Page images
PDF
EPUB

SOMMAIRE

DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME DES OEUVRES COMPLÈTES DE M. DE LA CHÉTARDIE.

Homélies.

Homiliæ in Evangelia.

Nouveau Testament du P. Quesnel, dénoncé à l'Académie française.

col. 9

1081

1835

NOTA. Un ouvrage de M. de La Chétardie manque ici, c'est celui intitulé: Compendia quorumdam tractatuum moralium. Bourges, 1691, in-8°. Nous l'avons omis pour plusieurs raisons. La première est que ces quelques traités manquent d'actualité et auraient besoin d'être en partie refondus. La deuxième est que les ouvrages abrégés sont le travail d'autrui, non de M. de La Chétardie. La troisième est que des membres considérables de Saint-Sulpice nous ont dissuadé de la reproduction de ces mêmes abrégés, précisément à cause des deux raisons qui précèdent et de celle qui suit. La quatrième enfin est que les deux volumes de notre édition contenant les OEuvres de M. de La Chétardie étant déjà très-considérables, on ne pourrait en augmenter l'étendue sans en élever le prix à 18 fr. au lieu de 15 fr. D'où il suit que pour l'introduction de quelques traités vieillis, abrégés, et que l'on trouve d'ailleurs dans les auteurs originaux, on diminuerait considérablement la diffusion des véritables OEuvres de M. de La Chétardie, Œuvres qui peuvent opérer tant de bien spirituel.

On a aussi attribué à M. de La Chétardie les Méditations sur les mystères de la foi et sur les Epitres et Evangiles, par un solitaire de Sept-Fonts. Paris, Garnier, 1753, 4 vol. in-12. Mais MM. les Sulpiciens les plus érudits dans les choses et les personnes de leur société, ainsi que les biographes et les bibliographes les plus estimés, s'accordent universellement à répudier cette paternité, sans nier cependant en rien l'excellence de ces Méditations. En conséquence, elles n'ont pas dû non plus trouver place dans la présente édition.

HARVARD
UNIVERSITY
LIBRARY
JAN 10 1945

Imprimerie de L. MIGNE, au Petit-Montrouge.

DE

DE LA CHÉTARDIE

CURE DE SAINT-SULPICE.

HOMÉLIES.

HOMÉLIE I.

POUR LE SECOND DIMANCHE DE L'AVENT.

De la correction fraternelle.

Jean dans les liens. (Matth., II, 2).

Il arrive tout à propos, mes très-chers frères, que saint Jean nous est auiourd'hui représenté dans l'Evangile chargé de fers, pour avoir voulu reprendre Hérode. C'est un sujet qui convient parfaitement au lieu, et à la conjoncture du temps où nous sommes, tant pour apaiser l'émotion et le trouble qu'un dangereux libelle avait causé parmi nous, et que son Eminence, Monseigneur le cardinal, notre digne prélat, toujours attentif à la conservation de la saine doctrine, et de la bonne discipline, a condamné; et que les premiers magistrats, ne souffrant pas que l'on viole impunément de cette manière la tranquillité publique, nila paix des familles, out sévèrement proscrit; qu'afin que nous apprenions, dans la conduite de saint Jean envers Hérode, les règles que nous devons suivre dans l'exercice de la correction fraternelle, lorsque nous nous trouvons dans l'engagement de la faire. Nous convenons de l'excellence et de la nécessité de cette pratique salutaire : c'est Jésus-Christ même qui l'a autorisée et ordonnée, et l'Eglise s'en est servie dans tous les siècles; le devoir y engage ceux qui sont supérieurs, la justice ceux qui veillent au bien public, la charité ceux qui ont de l'amour pour le prochain, lu religion ceux qui ont l'honneur de Dieu

OEUVRES COMPl. de de la Chétardie.

[blocks in formation]

J'en observe principalement quatre, que le saint précurseur a lui-même admirablement observées, la prudence, le zèle, la justice et l'autorité. Commençons par la première.

PREMIERE CONSIDÉRATION.

La prudence est absolument requise dans la correction fraternelle, qui sans cette vertu deviendrait non-seulement inutile, mais même préjudiciable. Aussi le Sauveur voulant nous en prescrire la forme, met à la tête de cette obligation, ce mot remarquable: Attendite. (Luc., XVII, 3.) Prenez bien garde à ce que vous allez faire; car s'il y a quelque rencontre dans la vie où nous devions bien examiner l'importance et les suites de ce que nous entreprenons, sans doute que celle-ci en est une des principales; Omne siquidem quod agimus, per studium considerationis prævenire debemus, dit le grand saint Grégoire. (Hom. in illud If.

1

Luc. Quis ex vobis volens turrim, etc.) Que s'il faut apporter tant d'attention pour ne pas blesser la chair vive lorsqu'on veut couper la chair morte, combien faut-il apporter de précaution quand il s'agit de retrancher les convoitises de notre cœur? De quelle dextérité ne faut-il pas se servir pour une si délicate opération? De quelle pieuse adresse n'usa pas le prophète Nathan, quand il voulut reprendre David? David était prophète lui-même, mais il était roi. Il fallut lui proposer une parabole qui ne parût porter aucun caractère de la repréhension que Nathan allait lui faire. Le sort des grands est en cela plus à plaindre que celui des pauvres, à qui l'on propose la vérité sans ménagement: Blandiendum est illis ut audiant veritatem, disait saint Augustin, parlant des riches de la terre; In vobis secanda est putredo, disait-il aux pauvres. Mais je trouve que la prudence de saint Jean paraît particulièrement dans les circonstances suivantes.

Premièrement, en ce qu'il ne reprit Hérode qu'en particulier, et qu'il s'adressa à sa personne, et non à d'autres; il n'alla point porter à des oreilles étrangères le récit des crimes de ce prince: Dicebat Herodi; ce fut à lui-même qu'il s'en ouvrit, accomplissant ainsi avec exactitude ce que le Sauveur prescrit: Corripe inter te et ipsum solum. Quand vous reprenez votre frère, que ce soit d'abord entre vous et lui. Que personne n'en sache rien. Autrement, si vous allez divulguer son crime, ce ne sera plus une correction, mais une diffamation. Vous blesserez la charité en voulant exercer un acte de charité, votre indiscrétion lui fera, rejeter votre repréhension. Parlez-lui avec un sage tempérament; étudiez-vous à lui donner du repentir, non pas de la confusion: Studens correctioni, parcens pudori, dit saint Augustin (Ser. 16, De verb. Dom. II Matth. Intuens correctioni, etc.); gardez-vous bien de publier ses désordres à d'autres, car ce serait lui faire un procès, et non une correction; ce serait l'accuser, et non le guérir, continue ce charitable docteur Curare volo, non accusare. (Ibid.)

En second lieu, saint Jean, reprenant Hérode, se servit d'une manière de parler aussi remplie de modestie que de douceur: point de déclamation, point d'emportement, point d'aigreur, point de ton élevé: Dicebat Herodi, il disait à Hérode. C'est ainsi que l'Apôtre, selon la remarque de saint Thomas (2-2, q. 33. a. 4, ad 2), voulant qu'on fit la correction à un evêque, sans doute très-coupable, puisqu'il ne remplissait pas les devoirs de son ministère, écrivait à ceux qu'il chargeait de cette difficile, mais nécessaire commission : Dicite Archippo : ministerium tuum imple. Dites à ce prélat qu'il s'acquitte de ses obligations. La vraie charité n'a que de la compassion, et point d'indignation: Compassionem habet, non dedignationem.

Troisièmement, notre saint précurseur fait cette correction en très-peu de paroles: Non licet tibi; cela ne vous est pas permis.

Trois mots lui suffisent; aussi voyons-nous que le Seigneur voulant reprendre les premiers pécheurs du monde, ne dit à Adam que ces deux mots: Adam, où êtes-vous? Adam, ubi es? (Gen., III, 9, 13.)En quel abîme êtes-vous tombé? et à Eve que ceux-ci: D'où vient que vous avez commis ce crime: Quare hoc fecisti? et à Caïn: Qu'avez-vous fait? le sang de votre frère crie vengeance devant moi.

Samuel reprenant Saül, ne lui dit que ce peu de paroles: Quid fecisti? (I Reg., 13, 11.) Ah! qu'avez-vous fait? Stulte egisti? vous avez agi en insensé. En effet, ces grandes et longues déclamations, ces reproches qui ne finissent point, ces menaces et ces considérations si prolixes sur la colère du Seigneur, sur la turpitude et les effets funestes du péché, ne servent souvent qu'à rendre plus accablante et plus dégoûtante la répréhension déjà assez amère par elle-même. Et n'est-ce pas exposer celui qu'on reprend à se révolter contre vous, et à le rendre ainsi plus méchant en le voulant rendre meilleur, dit saint Augustin. Ne quem vis facere correctiorem facius pejorem. (ibid.) Il faut donc assez ordinairement réserver ces motifs et ces reproches en un temps plus convenable.

Enfin saint Jean, pour faire plus efficacement recevoir la correction, s'adresse d'abord à Hérode, et non à Hérodias, quoique les femmes soient dans ces occasions ordinairement plus dociles que les hommes, et moins sujettes aux emportements. Mais c'est en cela même que saint Jean nous donne un exemple rare, et une instruction pleine d'une prudence consommée, nous apprenant qu'il n'est pas souvent à propos de faire des répréhensions aux personnes qu'on juge incorrigibles et obstinées dans leurs péchés, de peur de les leur faire multiplier: Ubi non est auditus, ibi non effundas sermonem, dit le Sage. Hérode avait quelque reste de pudeur; il honorait saint Jean comme un prophète; il l'écoutait, il faisait beaucoup de choses sur ses remontrances; enfin il fut affligé de sa mort; mais Hérodias, plus impie, le persécutait; elle en voulait à sa vie; elle la lui ravit, et elle se réjouit d'un si grand crime. Qu'eût-il donc servi de la reprendre? Tanta est aliquando iniquitas, dit saint Augustin, ut corripi non possit. Quand donc vous voyez des pécheurs endurcis dans leurs désordres, un jureur qui blasphemera si vous le reprcnez, un impie qui s'en prendra à la religion; retirez-vous, et contentez-vous de gémir en secret pour lui devant le Seigneur, et de l'édifier par vos bons exemples, et abstenezvous, du moins pour lors, de le reprendre par vos paroles. C'est ainsi, encore une fois, que Dieu reprit nos premiers parents dans le paradis terrestre, et qu'il fit une sévère correction à Adam et Eve, parce qu'ils étaient capables d'en profiter; mais pour le serpent obstiné dans sa malice, il le punit sans le reprendre : Maledictus eris. Malheur à ceux qui tiennent de ce caractère. Heureux ceux que le Seigneur châtie dans sa miséricorde.

Corripit omnem filium quem_recipit. Quoi qu'après tout, nul ne soit absolument incorrigible tandis qu'il est en cette vie.

SECONDE CONSIDÉRATION.

Voici une seconde considération. La correction doit être accompagnée de zèle, autrement elle dégénérerait en mollesse et en respect humain, et c'est ce que pratiqua excellemment saint Jean, ayant, comme un autre Elie, avec une intrépidité digne d'un prophète, repris le cruel prince dont nous parlons, Non licet tibi. Mais gardez-vous bien ici de confondre le zèle avec un tempérament bilieux et chagrin. Faites la correction, mais, pour s'exprimer ainsi, que la partie irascible n'y ait aucune part. Le vrai zèle n'a ni emportement, ni indignation; le zèle selon la science n'admet point de paroles injurieuses, de menaces, ni de clameurs : Ira enim viri justitiam Dei non operatur. Le Seigneur ne se trouve point dans l'émotion, ni dans la passion. La correction est un acte de charité qui nous engage à secourir le prochain dans son indigence spirituelle, et à le guérir dans ses maladies intérieures. Or, qui jamais a fait l'aumône en maltraitant le pauvre? Qui jamais a mis du baume dans les plaies d'un malade en le blessant? Est-ce ainsi que le pieux Samaritain en usa? Votre zèle doit donc être revêtu, comme celui de saint Jean, des qualités suivantes :

1. Il faut qu'il soit pur, c'est-à-dire que vous ne cherchiez dans la correction que vous faites à votre frère que son bien, et non le vôtre; qu'à le gagner au Seigneur, et non à vous procurer quelque avantage : Lucratus eris fratrem tuum. Ne vous mêlez pas, au reste, de reprendre ceux qui vous ont offensé, si vous n'avez oublié l'injure qu'ils vous ont faite, et si vous ne vous souvenez que de la seule plaie qu'ils se sont faite.

2° Il faut qu'il soit modéré, autrement il sera semblable à ces purgatifs violents et excessifs, qui altèrent la santé au lieu de la rendre, qui ruinent le tempérament au lieu de le rétablir. Celui qui tire le lait avec violence fera bientôt sortir le sang: Qui vehementer lac emungit, elicet sanguinem. Votre correction doit tenir de celle que Dieu fait aux pécheurs pénitents, et que le saint roi lui demandait: Seigneur, ne me reprenez pas dans votre fureur, et ne me châtiez pas dans votre colère; prenez compassion de moi, Seigneur, parce que je suis l'infirmité même.

3° Il faut que votre zèle soit fort, non en affectant de reprendre en face ceux que vous voulez reprendre, non en vous abandonnant à la colère et à la vivacité, non en vous servant de termes hautains ou menaçants, ni en prenant un air fier et hardi, mais en souffrant avec patience, avec joie, avec douceur, les effets de la colère de ceux que vous avez repris avec justice: c'est l'idée qu'il faut avoir, et que les saints nous donnent de rette force qui doit accompagner le zèle,

Combien de gens qui se prétendent zélés ne reconnaissent du zèle que cette partie qui regarde les autres, et jamais celle qui les regarde eux-mêmes? toujours forts quand ils reprennent, toujours faibles quand ils sont repris. Jusques à quand serons-nous sévères aux autres et indulgents à nous-mêmes.

4 Il faut, en dernier lieu, qu'il soit sage, ayant égard à la qualité, au rang, au sexe, à l'âge de ceux que vous reprenez, selon cet avis de saint Paul: Seniorem ne increpaveris, sed obsecra ut patrem.

Il est certain que le zèle de saint Jean fut de ce caractère, il ne chercha de s'attirer, ni richesses, ni plaisirs, ni honneurs, ni estime, dans la repréhension qu'il fit il n'envisagea que le salut d'Hérode, que sa conversion, que sa pénitence. Il le reprit avec tant de fermeté, qu'il se vit chargé de chaînes et jeté dans une prison: mais il le fit avec tant de modestie et de douceur, que ce prince l'aima toujours, l'honora, le respecta, malgré le dépit que lui devait causer une semblable correction. C'est ainsi que le saint roi David, qui avait éprouvé tant de repréhensions et de corrections, disait de lui: Le juste me reprendra, mais avec charité et compassion, il s'abaissera au-dessous de moi intérieurement, lors même qu'au dehors il s'élèvera au-dessus de moi avec force; il considérera combien la vertu a d'infirmité en nous, et combien l'infirmité a de vertu; que si je suis coupable par un endroit, il n'est pas innocent par l'autre ; il sentira la faiblesse de la nature qui nous est commune; dans le temps qu'il me reprochera ma malice particulière, il fera réflexion que c'est un coupable qui reprend un autre coupable, et toutes ses paroles seront accompagnées d'humilité, d'onction et do miséricorde: car qu'est-ce que la miséricorde, dit saint Augustin, sinon une commisération, ou un mouvement de compassion sur la misère d'autrui? Quippe ex eo misericordia dicitur, quod miserum faciat cor dolentis alieno malo. C'est un mélange de nos larmes avec celles du prochain malheureux; dans un homme de bien, dit saint Augustin, la langue reprend, et le cœur aime faire la correction fraternelle dans cet esprit, quel fruit n'en doit-on pas attendre? Qui de vous la fait ainsi, et nous lui donnerons des louanges? Mais le pécheur, n'ayant jamais que de l'aigreur et de l'amertume dans la bouche, ou une flatterie dangereuse qui porte le poison avec elle, ne fera qu'irriter mon mal au lieu de l'adoucir: Arguet me justus in misericordia et increpabit me, oleum autem peccatoris non impinguet caput meum. Saint Jean prévit bien les périls où il s exposait en reprenant Hérode, maís il s'y soumit avec courage.

Malgré la persécution qu'il souffrit, son zèle fut sage et respectueux, car il reprit un souverain, mais sans blesser l'autorité royale, ni la vénération qui lui était due; sans causer aucun trouble, sans exciter aucune émotion: tout se passa sans bruit et sans éclat; rendant ainsi à César ce qui était à César, à

Dieu ce qui était à Dieu, et au prochain ce qui était au prochain.

TROISIÈME CONSIDÉRATION.

Que si le zèle de saint Jean fut accompagné de prudence et de force, il ne le fut pas moins de justice; c'est-à-dire que le crime pour lequel il reprit Hérode était grand et constant car de reprendre un homme qui n'est pas coupable, ou qui ne l'est que d'une faute légère, et peut-être douteuse, c'est exposer son autorité au mépris. Reprenez votre frère, dit le Sauveur, mais s'il a péché, si peccaverit, et, si c'est un péché capable de le perdre, lucratus eris fratrem tuum. Gardezvous donc bien de blâmer votre frère s'il n'est coupable, et s'il ne l'est constamment, ne blessez pas les lois de l'équité en exerçant l'office de juge à son égard; n'exagérez point sa faute, ne la rejetez pas tout entière sur lui, ne vous laissez pas aller à des soupçons et à des jugements téméraires, ou trop rigoureux, ne voulant recevoir aucune excuse, condamnant également le plus ou le moins coupable; mêlant inconsidérément le vrai avec le faux, le douteux avec le certain, et ne proportionnant pas la répréhension à la faute; en un mot, ne censurez jamais sans avoir suffisamment, et de sang froid, examiné le crime prétendu, et cela sans prévention, et plus d'une fois, et après avoir invoqué le secours de Dieu dans la prière.

Car il est constant, et l'expérience le montre assez, qu'une répréhension trop outrée, ou trop peu fondée, n'est guère moins nuisible au coupable que sa propre faute, et qu'un zèle si peu éclairé est moins à désirer dans celui qui reprend, que ne l'eût été son silence sur le péché qu'il veut corriger. Auparavant que de reprendre personne de sa faute, dit le Sage, soyez bien sûr qu'il l'a commise, et ne le reprenez même alors que dans le degré de rigueur convenable: Priusquam interroges ne vituperes quemquam, cum interrogaveris, corripe juste.

Au reste, nous voyons dans l'Ecriture que le péché pour lequel on faisait la correction de la part du Seigneur, était toujours un péché grief et mortel, comme il paraît dans Adam, dans Caïn, dans les enfants de Noé et ceux d'Héli, dans Saül, David et Hérode.

De plus, le péché était notoire et manifeste, et se produisait de lui-même au dehors, ainsi que les exemples précédents en font foi; car d'aller fouiller dans le secret des familles, de gagner les domestiques pour savoir ce qui s'y passe, sous prétexte d'y apporter du remède par la correction, e'est visiblement blesser la société civile, aussi bien que la charité commune, c'est rendre la piété odieuse. Le juste même a ses faiblesses, mais ce sont des faiblesses, et non des crimes: il s'en humilie, il en gémit, il s'en corrige: Septies cadet justus et resurget; mais ce lui serait une peine de se voir observé, et nul examiné de près n'est irrépréhensible en tout: Omnes in correptione sumus; car, comme dit saint Au

gustin, nous ne sommes pas tellement revêtus de Jésus-Christ, que nous ne portions bien encore de vieux restes de nos premiers parents Non sic Christo induti sumus, ut ex Adam nihil portemus. Gardezvous donc de tomber dans ces curiosités dangereuses: Dieu ne bénit pas un zèle si indiscret; ne croyez pas aisément un rapporteur d'inclination, il blesse souvent la charité, et presque toujours la vérité, car il exagère et il interprète en mauvaise part. Peu de gens font des rapports par un motif de pure charité, et très-peu se renferment dans les bornes d'une exacte vérité. Ne cherchez donc pas des défauts cachés pour les reprendre, dit saint Augustin: c'est bien assez de reprendre ceux qui se présentent à vous sans les chercher : Non quærendo quid reprehendas, sed videndo que corrigas (S. THOM. 2-2, q. 33, a. 2, ad 4). Autrement, ajoute l'Ange de l'école, vous vous érigeriez en un inquisiteur incommode et fâcheux, ainsi que s'exprime ce saint: Alioquin efficeremur exploratores vitæ aliorum. Ce qui nous est défendu dans l'Ecriture par ces paroles du Sage, continue ce grand docteur: Ne insidieris et quæras iniquitatem in domo justi neque vastes requiem ejus.

En troisième lieu, les péchés que nous voyons repris dans l'Ecriture, sont assez ordinairement des péchés d'habitude, tels que ceux de David et d'Hérode: car de faire la correction pour un péché à peine commis, lorsque la passion est toute vive, n'estce pas percer un ulcère qui n'est pas encore mar? Donnez-donc quelque temps à la réflexion et à la religion; peut-être que celui qui vient de commettre la faute rentrera en lui-même, et y rentrera utilement. En quoi consiste le fruit de la bonne correction, à moins cependant que la prudence n'exige autre chose, car il est difficile dans la morale de fixer des règles invariables.

Enfin la correction regarde principalement les péchés scandaleux qui sont pernicieux aux autres, et ce sont ceux-là particulièrement sur lesquels les supérieurs sont tenus par justice de veiller, et qu'ils sont obligés de réprimer.

Le péché d'Hérode avait ces quatre qualités: il était grand: c'était un adultère, un inceste, un rapt; il était scandaleux et public: nul ne l'ignorait; il se produisait de lui-même. Enfin, c'était un péché d'habitude, et d'une habitude invétérée; le pontife et le lévite gardaient le silence; saint Jean se vit dans une nécessité indispensable de parler, et de dire à ce prince: Non licet tibi.

Tels ou semblables etaient ordinairement les péchés que Dieu faisait reprendre par ses prophètes; on ne dit pas qu'il faille souffrir les autres qui sont moins grands; on doit reprendre ceux-là, et ne pas négliger ceux-ci; mais il est certain qu'on doit apporter aux uns et aux autres beaucoup de précaution, et qu'il y a un grand nombre de choses répréhensibles sur lesquelles il faut se contenter de gémir et le prier; car, entreprendre de censurer tous les dérègle

« PreviousContinue »