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opinions nouvelles qu'Ortès crut devoir combattre en partie, en proclamant, toutefois, la plus hardie et la plus importante de toutes, le laissez-faire; mais, malgré cette révolution opérée dans les esprits méditatifs, les doctrines des écrivains français et italiens conservaient encore cette teinte de moralité et de bienfaisance que le christianisme et les vieilles traditions des pays agricoles maintenaient sur le continent européen. Il n'en était plus de même en Angleterre, où la violence de la réforme religieuse et l'esprit exclusivement commercial avaient changé les mœurs publiques, donné un vaste essor à l'industrie manufacturière et altéré profondément le principe de la charité. Depuis longtemps, dans ce royaume, les pauvres ouvriers qui, dans les états catholiques, se trouvaient placés sous la protection des aumônes et de la vigilance du clergé, étaient une charge du gouvernement qui, ayant créé pour eux une taxe spéciale, prélevée sur la propriété territoriale, semblait avoir acquitté sa dette et n'avoir plus à s'occuper de leur sort. La situation géographique de l'Angleterre la rendait essentiellement commerçante et industrielle. L'affaiblissement des principes religieux, suite nécessaire de sa séparation de l'unité catholique, opérée par un despote immoral et sanguinaire, avait fait perdre de vue et oublier en quelque sorte la puissance civilisatrice des idées morales. Ainsi, l'économie politique, encore charitable, religieuse, conforme au droit des gens, en France et en Italie, devait apparaître en Angleterre tout imprégnée de l'esprit de commerce, dont l'égoïsme a été si énergiquement caractérisé par Montesquieu. « Si l'esprit de commerce, dit notre immortel publiciste, unit les nations, il n'unit pas de même les particuliers. Nous voyons que dans les pays où l'on n'est affecté que de l'esprit de commerce, on trafique de toutes les actions humaines et de toutes les vertus morales. Les plus petites choses, celles que l'humanité réclame, s'y donnent pour de l'argent. L'esprit de commerce produit chez les hommes un certain sentiment de justice exacte opposé d'un côté au brigandage, et de l'autre à ces vertus morales qui

(1) Esprit des lois.

(2) Idem, édition anonyme de 1764.

(3) Traducteur d'Adam Smith, auteur d'un abrégé élémentaire des principes de cet économiste et d'une histoire de la

ÉCONOMIE POLITIQUE.

font qu'on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu'on peut les négliger pour ceux des autres (1). » Le système du commerçant se réduit à ce principe: «Que chacun travaille pour soi comme je travaille pour moi je ne vous demande rien qu'en vous en offrant la valeur. Faites-en autant (2). » Dans ce peu de mots, Montesquieu a indiqué toute la moralité de l'économie politique anglaise, qui se résume aujourd'hui dans le principe de la production sans bornes des richesses matérielles par le monopole des capitaux et de l'industrie.

Les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, d'Adam Smith, furent publiées en 1776. Nous devons placer ici un exposé de cet ouvrage célèbre et des principaux jugements dont il a été l'objet.

« De toutes les vérités aperçues par les économistes français, dit M. le comte Germain Garnier (5), les unes étaient d'une faible utilité dans la pratique, les autres se trouvaient contredites dans leur application par des circonstances accessoires que la théorie n'avait pas fait entrer dans ses calculs.

« Pendant que cette secte occupait l'Europe de ses spéculations, un observateur anglais, plus profond et plus habile, portait ses recherches sur la même matière et travaillait à poser les fondements de la vraie doctrine de l'économie politique.

« Une grande vérité, la plus féconde en conséquences, la plus utile pour la pratique, celle d'où découlent tous les principes de la science, fut aperçue par Smith, et lui révéla tous les mystères de la formation et de la distribution des richesses. Ce grand homme reconnut que l'agent universel de la création des richesses était le travail, et il s'attacha à analyser la puissance de cet agent, et à rechercher les causes qui le produisent et l'accroissent. Ce qui distingue la doctrine de Smith de celle des économistes, c'est le point duquel ils partent l'un et l'autre pour déduire des conséquences. Les derniers remontaient à la terre, comme source primitive des richesses; l'autre s'appuie sur le travail, comme l'agent universel qui les produit. Dès le premier coup d'œil on reconnaît combien l'école du

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professeur d'Édimbourg doit l'emporter sur celle des philosophes français, sous le rapport de l'utilité pratique et de l'application de ses préceptes.

« Le travail étant une puissance dont l'homme est la machine, l'accroissement de cette puissance ne doit guère trouver d'autres bornes que celles presque indéfinies de l'intelligence et de l'industrie humaine, et elle est susceptible, comme ces facultés, d'être dirigée par des conseils et perfectionnée par les secours de la méditation. La terre, tout au contraire, abstraction faite de l'influence qu'a le travail sur la nature et la quantité de ses productions, est entièrement hors du pouvoir des hommes sous tous les autres rapports qui pourraient rendre plus ou moins avantageuses son étendue, sa situation et ses propriétés physiques.

»

Suivant Smith, l'économie politique a pour but de procurer au peuple un revenu ou une subsistance abondante, et en même temps de former à la communauté un revenu suffisant pour le service public. Elle se propose d'accroître la richesse pour enrichir à la fois le peuple et le souverain. Le travail est la source de toute richesse. La quantité d'or | et d'argent, dans un royaume, étant indifférente, la balance du commerce est une chimère. Il faut la liberté entière du commerce, point de prohibitions, point de primes, point de droits à l'entrée et à la sortie, point de douanes. Il faut s'occuper exclusivement d'exciter le travail et ne pas s'embarrasser de la consommation, qui viendra d'ellemême.

« Avant Smith, dit M. Jean-Baptiste Say, on avait plusieurs fois avancé des principes très-vrais. Il a montré le premier pourquoi ils étaient vrais; il a fait plus, il a donné la vraie méthode de signaler | les erreurs. Il a appliqué à l'économie politique la nouvelle manière de traiter les sciences, en ne recherchant pas les principes abstractivement, mais en remontant des faits les plus constamment observés, aux causes que découvrent le raisonnement et non de simples abstractions. De ce qu'un fait peut avoir une cause, l'esprit de système en conclut la cause : l'esprit d'analyse veut savoir pourquoi cette cause a produit cet effet, et s'assure qu'il n'a pu être produit par aucune autre cause. L'ouvrage de Smith est une suite de démonstrations qui ont élevé plusieurs propositions au rang de prin

cipes incontestables, et en ont plongé un bien plus grand nombre dans ce gouffre où les systèmes, les idées vagues, les imaginations extravagantes se débattent un certain temps avant de s'engloutir pour toujours. Adam Smith n'a pas toujours embrassé l'ensemble des phénomènes de la production et de la consommation des richesses. Mais, grâce à lui, la plus obscure des sciences deviendra bientôt la plus précise, et celle de toutes qui laissera le moins de faits inexpliqués (1). »

Les doctrines de Smith, adoptées avec empressement par les grands capitalistes de l'Angleterre, ne tardèrent pas à imprimer une forte impulsion à l'industrie anglaise. Le gouvernement de ce royaume, qui aspirait à la suprématie universelle du commerce des mers, seconda puissamment le développement immense donné à la production manufacturière, et sut, plus tard, profiter habilement de la facilité que lui donnait la guerre européenne allumée contre la France, pour s'assurer la possession de tous les débouchés qui nous étaient fermés. Nous aurons occasion d'examiner bientôt les résultats de la domination industrielle de l'Angleterre. Suivons la marche et les progrès de l'économie politique en France.

A l'époque où parut l'ouvrage de Smith (qui fut l'ami du ministre Turgot, auquel néanmoins il ne put faire adopter entièrement ses doctrines), Louis XVI régnait depuis deux années : c'était l'époque où toutes les idées qui se rapportaient à l'amélioration du sort des peuples, étaient avidement accueillies par le cœur généreux de cet excellent et trop malheureux prince. Mais c'était aussi le moment où l'esprit anti-religieux et anti-monarchique faisait une irruption profonde en France, el préparait la grande catastrophe de la révolution de 1789. La science de l'économie politique qui, dès-lors, ne pouvait s'avancer en moralité et en progrès, servit aux attaques dirigées contre toutes les institutions sociales. Un instant relevée et illustrée par les travaux de quelques membres de nos assemblées législatives, elle fut avilie et prostituée dans les actes et les écrits, des hommes de la terreur et du directoire. C'était exilé et proscrit, que M. Germain Garnier terminait sa belle traduction

(1) Traité d'économie politique, par M. Jean-Baptiste Say.

de l'ouvrage de Smith, et adressait à la France des conseils judicieux et presque prophétiques (1).

Le consulat et l'empire devaient être peu favorables à l'économie politique (2). L'esprit d'examen et de critique appliqué à tous les actes du gouvernement était incompatible avec l'homme dont l'immense génie ne sut lutter contre la tendance des opinions en faveur de la liberté, qu'en les forçant au silence. Le Traité d'économie politique de M. J.-B. Say parut en 1804, et ne put être réimprimé que dix ans après, c'est-à-dire au commencement de la restauration.

Ce n'est donc que depuis la restauration que l'économie politique put devenir, en France, l'objet d'une étude libre et approfondie. Nos relations avec l'Angleterre et l'importation des ouvrages d'économie politique publiés dans ce royaume et ailleurs, appelèrent sur ce terrain presque nouveau les méditations des écrivains et des hommes d'état, qui purent se livrer alors à des travaux que ne repoussait plus une politique ombrageuse et inquiète. Toutefois, la révolution, due en si grande partie aux doctrines hardies du philosophisme moderne, avait enlevé aux institutions, aux lois et aux mœurs, toutes leurs bases religieuses et morales. Elle communiqua aux systèmes économiques cette sécheresse de cœur, cette absence d'humanité et de charité, et enfin, ce matérialisme égoïste que devait révéler bientôt en France, comme en Angleterre, l'application des doctrines de l'école fondée par Smith.

(1) M. Herrenschwand, né en Suisse, publia à Londres, en 1796, son Traité d'économie politique et morale de l'espèce humaine, dans lequel il s'est attaché à indiquer: 1o Comment les peuples doivent être libres et heureux selon l'ordre général de l'univers; 2o les devoirs des gouvernements qu'il considère comme les délégués du Créateur de l'univers, et devant, à ce titre, gouverner l'espèce humaine comme le Créateur l'eût fait lui-même s'il avait jugé à propos d'en garder la direction immédiate entre ses mains. M. Herrenschwand établit en principe que l'ordre général de l'univers impose à l'espèce humaine la loi de se multiplier sur la terre autant que cette planète est capable de lui fournir de subsistance, et celle de multiplier ses besoins artificiels autant que les choses de la terre lui offrent d'usages à appliquer. Il considère comme un crime contre l'ordre général de l'univers, soit de la part des peuples, soit de la part des gouvernants, toute infraction à ces lois, et tout obstacle apporté à leur accomplissement. On voit que, sous certains rapports, il se rapproche de l'école de M. Say. Il n'est eependant pas le partisan de Smith, qu'il attaque avec amertume, ainsi que Montesquieu, Rousseau, Raynal, Voltaire, etc. L'ouvrage de M. Herrenschwand étincelle de pensées fortes et lumineuses, et n'a pu être conçu que par un homme de génie.

L'exemple éblouissant de la prospérité industrielle de l'Angleterre, que l'on s'empressait de visiter, excita l'ardeur des capitalistes français. On les vit à l'envi chercher à introduire en France les systèmes d'industrie qui avaient opéré, de l'autre côté de la Manche, des merveilles dont l'éclat séduisait les regards superficiels.

Cependant des observateurs profonds (3) avaient attentivement suivi les progrès et les résultats des systèmes basés sur le principe d'une production sans limites. Ils avaient reconnu qu'en Angleterre la population, et avec elle la taxe des pauvres, s'était accrue en raison des progrès de l'industrie: ils avaient pressenti que lorsque l'industrie aurait pu obtenir d'un seul homme la quantité d'ouvrage que donnaient auparavant cent cinquante artisans, le moindre point d'arrêt devait amener une baisse sur le prix des salaires, et que dès lors toute garantie d'existence avait disparu pour l'ouvrier prolétaire qui se trouvait exposé aux tourments d'une disette factice. La disparition des associations des corps et métiers commençait à produire des conséquences fatales; on ne pouvait oublier que, plus d'une fois, les souffrances et la misère des ouvriers, à la merci des entrepreneurs d'industrie, s'étaient manifestées par de graves atteintes portées à la tranquillité publique. Le célèbre ouvrage de Malthus, sur le principe de la population, imprimé en Angleterre, en 1798, mais qui ne fut guère connu en France que par la traduction de M. Pierre Prevost, de Genève, publiée en 1809, avait confirmé

Mais son système, qui s'écarte totalement des principes religieux du christianisme, manque de bases solides, et n'offre point d'applications pratiques à l'état de la société européenne.

(2) Le seul ouvrage remarquable d'économie politique qui ait paru sous le consulat est une brochure sans nom d'auteur intitulée : l'Économie politique réduite à un principe: augmenter continuellement les valeurs au moyen desquelles on échange, dans la proportion qu'indique l'augmentation possible de la production, ou augmenter le numéraire à proportion qu'on peut produire des denrées. Toutes les questions relatives aux moyens de fonder le crédit public et de mesurer et d'exciter la production, aux emprunts, au commerce extérieur et intérieur, aux machines, etc., y sont traités avec une précision mathématique et une justesse de coup d'œil qui annoncait un véritable homme d'état. Cet écrit était l'ouvrage d'un jeune homme de vingt-deux ans, qui a justifié, depuis, par des talents d'un ordre supérieur, tout ce qu'il promettait dans un àge presque voisin de l'adolescence (*).

(3) Principalement M. le comte Germain Garnier. Voir le chap. VI du livre II.

(*) M. le baron de V *******, ancien ministre d'état, et l'un des derniers pairs de France nommés par Charles X.

de justes alarmes sur les causes d'une détresse qui se révélait au sein de l'abondance. On commença à soupçonner que la science de la production des richesses n'était pas celle qui répand le plus de véritable bonheur. Une controverse animée s'établit sur les théories de l'économie politique, et donna une nouvelle direction aux esprits qui s'occupaient de cette science.

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Depuis Smith, dit M. Storch (écrivain russe, dont les doctrines sont en général basées sur celles de Smith et de M. Say), une foule d'ouvrages ont paru sur la doctrine nationale dans presque tous les pays de l'Europe. Les meilleurs esprits, les hommes les plus éclairés se sont rangés sous sa bannière; plusieurs d'entre eux ont commenté son système et ont tâché de l'éclairer et de le rendre populaire (1). D'autres, l'appliquant aux pays où ils vivaient et aux circonstances actuelles où ces pays se trouvaient, ont donné des conseils salutaires. Quelques auteurs, à la vérité, ont essayé de combattre les résultats de la doctrine de Smith, ou ses principes les plus essentiels (2). Enfin, on a cherché à concilier la doctrine de Smith, tantôt avec le système mercantile (3), tantôt avec celui des économistes (4). Un seul auteur a osé défendre le système mercantile contre les raisonnements de Smith (5). »

Presque tous les économistes de l'époque actuelle appartiennent plus ou moins à l'école de Smith (6); mais ce qui est digne de remarque, c'est que les doctrines de l'écrivain anglais, conservées en ce qui concerne quelques principes importants, ont été singulièrement modifiées par les écrivains français et italiens qui, éclairés par l'expérience, ont cherché à rendre à la science un caractère plus moral

(1) MM. Jérémie Joyce; Jean-Baptiste Say; Lueder de Berlin, etc.

(2) MM. Steuart, Herrenswand, Gray, Lauderdale, Ganilh, de Sismondi.

(3) M. Dutems.

(4) M. le comte Germain Garnier.

(5) M. Ferrier.

(6) MM. Ricardo, Mill, Mac Culloch, Storch, etc. - MM. Malthus, de Sismondi et Droz se sont séparés sur beaucoup de points des doctrines de Smith dont ils ont aperçu, les premiers, la tendance funeste sur le sort des classes inférieures.

(7) M. J.-B. Say est l'un des auteurs qui ont le plus contribué à répandre et à accréditer en France et en Europe les théories de Smith, qu'il a simplifiées et améliorées à beaucoup d'égards. Membre du tribunat, il paraît que ses opinions politiques avaient déplu à l'empereur Napoléon, car un avis placé à la tête de la

et plus humain. Quelques Anglais ont même cédé à cet exemple. Sans doute, ils ne pouvaient demeurer insensibles au spectacle de la misère qui accompagnait l'accroissement excessif et indéfini de la production et de la concurrence. D'ailleurs, des esprits élevés ne pouvaient se contenter d'une doctrine qui négligeait les richesses morales pour ne s'occuper que de la richesse matérielle.

Et d'abord, M. J.-B. Say, l'un des hommes qui s'est attaché avec le plus de persévérance à rectifier et à compléter l'économie politique, fit apercevoir deux graves erreurs qui enlevaient aux théories de Smith leurs bases les plus solides. Smith attribuait au seul travail de l'homme le pouvoir de produire des valeurs. C'était une illusion. Une analyse plus exacte, due à M. Say, prouve que ces valeurs sont dues à l'action du travail, ou plutôt de l'industrie de l'homme combinée avec l'action des agents que lui fournit la nature et avec celle des capitaux.

Smith avait borné le domaine de cette science aux valeurs fixées dans des substances matérielles. M. Say y comprit aussi les valeurs qui, bien qu'immatérielles, n'en sont pas moins réelles, cette richesse immatérielle étant si peu fictive qu'on échange journellement l'exercice de son art contre de l'argent et de l'or. C'est ainsi qu'il enleva à l'économie politique la distinction, humiliante pour l'homme, entre le travail productif et le travail improductif. De plus, Smith n'offrait rien de complet, rien de bien lié sur la manière dont les richesses se distribuent dans la société. M. Say s'est efforcé de remplir ces lacunes et il l'a fait souvent avec succès (7).

Dans son Traité d'économie politique, publié en 1803, cet écrivain exprime le désir que la science

seconde édition de son Traité d'économie politique, traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, annonce qu'à peine la première édition publiée en 1803 était épuisée, que déjà il ne lui était plus permis d'en publier une seconde. « La presse, dit l'éditeur, n'était plus libre; toute représentation exacte des choses devenait la censure d'un gouvernement fondé sur le mensonge et dont chaque mesure était une calamité. » M. J.-B. Say confirme ces assertions dans la dédicace de son ouvrage à l'empereur Alexandre, en 1814. « Sire, dit-il, votre majesté m'a permis de déposer à ses pieds ce fruit de mes études et de mes travaux. Pendant dix années, j'ai été obligé de cacher, comme un crime, un ouvrage qui me semble renfermer quelques résultats utiles pour les princes et les nations. Mais enfin, la puissance de vos armes, secondée par les efforts de vos génė– reux alliés et par l'élan de tout ce qui s'est rencontré en Europe d'amis des lumières, a brisé les fers qui enchaînaient

ne sorte pas des bornes où l'avait circonscrite Adam Smith. Il définit ainsi l'économie politique: a Celle qui traite de la production et de la distribution des richesses. » Il veut qu'on la distingue soigneusement de la politique, de la statistique et des autres sciences morales et administratives. Cependant, et, comme entraîné par un penchant irrésistible, il n'est guère de sujet de politique, de morale, de religion où il n'ait cherché à puiser et à appliquer les principes de la science économique, et il ne cesse de vanter l'influence de celle science sur la population, la puissance des états et le bonheur des peuples (1).

Vingt ans après, et dans son Cours d'économie politique, s'efforçant d'excuser l'esprit d'égoïsme de l'école anglaise, qu'il ne veut pourtant pas abandonner, il s'exprime ́ainsi : « L'objet de l'économie politique semble avoir été restreint jusqu'ici à la con

toule pensée libérale, et repoussé la barbarie dont nous observions avec terreur les rapides progrès. Qu'il m'est doux, Sire, de pouvoir enfin vous proclamer publiquement un culte que depuis de nombreuses années je rendais dans mon cœur à votre majesté impériale, et de lui offrir un hommage d'autant moins indigne d'elle qu'il a été refusé à l'usurpation insatiable, au crime triomphant. L'histoire revendiquera les grands événements de notre délivrance, pour en composer ses plus magnifiques tableaux, etc. »>

Il est remarquable de voir l'avénement de la restauration ainsi jugé par un homme tel que M. Say, et nous devions opposer ses expressions formelles aux écrivains et aux orateurs qui n'ont cessé de représenter les Bourbons de la branche ainée, ct, par une conséquence logique, ceux de la branche cadette, comme imposés violemment à la France par les armes étrangères. M. Say proclame hautement, à la face de l'Europe, que l'invasion des hommes du nord nous déroba à la barbarie, à l'usurpation, au crime triomphant. Il était bon de prendre acte de telles paroles.

Si nous sommes d'accord sur ce point historique avec M. J.-B. Say, nous ne pouvons, à notre grand regret, l'être constamment sur les doctrines d'économie politique. Il est juste de reconnaître, avec M. Droz, « qu'aucun auteur n'a rendu plus de services que M. Say à l'économie politique; que le rare talent av c lequel il a complété et rectifié cette science, que l'ordre qu'il a su lui donner, que son style enfin, qui réunit la clarté à l'élégance et la chaleur qu'admettent les sujets sévères, l'ont placé à la tête des hommes qui, dans leurs veilles, explorent la science des richesses, et lui ont mérité une réputation qui fait honneur à notre patrie. » Mais on ne saurait dissimuler en même temps que cet écrivain si recommandable n'ait justifié souvent une partie des reproches que lui adresse, en ces termes, un spirituel publiciste (M. le vicomte de St-Chamans) : « M. Say, dit-il, n'a pas de scrupules: quand il a admis un principe, aucun résultat ne l'effraie, aucune conséquence ne lui paraît trop dure, aucun fait ne l'étonne. C'est la faute des faits quand ils démentent tous ses systèmes. Avec un esprit méthodique et fort juste, sinon dans l'art d'apprécier les principes, du moins dans l'art d'en tirer toutes les conséquences, il s'est emparé du système de Smith. Il l'a rangé dans un ordre plus méthodique et l'a

naissance des lois qui président à la formation et à la distribution des richesses: c'est ainsi que moimême je l'ai considéré dans mon traité d'économie politique, publié en 1803. Cependant on peut voir dans cet ouvrage même que cette science tient à tout dans la société. Depuis qu'il a été prouvé que les propriétés immatérielles, telles que les talents et les facultés personnelles acquises, forment une partie intégrante des richesses sociales, et que les services rendus dans les plus hautes fonctions ont une analogie avec les plus humbles; depuis que les rapports de l'individu avec le corps social et leurs intérêts réciproques ont été clairement établis, l'économie politique, qui semblait n'avoir pour objet que les biens matériels, s'est trouvée embrasser le système social tout entier. Cependant si nous ne voulons pas nous lancer dans une carrière infinie, il convient de circonscrire l'objet de nos recherches.

perfectionné dans l'analyse de la production et de la distribution des richesses; mais aussi il a accueilli ses erreurs sur la consommation, les a portées beaucoup trop loin, et les a étendues de tous côtés, en multipliant les conséquences d'un principe erroné. » (Le vicomte de St-Chamans, Système d'impôt.)

(1) On trouve dans le Cours d'économie politique de M. Say les axiomes suivants, que nous avons recueillis au milicu de beaucoup d'autres non moins dignes d'être mis au rang de véritables paradoxes, d'opinions erronées et dangereuses, ou d'aveux que condamne la science économique.

Il vaut mieux apprendre à satisfaire ses besoins que de n'en point avoir : les besoins multiplient les jouissances : la modération dans les désirs, se passer de ce qu'on n'a pas, est la vertu des moutons; il convient aux hommes de se procurer légitimement tout ce qui leur manque. Les besoins manquent encore plus souvent aux nations que l'industrie. Une jurisprudence uniforme est inutile; des arbitres, en tout, sont les meilleurs juges les règles de l'équité naturelle sont, dans certains cas, plus justes que celles de la législation, et pourraient servir de règle aux tribunaux. Les actes de l'administration sont des occasions de dépense pour les administrés; un administrateur est quelquefois utile sans rien faire. En France la conscription et le recrutement militaire, et la presse des matelots en Angleterre, sont la violation la plus scandaleuse de la propriété et de tous les droits naturels. - Les prêtres cherchent les à multiplier la population pour remplir leurs mosquées, La morale considère potentats pour grossir leurs bataillons. les actions sous un autre point de vue que l'économie politique. La sagesse des siècles proverbialement citée n'est que l'ignorance des siècles. Les ambassadeurs et la diplomatie sont une sottise antique et une source de guerres. Les propriétés foncières sont les moins sacrées de toutes les propriétés, etc., etc. Il est évident que dans ces différentes propositions M. Say n'a envisagé que le côté économique, et a négligé totalement les considérations politiques et morales; mais dans ce cas n'est-on pas en droit de penser que l'économie politique, ainsi considérée et appliquée, conduisait dircctement au bouleversement de la société (*)?

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(*) Nous apprenons aujourd'hui, en traçant ces lignes, la mort de J.-B. Say (novembre 1832.)

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