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le patriarche Joseph, étaient arrivés à Venise, le 8 février 1438. A cette date, le concile général se trouvait déjà ouvert, depuis le 8 janvier, à Ferrare, au grand désappointement des Pères de Bâle, ce qui faisait écrire à l'un d'eux, Ænéas Sylvius, le futur Pie II, cette phrase pleine d'une douce ironie : << Risit Oriens Latinorum insaniam, qui sibi ipsi dissentientes, aliorum unionem perquirerent ». Salués, au nom d'Eugène IV, d'abord par le grand cardinal Nicolas Albergati, puis par le non moins fameux Julien Césarini, les prélats orientaux hésitèrent quelque temps sur le parti à prendre. Où valait-il mieux se rendre? à Ferrare ou à Bâle? Le doge, lui, leur conseillait d'attendre à Venise l'arrivée des ambassadeurs de Bâle et des représentants des princes. Finalement les légats du Pape eurent gain de cause; au bout de vingt jours d'actifs pourparlers, l'empereur, suivi d'un pompeux cortège, se dirigea sur Ferrare, où il fit, le 4 mars, son entrée solennelle, accueilli avec munificence par Eugène IV. Quatre jours plus tard, le 8 mars, le patriarche arriva à son tour, escorté jusqu'auprès du Pape par quatre cardinaux, vingt-cinq évêques et le gouverneur de la ville. Le protocole de l'une et de l'autre réception avait donné lieu à d'assez vifs débats, qui se renouvelèrent avec non moins d'acuité à l'occasion de la première séance solennelle du concile, le mardi saint, 9 avril, dans la cathédrale de Ferrare, dédiée à San Giorgio. Mais on avait fini, malgré tout, par s'entendre.

Le 13 avril, une fois les fêtes pascales terminées, le Pape invita les évêques grecs à aborder, en réunions privées, l'examen des diverses questions dogmatiques sur lesquelles il y avait divergence entre les deux Églises. Les Grecs auraient bien voulu, ici encore, ne rien faire avant l'arrivée sans cesse annoncée, et toujours ajournée, des Pères de Bâle. Après quelques hésitations, on se mit pourtant à l'œuvre. Dix prélats de chaque parti, avec leurs secrétaires respectifs, au nombre de deux, devaient se réunir, deux fois par semaine, dans l'église San-Francesco, pour y discuter ensemble sur les points controversés. Ce furent, du côté des Grecs, les métropolites d'Éphèse, de Nicée, de Monembasie, de Lacédémone, d'Anchialo, et cinq autres, dont le siège n'est pas indiqué. Par ordre de l'empereur, les deux premiers, à savoir Marc d'Éphèse et Bessarion de Nicée, devaient seuls prendre la parole en public. A la tête des Latins se trouvaient les cardinaux Julien Césarini et Nicolas Albergati, l'archevêque de Rhodes André, et le savant dominicain espagnol Jean de Torquemada. Après un échange de compliments, les délégués abordèrent, dans la troisième séance, les questions à débattre. Julien Césarini les avait ramenées à quatre la Procession

1. [Dorothée de Mitylene] Ἡ ἁγία καὶ οἰκουμενικὴ ἐν Φλωρεντία σύνοδος (Rome, 1577), p. 9; 2e édition, (Rome, 1864), p. 14; Sylvestre Syropoulos, Vera historia unionis non verae inter Graecos et Latinos (Hagae-Comitis Haag, 1660), p. 115.

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du Saint-Esprit, les Azymes, le Purgatoire, et la Primauté romaine. A la demande des Grecs, la première de ces questions fut remise à plus tard, jusqu'à l'époque où le concile, par l'arrivée des Pères de Bâle et des représentants des princes, présenterait un aspect plus imposant. Sur les trois autres, ils s'engagèrent à répondre, dans le plus bref délai, après entente avec l'empereur. Celui-ci leur conseilla de choisir, pour commencer, l'une des deux dernières questions. Les Latins ne firent aucune objection, et c'est ainsi que, du consentement des deux parties, la question du Purgatoire fut la première à venir en délibération.

A la cinquième réunion, qui eut lieu le 5 juin, Julien Césarini exposa la doctrine catholique touchant le Purgatoire. Après l'avoir résumée en une courte formule, empruntée d'ailleurs au concile de Lyon et qui devait encore être insérée telle quelle dans le décret de Florence, le cardinal apportait à l'appui un certain nombre de textes empruntés au second livre des Machabées, à l'évangile de saint Matthieu, et surtout au chapitre de la première Épître aux Corinthiens. Venaient ensuite quelques témoignages patristiques, fournis, du côté de l'Orient, par S. Basile, S. Epiphane, S. Jean Damascène, S. Denys l'Aréopagite, Théodoret, S. Grégoire de Nysse, et, pour les Occidentaux, par S. Augustin, S. Ambroise, S. Grégoire le Grand. A ces arguments d'autorité s'ajoutait, pour finir, une preuve de raison. Cet exposé ayant été remis par écrit aux Grecs', leurs deux champions, Marc et Bessarion, y firent chacun une réponse particulière, qui fut ensuite fondue en une seule et remise aux Latins dès le 14 du même mois de juin 1438. Ce sont précisément ces réponses des Orientaux qui font l'objet principal de la présente publication. Il importe, dès lors, d'en examiner avec soin, sinon le contenu désormais accessible à tous, du moins l'origine et l'authenticité.

Le travail personnel de l'évêque d'Éphèse ne saurait être mis en doute. Il suffit, pour trancher la question, d'en appeler au témoignage des manuscrits fort nombreux, qui nous ont conservé, sous le nom de Marc, trois discours sur le Purgatoire, prononcés à Ferrare, en présence des cardinaux et des théologiens latins; et comme ces discours, quand ils sont reproduits in extenso, se suivent toujours dans un ordre constant, cet ordre est évidemment commandé par la succession chronologique. L'examen intrinsèque

1. Il a été inséré, mais avec de graves lacunes, par André de Santa-Croce dans sa Collatio XXII, c'est-à-dire à une place où l'on n'irait pas le chercher; aussi a-t-il échappé à beaucoup d'historiens. Comme il a naturellement servi de cadre aux réponses des Grecs et qu'il est fort court, j'ai cru bien faire de le republier ici, sous le n° I, avec de notables améliorations que la découverte du texte grec, resté jusqu'ici inconnu, m'a permis d'apporter à l'édition de Giustiniani, Acta conc. Florentini, Rome, 1638, p. 285-288.

conduit du reste aux mêmes conclusions. On n'a qu'à les relire pour s'apercevoir qu'ils constituent comme autant de répliques successives aux thèses latines. Le premier morceau, d'un caractère plus général, débute précisément par la formule présentéé par Césarini. Dans le second discours, on voit la discussion se resserrer autour de certains textes plus embarrassants, pour finir, avec le troisième morceau, sur des points de détail.

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Les discours de Marc d'Éphèse ont survécu dans leur intégrité, et il ne sera que juste de leur donner désormais l'hospitalité dans les collections conciliaires. En est-il de même de l'œuvre de Bessarion, ou tout au moins de cette réponse collective des deux prélats remise aux Latins le 14 juin' 1438? A cette question, qui ne paraît pas avoir été jamais discutée, il convient de répondre aussi par l'affirmative. Mais comme on semble avoir pris à tâche de l'embrouiller, il est nécessaire de commencer par dévider l'écheveau avant de présenter une conclusion qui soit absolument hors de

toute conteste.

Martin Crusius signale, dans sa Turco-Graecia, un opuscule qu'il décrit en ces termes Responsio Graecorum ad positionem Latinorum, opinionem ignis purgatorii fundantium et probantium, quae lecta et data fuit reverendissimis et reverendis Patribus et dominis deputatis die sabbati 13 mensis3 iunii 1438, in sacristia Fratrum Minorum, Basileae, praesentata Nicolao Cusano ». Si l'on supprime, ou plutôt si l'on rectifie les derniers mots de ce titre, on se trouve évidemment en présence de la réponse collective de Marc et de Bessarion. Que ce document ait été plus tard remis à Bâle au cardinal Nicolas de Cusa, la chose n'est point impossible; mais que cette remise ait été effectuée par les prélats grecs venus au concile, voilà qui dépasse toute vraisemblance. En juin 1438, les Grecs ne se trouvaient sûrement pas à Bâle, où ils ne se sont du reste jamais rendus, et l'on n'a pas connaissance, par ailleurs, que la question du Purgatoire ait été, je ne dis pas débattue avec les Orientaux, mais simplement posée au concile de Bâle. Chose non moins digne de remarque, c'est à des prélats délégués, Patribus et dominis DEPUTATIS, que les Grecs ont remis leur réponse. Des délégués de ce genre avaient bien été, on l'a vu, désignés à Ferrare; ils n'ont pu l'être à Bâle, pour la bonne raison que ce point de controverse n'y a même pas été mis en discussion. Allons plus loin. C'est le samedi, 14 juin, que la remise a eu lieu; or, d'après Dorothée de Mitylène, c'est le 14 juin que Bessarion répondit publiquement au nom des Grecs. Enfin, dernière coïncidence, on indique

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1. Cette date du 14 juin est expressément indiquée par Dorothée de Mitylène, op. cit., p. 10; 2° édit., p. 16. 2. P. 168.3. C'est 14 mensis qu'il faut lire, conformément à l'assertion de Dorothée de Mitylène, pour la raison bien simple qu'en 1438, le 13 juin ne tomba pas un samedi, comme il est dit ici, mais un vendredi.

comme lieu de réunion la sacristie des Frères Mineurs; et Dorothée de Mitylène, en désaccord sur ce point avec Syropoulos qui nomme l'église de Saint-André, qui n'est plus aujourd'hui affectée au culte', indique bien que la Commission des Dix se réunissait dans l'église de Saint-François2. La traduction grecque officielle de la Cedula présentée par les Latins n'est pas moins formelle; dans un trop bref préambule, elle mentionne le même local : ἐν τῷδε τοῦ μακαρίου Φραγγίσκου σκευοφυλακίῳ. Cette église de S.-François est encore desservie à Ferrare par les Mineurs Conventuels, et telle en était la notoriété, qu'elle renferme les tombeaux de la famille des marquis d'Este. Tout concorde, on le voit, dans notre hypothèse, et il n'est pas douteux que le document indiqué par Crusius ne soit la réponse grecque à l'exposé de Julien Césarini.

Autre question non moins grave. Cette Responsio Graecorum, si intéressante pour l'histoire du concile de Ferrare-Florence, a-t-elle jamais vu le jour? Oui encore, et l'on en compte plusieurs éditions. Un recueil, au contenu hétéroclite, comme on en publiait tant au XVIe siècle, a paru à Bâle en 1555 sous ce titre Orthodoxographa theologiae sacrosanctae ac syncerioris fidei doctores numero LXXVI [a Is. Heroldo collecta]. Basileae, 1555, in-folio. Or, parmi tant d'œuvres disparates contenues dans cet épais volume, il en est une, pages 1376-1390, qui répond exactement au signalement fourni par Crusius. Elle est intitulée : Apologia Graecorum de purgatorio igne in concilio Basileensi exhibita, nunc quam primum a Joanne Hartungo latinitate donata. Ici encore, corrigez Basileensi en Ferrariensi pour les raisons indiquées ci-dessus, et vous aurez le document même décrit dans la TurcoGraecia. L'opuscule est dédié à Otthenrich, comte palatin et duc de Bavière, et l'épître dédicatoire d'Hartung est datée de Heidelberg, le 4 des ides de septembre, autrement dit le 10 septembre 15453.

S'il faut en croire Harles, généralement bien informé, notre Apologia aurait été également publiée à Leipzig, en 1556. « Hic (libellus) graece et latine cum Alex. Alesii libello contra Lud. Nogarolam de traditionibus, prodiit Lipsiae 1556, 8°, sine nomine auctoris hoc titulo: Apologia Graecorum de purgatorio igne in concilio Basileensi (an. 1438) exhibita'. Puis, avant la fin du même siècle, Vulcanius en faisait paraître à Leyde, en 1595, en un volume in-8°, la traduction latine*.

1. Située sur la paroisse de Santa-Maria-in-Vado, elle est maintenant transformée en magasin, après avoir servi durant de longues années de dépôt militaire. On y montrait autrefois l'autel où avait célébré Luther: c'était le premier à droite en entrant. 2. Op. cit., p. 9; 2o édit., p. 15. - 3. Le recueil des Orthodoxographa est décrit avec beaucoup de détails dans Thomas Ittig, De bibliothecis et catenis Patrum, variisque veterum scriptorum collectionibus, Leipzig, 1707, p. 7 sqq. 4. Cf. Patr. Gr., t. 151, p. 1253, n° XXII. - 5. Ibid.

Ce n'est pas tout. Cette même traduction de Vulcanius, mais accompagnée cette fois du texte grec, reparaît au début du xvIIe siècle dans le célèbre pamphlet de Claude de Saumaise contre la primauté pontificale : Cl. Salmasii librorum de Primatu Papae pars prima. Cum apparatu. Accessere de eodem primatu Nili et Barlaami tractatus (Hanoviae Hanau, 1608). Je n'ai sous

la main que la réimpression parue à Leyde (Lugduni Batavorum) chez les Elzévir, en 1645, et là, notre opuscule occupe les pages 65-93 de l'Appendice. Le texte est le même que dans les Orthodoxographa; mais pour des raisons restées inconnues, le titre donné par le recueil de Bâle se réduit chez Saumaise à ceci : De Purgatorio igne liber unus. Et c'est sous ce nouveau titre, bien vague, que nous le voyons reparaître dans un recueil anonyme tout en grec, paru à Londres, suivant les contemporains comme Allatius, à Constantinople, d'après Legrand, aux environs de l'an 1627, par les soins de Nicodème Métaxas'. Ce recueil est si rare que Legrand n'en a connu que deux exemplaires, l'un appartenant au British Museum, l'autre à la célèbre bibliothèque du prince Georges Maurocordato, devenue, après la mort du prince, la propriété de M. Georges Baltazzi. Ma bibliothèque personnelle en possède un exemplaire. Comme chez Saumaise, l'opuscule sur le Purgatoire y vient immédiatement après le traité de Barlaam sur le Pouvoir du Pape et occupe les pages 31-40. Et c'est cette place purement accidentelle qui a dépisté les critiques en matière littéraire. Les uns ont attribué l'ouvrage à Nil Cabasilas, les autres à Nicolas Cabasilas, neveu du précédent, les autres enfin à Barlaam, sans qu'il soit d'ailleurs possible de citer un seul manuscrit à l'appui de l'une ou l'autre de ces attributions. C'est Barlaam qui l'a emporté, après que Pierre Arcudius le lui eut revendiqué dans un ouvrage de facture étrange, paru d'ailleurs après la mort de l'auteur, sous ce titre : Περι του καθαρτηρίου Πυρος κατα Βαρλαάμ, Πετρου του Αρκούδου. De Purgatorio igne adversus Barlaam Petri Arkudii. Romae, Typis et impen. Sac. Cong. de Propag. Fide, 1637, in-4°. L'opuscule sur le purgatoire y est reproduit par petites tranches, et réfuté, suivant les cas, en quelques lignes ou en plusieurs centaines de pages. Comme on le voit par la préface et aussi par l'imprimatur du Maître du Sacré Palais, en date du 1er avril 1637, le livre d'Arcudius fut publié par les soins du chiote Pantaléon Ligaridès, un de ces esprits merveilleusement souples, romains à Rome, grecs à Constantinople, russes à Moscou, toujours prêts à se livrer à qui leur donnera plus de dignités et surtout plus d'argent. Dans quelle mesure Ligaridès a-t-il respecté l'œuvre de son devancier, il est difficile de le dire, mais l'histoire ultérieure de cet aventurier autorise tous les soupçons.

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1. Ém. Legrand, Bibliographie hellénique du XVII° siècle, t. I, p. 240-3, no 168. 2. Cf. Fabricius, Bibliotheca graeca, éd. Harles, t. XI, p. 384 et 678.

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