à rimes plates.

Ces poëmes sérieux n'ont pas manqué d'être accompagnés de poëmes railleurs qui les ont parodiés et ont fait rire des grands coups de lance, des exploits merveilleux et des prodigieux héros. Le plus amusant de ces poëmes, et il est réellement très-amusant, c'est le Voyage de Charlemagne à Jérusalem. Le grand empereur, portant majestueusement la couronne et l'épée impériales, passe devant l'impératrice qui lui dit qu'il y a un prince qui porte encore mieux que lui la couronne et l'épée : « Et qui est-ce ? » dit Charlemagne courroucé. L'impératrice veut en vain retirer une parole imprudente, elle est obligée de nommer l'empereur de Constantinople. Charlemagne part aussitôt pour cette ville avec ses preux, jurant que, si le dire de l'impératrice n'est pas vrai, il lui coupera le cou à son retour. Rendus à Constantinople, nos preux gabent à qui mieux mieux, c'est-à-dire ́se vantent d'accomplir les choses les plus prodigieuses; Roland, Olivier et les autres enchérissent sans réserve en fait de prouesses et de merveilles. Un espion qui a été placé auprès d'eux, vient, tout effrayé, rapporter ces propos au prince de Constantinople, qui met nos héros au défi. Ceuxci se regardent tout interdits, j'allais dire, tout penauds; mais un ange arrive à leur secours; il accomplit leurs plus extravagantes gaberies; et Charlemagne, poursuivant son voyage victorieux jusqu'à Jérusalem, rapporte de la ville sainte les précieuses reliques. C'est encore un poëme héroïcomique que le Moniage Guillaume, où ce paladin, prenant l'habit religieux, mais ne prenant que cela de la vie monastique, fort comme Hercule, glouton, peu endurant, indocile, devient l'effroi des moines parmi lesquels il s'est retiré. On citera aussi Baudoin de Sebourg, qui est d'une époque moins reculée (le quatorzième siècle), et que Génin regardait comme un des vrais et meilleurs précurseurs du charmant poëme de Roland le Furieux.

Au genre des poëmes satiriques plutôt qu'à celui des poëmes héroï-comiques appartient le Roman de Renart, l'une des plus célèbres compositions du moyen âge français. Ce sont les animaux qui font les rôles. Ces rôles sont féodaux. Le goulpil (vulpes) se nomme Renart; le loup, Ysengrin; la louve, dame Hersent; le lion, roi Noble; la poule, Pintain; le coq, Chantecler; l'âne, Bernard; le lièvre, Couard; l'ours, Brun; le moineau, Drouineau, etc. Renart représente l'astuce, la perfidie, la rapacité, l'adresse; Ysengrin, la violence et la brutalité; dans ses luttes avec Renart, il a, malgré sa force supérieure, presque toujours le désavantage. Le roi Noble essaye en vain de rendre justice et de redresser les torts. Le thème étant donné {et ce thème ne remonte pas à moins que le douzième siècle et peut-être le onzième), les trouvères le développèrent et y ajoutèrent sans cesse des continuations; c'est ce qu'on nomme les branches de Renart; elles sont de mains et d'é

poques très-différentes. Quelques-unes sont fort licencieuses; mais plusieurs se font remarquer par la verve, l'originalité, le mordant de la satire. On ne peut rien voir de plus caractéristique et de plus amusant que Renart se confessant dévotieusement au Milan et mangeant son confesseur.

Les poëmes didactiques sont en grand nombre. Le plus célèbre de tous est le Roman de la Rose, qui, commencé par Guillaume de Lorris et achevé par Jean de Meung, est, sous la main du premier, une allégorie amoureuse et, sous la main du second, une espèce d'encyclopédie. A côté on rangera les Images du monde, les Bestiaires, les Castoiements ou enseignements moraux, et tant d'autres compositions où l'on s'efforçait d'instruire en plaisant. Ce qui plaisait, c'était la forme versifiée; la prose n'entrait point encore en partage de ces expositions.

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Il ne me reste plus dans une revue si sommaire qu'à mentionner deux genres tout à fait originaux et très-dignes d'attention les chansons et les fabliaux. Les chansons sont innombrables; elles ont été étudiées avec beaucoup de soin par M. Paulin Paris dans le tome XXIII de l'Histoire littéraire de la France. Il y en a de très-jolies, de très-gracieuses, de vraiment belles; et, suivant moi, on pourrait, d'un choix de ces chansons, composer un volume rivalisant avec les canzoni de Pétrarque, qui leur est postérieur de deux siècles; le recueil de Chants historiques français du douzième au dix-huitième siècle, par M. Leroux de Lincy, a été formé à un autre point de vue. Ce qu'a fait M. Paulin Paris pour les chansons, M. Le Clerc l'a fait au même endroit pour les fabliaux. Ce sont des contes satiriques, moraux plaisants; la verve de nos trouvères a été inépuisable; la licence et la grossièreté en déparent plusieurs; mais il en reste beaucoup encore qui sont pleins de sel et de piquant. Ce mérite a été bien senti par ceux des étrangers qui imitaient la littérature française, et alors on l'imitait partout. Boccace ne s'est pas fait faute de s'enrichir des dépouilles de nos conteurs. Souvent ils ont pénétré bien plus loin et dans des endroits où la trace en est perdue. On se rappelle, dans Zadig de Voltaire, l'émouvante rencontre de Zadig avec un ermite dont les actions sont inexplicables et qui se transforme en l'ange du destin. Voltaire avait pris l'idée de cet épisode dans un poëte anglais, Parnell; et celui-ci, à son tour, le tenait, par je ne sais quel enchaînement, d'un fabliau français du douzième ou treizième siècle. Un récit aussi original ne s'invente pas deux fois.

La prose fut beaucoup moins cultivée que la poésie. Cependant on doit citer des ouvrages historiques, Villehardouin, Joinville, la Chronique de Rains, des romans du cycle de la Table ronde et autres, des écrits sur la législation et le droit, des sermons, des traductions. Il n'est pas besoin de faire ressortir l'importance de livres comme ceux de Villehardouin et de Joinville, narrateurs de ce qu'ils virent et de ce qu'ils firent. J'ajouterai que ce sont les bons manuscrits de textes en prose qui représentent la langue dans son meilleur état de correction grammaticale.

Il ne suffit pas, pour apprécier cette littérature, de dire ce qu'elle a produit et les genres où elle s'est essayée; il faut dire aussi ce qui en est advenu et quel en a été le succès.

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