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LIVRE QUATRIÈME

<< Comme dans tout État libre, tout homme qui est censé avoir une âme libre devrait se gouverner lui-même, il faudrait que le peuple en corps eût la puissance législative; mais, comme cela est impossible dans un grand État et sujet à beaucoup d'événements dans les petits, il faut que le peuple fasse par ses représentants ce qu'il ne peut faire par lui-même. »

Le grand avantage des représentants, c'est qu'ils sont capables de discuter les affaires. Le peuple n'y est point du tout propre ce qui forme un des grands inconvénients de la démocratie. »

Le peuple a toujours trop d'action ou trop peu. Quelquefois, avec cent mille bras il renverse tout; quelquefois, avec cent mille pieds, il ne va que comme les

insectes. »

« La volonté du souverain est le souverain lui-même. Les lois qui établissent le droit de suffrage sont donc fondamentales. » MONTESQUIEU.

. Comme aucun membre d'une compagnie ne répond des délibérations du corps, les avis les moins raisonnables passent quelquefois sans contradictions. C'est pourquoi Sully dit, dans ses Mémoires, que si la Sagesse descendait sur la terre, elle aimerait mieux se loger dans une seule tête que dans celles d'une compagnie. » VOLTAIRE.

« Si nous connaissions les meilleurs d'entre nous, l'ère des révolutions serait à jamais fermée; malheureusement, nous n'avons aucune méthode certaine pour les découvrir. THOMAS CARLYLE.

Unité sans multitude est tyrannie; multitude sans unité est confusion,» PASCAL. Aux meille urs l'empire du monde !» vico.

« Une loi commune et une représentation commune, voilà ce qui fait une nation. » SIEYÈS.

Avant de savoir qui agira au nom du peuple, qu'on sache d'abord ce qu'il fera luimême et que nul autre ne fera pour lui.

DAUNOU.

« Une société nouvelle est instituée sur la base de l'égalité. La liberté française, toutes nos libertés, même la liberté de conscience, c'est l'égalité; là où il n'y a point de distinctions hiérarchiques, dans la rigueur du mot, tous sont éligibles, tous sont électeurs. ROYER-COLLARD.

LIVRE QUATRIÈME

LE VOTE UNIVERSEL

I. LE MAIRE D'ÉTAT

Le droit de suffrage étant au droit d'aînesse ce que l'élection est à l'hérédité, ce que la république est à la monarchie, ce que l'avenir est au passé, ce que le pôle arctique est au pôle antarctique, chercher et trouver :

Le mode de vote universel qui soit la méthode la plus certaine pour désigner les meilleurs et les plus capables;

La forme d'administration des États qui, conciliant les traditions du passé avec les nécessités de l'avenir, la puissance d'initiative avec l'efficacité du contrôle, l'unité avec la responsabilité, la grandeur nationale avec l'économie publique, la puissance individuelle avec la puissance indivisible, conséquemment indivise, soit l'ordre par la liberté.

Tel est le problème dont l'importante et urgente solution aurait dû être mise au concours, dès le lendemain de la révolution du 24 février 1848, par un gouvernement prévoyant, si gouverner c'était prévoir.

Mais qui y a songé?

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- C'est précisément parce que j'ai vu que personne n'y songeait qu'il m'a paru nécessaire d'en faire l'objet de mes

recherches les plus opiniâtres et de mes méditations les plus constantes, ne fût-ce que pour donner un utile exemple, une salutaire impulsion.

L'usage du chronomètre, du baromètre, s'est répandu dans tout le monde civilisé; il en sera ainsi du vote universel, appelé à devenir, relativement à l'opinion publique, ce que le chronomètre est au temps, dont il donne la mesure avec une précision rigoureuse; ce que le baromètre est à la température, dont il indique toutes les variations.

La puissance est individuelle ou collective.

La puissance collective est communale, corporative ou nationale.

Le vote universel doit être à la puissance individuelle et collective ce que la parole est à la pensée, le moyen de s'exprimer, mais il n'en sera ainsi qu'après qu'il aura cessé d'être un instrument de guerre pour devenir un instrument de liberté, et qu'il aura substitué la liberté des opinions à la guerre des partis.

Les minorités ont le même droit que les majorités à être représentées.

C'est le progrès vers lequel doivent tendre tous les esprits qui cherchent avec persévérance le juste et le vrai.

Partout, Majorité et Minorité forment deux camps ennemis; dans l'un comme dans l'autre, c'est un pêle-mêle d'idées confuses qui s'excluent, d'intérêts rivaux qui s'allient, de cocardes honteuses qui se cachent, de drapeaux ennemis qui se mentent, de chefs ombrageux qui se détestent, de soldats déserteurs qui se méprisent. Bien difficile serait souvent d'expliquer autrement que par un hasard, un caprice, une fausse évolution, pourquoi tels qu'on pourrait nommer sont dans les rangs de la minorité au lieu d'être dans les rangs de la majorité, et tels autres dans les rangs de la majorité au lieu d'être dans les rangs de la minorité. Si, à peu d'exceptions près, personne, au jour de la lutte électorale, ne se retrouve immuablement à la place que lui assignaient ses principes et ses intérêts, ce n'est pas l'inconséquence de l'esprit humain qu'il faut en accuser, c'est l'imperfection des modes électoraux qui ont été successivement en usage.

En fait de régime électoral, on en est encore au régime féodal, à ce temps où la justice n'avait pas désarmé la force; où,

au lieu de s'adresser à un juge, on s'adressait à son épée, où, au lieu d'échanger des assignations, on échangeait des cartels; où l'innocence, au lieu de se défendre par un avocat armé d'un dossier, se défendait par un chevalier armé de pied en cap; on en est encore aux combats.

Est-il donc nécessaire que le vote universel soit un combat électoral?

N'est-ce pas la barbarie?

La puissance qui est à la fois individuelle, communale, nationale, ne saurait-elle donc concevoir un autre mode moins imparfait de s'exercer?

Que veut-on? que doit-on vouloir?

On veut que toutes les idées se débattent, que tous les principes se discutent, que tous les drapeaux se déploient, que tous les intérêts se défendent, que toutes les plaintes s'énoncent, que toutes les erreurs se redressent, que tous les abus se découvrent, que toutes les aptitudes se produisent et que toutes les supériorités se démontrent.

Le moyen qu'on emploie est-il bon, est-il le meilleur ?

Est-il donc absolument nécessaire que quatre-vingt-six départements (1), comme en France, se divisent en autant de camps ennemis, ayant tous et chacun leurs vainqueurs et leurs vaincus, une majorité et une minorité?

Est-ce la liberté? N'est-ce pas la guerre?

C'est la guerre civile socialement transformée; c'est la guerre civile, moins l'effusion du sang; c'est la guerre civile, avec cette différence qu'au lieu d'employer des cartouches, ce sont des bulletins qu'on emploie; ce n'est pas la liberté électorale.

Sans doute, c'est un progrès, mais ce n'est pas encore une solution.

La liberté électorale veut que chacun vote en paix, comme il l'entend et pour qui il lui plaît, sans agression, sans antagonisme, sans que choisir un nom ait forcément pour conséquence d'en exclure un autre, sans que voter pour ait indirectement pour effet de voter contre, sans qu'il soit, nécessaire

(1) Depuis 1860, ce nombre s'est augmenté de trois départements.

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