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LE

CHRÉTIEN ÉVANGÉLIQUE

REVUE RELIGIEUSE DE LA SUISSE ROMANDE

Que, suivant la vérité dans la charité, nous
croissions à tous égards en Celui qui est le
chef, savoir Christ.
EPH. IV, 15.

Bel état de l'Eglise, quand elle n'est plus
soutenue que de Dieu!
PASCAL.

TRENTE-SIXIÈME ANNÉE

1893

LAUSANNE

BUREAU DU CHRÉTIEN ÉVANGÉLIQUE

chez Georges Bridel & Cle éditeurs.

Tous droits réservés.

Δ

KF23532(36)

HARVARD
UNIVERSITY
LIBRARY

Oct 26, 1954

Gackor

Le Comité de rédaction dirige la marche générale du journal. Chaque collaborateur demeure d'ailleurs responsable de ses propres articles, sans être solidaire des vues exprimées par d'autres collaborateurs.

LAUSANNE. IMP. GEORGES BRIDEL & CIE

LE CHRÉTIEN ÉVANGÉLIQUE

L'EIL SPIRITUEL

Luc XI, 34, 35.

Voici, dans un de ces sites où se réunissent les admirateurs de la nature, un homme assis, la face tournée vers le merveilleux panorama de nos Alpes. Le soleil qui descend à l'horizon semble vouloir déployer toutes ses ressources avant de disparaître. Après avoir prodigué les effets les plus brillants, ses derniers rayons revêtent d'un charme infiniment doux les sommets que la nuit s'apprête à envelopper de ses ombres. De toutes parts éclatent des exclamations d'admiration et de reconnaissance. Un seul, notre spectateur, reste impassible. Ce qui transporte les autres d'enthousiasme ne provoque pas même chez lui le moindre mouvement de surprise ; on dirait que ces beautés n'existent pas pour lui.... Hélas! il n'est que trop vrai. Pour lui, les mots clarté, rayons, couleurs sont dépourvus de sens; aucune réalité n'y correspond. C'est en vain que le ciel s'empourpre, que les cimes neigeuses étincellent comme des flèches d'or; pour lui, pauvre aveugle de naissance, c'est la nuit, toujours la nuit.

S'il vous est arrivé de rencontrer en de pareilles circonstances un de vos semblables privé de la vue, vous aurez ressaisi, avec une émotion faite de sympathie et de reconnaissance, une de ces vérités élémentaires à côté desquelles nous passons journellement sans y prendre garde, c'est qu'il ne suffit pas que la lumière existe pour que nous puissions l'utiliser et en apprécier les bienfaits, il faut encore posséder un organe capable de la percevoir. A quoi nous servirait le flambeau que la main de Dieu a allumé dans l'espace, sans l'œil qui s'en approprie les rayons et devient ainsi, selon la

parole de Jésus, « la lampe du corps? » Et si c'est grâce à notre œil que la lumière est pour nous ce précieux auxiliaire qui nous permet de diriger sûrement nos pas et d'exercer librement notre activité, il importe qu'un tel organe soit bien constitué, parfaitement sain : << Ton œil est la lampe de ton corps. Lorsque ton œil est en bon état, tout ton corps est éclairé, mais lorsque ton œil est malade, ton corps est dans les ténèbres. Prends donc garde que la lumière qui est en toi ne soit ténèbres. »

Il en est exactement de même dans le domaine spirituel, auquel cette parole de Jésus nous invite à faire l'application de cette vérité.

Elle brille, la lumière destinée à éclairer les âmes, la splendeur de la vérité éternelle. Comme le disait le sacrificateur Zacharie dans son cantique : « Le soleil levant nous a visités d'en haut pour éclairer ceux qui étaient assis dans les ténèbres.» JésusChrist, l'envoyé de Dieu que les prophètes avaient annoncé comme le soleil de justice, la lumière des nations, Jésus-Christ est venu, et le pur éclat de la vérité céleste qui est sainteté et amour s'est dégagé, se dégage encore de sa personne, de son enseignement et de son œuvre pour illuminer notre monde, dont il éclaire aujourd'hui une portion considérable. Avec plus de raison encore que l'apôtre saint Jean nous pouvons dire : « Les ténèbres passent, la vraie lumière luit déjà.» Ce qui demeura si longtemps voilé aux regards de l'humanité, Dieu, ses perfections, ses pensées et sa volonté à notre égard, le sens et le but de la vie, tout cela nous a été révélé par la lumière qui procède de Jésus-Christ. Quoiqu'elle ne déploie pas encore toute sa splendeur, elle est assez vive pour atténuer l'ombre des mystères qu'elle laisse subsister, pour dissiper l'incertitude touchant ce qu'il nous importe de connaître et indiquer nettement à chacun la voie à suivre. Et de même qu'aux rayons de l'astre du jour d'arides rochers et de mornes champs de neige peuvent revêtir l'aspect le plus attrayant, de même à la lumière de l'Evangile de la grâce, les difficultés et les douleurs de l'existence perdent peu à peu leur caractère effrayant, deviennent acceptables, provoquent même la louange et l'action de grâce. Elle brille la lumière du monde, sans avoir rien perdu de son éclat, bien que des siècles nous séparent de son lever.

:

Tous en profitent-ils ? Vous connaissez ces cartes du monde destinées à raviver le zèle missionnaire des chrétiens les pays évangélisés y figurent en blanc, les contrées païennes en noir. A en juger d'après leur description sommaire, seuls les païens demeurés jusqu'ici en dehors du rayonnement évangélique seraient assis dans les ténèbres de l'ombre de la mort, tandis que, sans exception aucune, les habitants des contrées où luit le flambeau de la Parole du Christ jouiraient de la pleine lumière. Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, que tous fussent des voyants capables de discerner la lumière, de l'apprécier et d'en profiter! Hélas! nous ne le savons que trop, les aveugles foisonnent en ces lieux inondés de célestes clartés. Que d'âmes encore enveloppées d'épaisses ténèbres morales dans ces contrées où l'Evangile est annoncé et mis à la portée de tous ! Que d'hommes pour lesquels Dieu, le péché, la grâce, la sainteté, la vie éternelle ne sont que des mots, et qui, en présence des faits de l'ordre spirituel les plus propres à éveiller la crainte, l'admiration ou la reconnaissance, demeurent aussi impassibles qu'un aveugle devant le plus grand spectacle! En dehors de ce que perçoit l'œil de la chair, ils ne voient rien; ils cheminent sans convictions, sans principes, sans but, au gré de leurs instincts, au gré surtout de ce maître que l'Ecriture appelle le « prince des ténèbres» et qu'elle nous montre menant à la perdition ceux qui lui donnent prise sur

eux.

Il y a donc, correspondant à la lumière spirituelle, un œil spirituel capable de la percevoir. Cet œil auquel Jésus fait allusion dans notre texte, c'est notre cœur ; et cet œil peut être atteint de cécité. Il l'est chez ceux dont nous venons de parler : « Le dieu de ce siècle, dit saint Paul, a aveuglé leur entendement, afin qu'ils ne voient pas briller la splendeur de l'Evangile de la gloire de JésusChrist qui est l'image de Dieu 1. » Aucun rayon n'est parvenu jusqu'à leur œil intérieur, qui, s'il était éclairé, deviendrait le flambeau de leur être tout entier « La lumière qui est en eux n'est que ténèbres; et il en sera ainsi aussi longtemps que leur cœur ne se sera point ouvert à la vérité.

Mais vous, cher lecteur, vous n'êtes pas de ce nombre. Sollicité 1 2 Cor. IV, 4.

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