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L'ouvrage est d'ailleurs si mal composé qu'il ne vaudrait pas la peine de s'y arrêter, si cette malencontreuse attribution à Barlaam d'une œuvre qui n'a absolument rien à voir avec le moine calabrais ne devait disparaître de l'histoire. Il est d'autant plus utile d'élucider cette question qu'un savant de l'envergure d'Allatius, renchérissant encore sur Arcudius, va jusqu'à crier à la supercherie et ne craint pas d'assurer que le véritable auteur de l'opuscule est un protestant du XVIe siècle! Voici en quels termes est formulée cette étrange hypothèse': « Ut vero meam de eo libro sententiam << proferam, dico, librum illum e sinu haereticorum esse desumptum, concin<< natumque eo tempore, quo Lutherani de Ecclesia Graeca sese bene mereri « existimabant, cum illam conarentur defendere adversus Romanam Eccle<< siam, et una cum ea cúcowpot fieri procurabant; putoque e latina ut plu«rimum in linguam graecam conversum. Nemo siquidem Graecorum adeo «< impudenter rem pertractasset, qui et auctoritatem sanctorum Patrum de<<< misse venerantur, et eorum dicta veluti eloquia divina osculantur, et «< cum de iis agunt, cum omni reverentia nomina eorum in scriptis referunt. « At is, quisquis sit auctor, testimonia Patrum contemnit, dicta pessime <«< calumniatur, et eos haereseos nota non veretur infamare. Et, quod magis <est, ad solam sacram Scripturam, reiectis Patrum scriptis, provocat, et << sexcenta alia, quae nec Graeci ipsi, nec Marcus Ephesius, nec Barlaamus, « licet acerrimo odio Latinos prosequerentur, vel scripto notare ausi fuis«sent ». Ici Allatius, il faut le dire, pousse vraiment trop loin sa constante manie de laver de tout reproche ses compatriotes, et l'on ne peut que sourire de son flair littéraire, quand on l'entend affirmer que Marc d'Éphèse, pour ne citer que lui, n'aurait pas osé parler sur ce ton des écrivains ecclésiastiques contraires à sa propre opinion. Il n'y a plus en effet de doute : la majeure partie de cet opuscule est empruntée, mot pour mot, à Marc d'Éphèse. C'est ce qu'il est facile de prouver 2.

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A lire avec un peu d'attention ce De Purgatorio igne liber unus, on s'aperçoit bien vite, 1o) que ce n'est pas une œuvre individuelle, mais collective,

1. De utriusque Ecclesiae... perpetua in dogmate de Purgatorio consensione, Romae, 1655, in-8°, no XXXIII, pag. 239. Cf. Migne, Theologiae cursus completus, t. XVIII, pp. 432-433. — 2. La solution proposée ici a été entrevue, sinon solidement établie, par un professeur de Moscou, Gorskij, dans son livre anonyme : Histoire du Concile de Florence (Moscou, 1847), traduite en anglais par Basile Popoff, The history of the council of Florence (Londres, 1861), et en grec dans l'Euayyeλtxòç Kapus, t. III (Athènes, 1860), p. 112-121, 165-171, 267-274, 308-315, 343-359, 399-417, 472-478, 504-522; t. IV (1861), p. 129-140, 175-186, 304-315, 363-368, 540-552. Gorskij pense que le Liber de Purgatorio n'est autre que la réponse de Marc d'Éphèse. Ce n'est là, on va le voir, qu'une demi-vérité, d'autant plus que Marc a trois discours sur ce sujet. Avec lequel faudrait-il établir l'identification, c'est ce que le professeur moscovite a négligé de dire.

composée, détail à retenir, après une longue et pénible traversée : iv te πόνον ὑποστᾶσι κατὰ τὴν μακρὰν ταύτην ἀποδημίαν τοσοῦτον ( 1); 2°) qu'elle s'adresse à des gens qui ont beaucoup travaillé à amener les Grecs à cette assemblée : ὑμῖν τε τοσόνδ ̓ ὑπὲρ τῆς προκειμένης ἡμῶν συνελεύσεως προκαταβαλομένοις σποʊdйç (ib.); 3o) qu'elle a été présentée au début des délibérations, avant l'examen de toute autre question, circonstance dont profitent les auteurs pour formuler le vœu d'une solution pacifique non seulement de l'article en cause, mais encore de tout autre point controversé : οὐκ ἐπὶ τοῦ προκειμένου νυνὶ τούτου ζητήματος ἐλπίς ἐστι γενήσεσθαι μόνον, ἀλλὰ καὶ ἐπὶ πάνω Twv low; twv älλwv (ib.); 4°) qu'elle constitue une réplique à un exposé présenté antérieurement par les Latins, dont elle examine, l'un après l'autre, tous les arguments, à commencer par le résumé du début, qui se trouve être, on l'a déjà remarqué, la formule même du futur décret de Florence; 5°) enfin qu'elle répond, sous le 18, au cinquième argument des Latins tiré de la primauté romaine, et cet argument occupe effectivement le cinquième rang dans la Cedula présentée par les Latins.

Et si, après avoir rappelé ces caractères généraux, nous passons à l'examen de la composition matérielle du morceau, on remarque tout de suite que celui-ci provient, en grande partie, du premier discours de Marc d'Éphèse. Si l'ordonnance générale commune aux deux pièces, je veux dire au discours de Marc et à la Réponse anonyme, est naturellement commandée par celle du document latin auquel il s'agissait de répondre; il est impossible, par contre, en dehors de l'hypothèse d'une collaboration directe, d'expliquer la présence, dans la pièce anonyme, de pages entières empruntées textuellement au premier discours de Marc. C'est surtout quand on arrive aux arguments de raison qui terminent le morceau que le plagiat saute aux yeux. Il y a ici transcription pure et simple sans la moindre modification. A moins de traiter, sans motif apparent, Marc de plagiaire, il faut donc admettre qu'il a mis lui-même, d'accord avec son collègue Bessarion, une partie de son bien dans la Réponse collective. Et comme on sait, par ailleurs, que ces deux prélats avaient seuls reçu mission de répondre aux Latins, on en arrive à cette conclusion aussi certaine qu'inattendue, que tous les passages de la Réponse non identiques, pour le fond ou pour la forme, au premier discours de Marc, appartiennent en propre à Bessarion. C'est bien Bessarion, au dire de Dorothée de Mitylène, qui prit la parole, au nom des Grecs, dans la séance du 14 juin, où il répondit, point par point et par écrit, à l'exposé des Latins'. Il est donc naturel de penser que les parties non empruntées au premier discours de Marc sont du métropolitain de Nicée. La divergence entre les deux morceaux se re

1. Loc. cit.

marque surtout au début. Or, nous savons précisément par Syropoulos, que l'empereur, après avoir pris connaissance des réponses de Marc et de Bessarion, trouva celle-ci bien supérieure à l'autre pour le préambule et l'exposé de la question, tandis que pour l'argumentation proprement dite, l'œuvre de Marc l'emportait, à ses yeux, sur celle de son collègue'. Aussi ordonna-t-il de garder le texte de Bessarion pour le début et d'y adjoindre, pour la seconde partie, le texte de Marc2. Ces détails, nous avons d'autant moins de raison d'en suspecter l'authenticité, qu'ils cadrent parfaitement avec la composition de la réponse anonyme, si l'on a soin de la rapprocher du premier discours de Marc. Un menu détail mérite encore d'être signalé. Au rapport du même Syropoulos, l'empereur aurait reproché à Bessarion de s'adresser à ses adversaires, au début de sa réplique, par la formule : Ὦ ἄνδρες λατίνοι, tandis qu'il eut été plus convenable de dire : Πατέρες αἰδέσιμοι, ou toute autre expression de même genre3. Et que lisons-nous en tête de la réponse collective? Cette formule: Aidectuótatoi xúpioi xai tatépes, bien voisine, il faut l'avouer, de celle qu'avait suggérée l'empereur. La conclusion s'impose le prétendu liber unus de Purgatorio igne n'est pas autre chose que la réponse collective de Marc et de Bessarion. Nous voilà loin, bien loin, de l'hypothèse d'Allatius; mais notre démonstration s'appuie, non sur de vagues impressions où la susceptibilité patriotique joue toujours un certain rôle, mais sur des faits palpables, sur des constatations précises.

En voici, pour finir, une autre d'une exceptionnelle gravité. Les Latins ayant répliqué, comme il fallait s'y attendre, à cette Responsio Graecorum, on n'a qu'à comparer leur riposte au document grec pour s'apercevoir que ce n'est point au discours de Marc, mais à la Responsio anonyme que s'adresse cette riposte. L'original latin, œuvre de Jean de Torquemada, s'il faut en croire Syropoulos', n'a pas encore été retrouvé; mais sa traduction grecque officielle nous est parvenue dans un manuscrit de Milan. On la lira, dans la présente collection, sous le n° IV, accompagnée d'une traduction latine refaite sur le grec, en attendant de pouvoir présenter au lecteur le texte même des Délégués latins. Si l'on prend la peine de rapprocher l'un de l'autre les deux documents qui nous occupent, il appert que le document latin est la contre-partie de la Responsio anonyme, et non du premier discours de Marc. Les Latins, dans leur exorde, ne manquent pas de rappeler les paroles conciliantes par lesquelles s'ouvrait la Responsio; il s'agissait avant tout, avaient

1. Les dix syllogismes qui terminent le discours de Marc se rencontrent parfois isolément dans les manuscrits. C'est du moins le cas pour le codex 24 (Matthaei) de la bibliothèque synodale de Moscou. Les Συλλογισμοί δέκα δηλοῦντες, ὅτι οὐκ ἔστι πῦρ καθαρτήριον, que contient ce manuscrit, sont évidemment identiques à ceux de notre discours, et les bibliographes ont tort de les présenter comme une œuvre distincte. 2. Op. cit., p. 133-4.

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3. Ibid.

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4. Op. cit., p. 135.

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déclaré les Grecs, de trouver la vérité, et non de vaincre un adversaire. Rien de semblable dans l'exorde plutôt sec et rogue de Marc. Les Latins rappellent ensuite la teneur générale de la réplique des Grecs, et les quatre parties distinctes dont elle se composait. Les détails dans lesquels ils entrent conviennent parfaitement à la Responsio anonyme, et nullement au discours de l'archevêque d'Éphèse. Celui-ci ne s'était pas occupé, dans son premier discours, de l'argument tiré par les Latins de la croyance, sur ce point de doctrine, de l'Église Romaine; la Responsio, au contraire, y répond par une fin de non-recevoir, et les Latins, dans leur réplique, se plaignent amèrement de ce manque d'égard envers le premier siège de la chrétienté. L'examen des arguments de raison, par lesquels se terminent et le discours de Marc et la Responsio anonyme, conduit à la même conclusion: c'est à celle-ci, non à celui-là qu'ont répondu les Latins. Ces derniers s'étonnent que leur unique argument de raison, tiré de la justice divine, n'ait obtenu aucune réponse des Grecs. Ce reproche atteint bien la Responsio anonyme, où cet argument n'a pas été, en effet, relevé, mais on ne peut en dire autant du discours de Marc, qui lui consacre, au contraire, un assez long développement. Le troisième argument donne lieu à des observations analogues: Marc n'en parle pas, tandis que la Responsio anonyme le donne exactement comme le présentent les Latins. Chose curieuse, cet argument se réclamait d'une théorie de saint Thomas sur l'immutabilité de la volonté chez les damnés, et l'on sait, d'autre part, que la bibliothèque de Bessarion contenait la traduction grecque de la Somme preuve subsidiaire si l'on veut, mais intéressante, de ce fait désormais acquis, que la partie de la Responsio non reproduite dans le premier discours de Marc, est bien l'œuvre de Bessarion.

Comme les autres arguments sont communs à la Responsio et au premier discours de Marc, ils sont évidemment dus à l'archevêque d'Éphèse. Mais, remarquons encore ce détail, le neuvième argument de Marc, d'ailleurs. assez faible, a été laissé de côté dans la rédaction de la Responsio; voilà pourquoi on n'en trouvera pas trace dans la riposte des Latins. Il est donc de toute évidence que les Latins ont répliqué non au premier discours de Marc, mais à la Responsio, et il ne saurait plus désormais subsister de doute sur l'origine de ce dernier document. Aussi ai-je dû, bien qu'il ne fût pas totalement inconnu, donner place, dans la présente publication, à ce prétendu Liber de Purgatorio, mais en lui restituant un titre qu'il n'aurait jamais dû perdre.

A part ce morceau, publié dans des recueils peu accessibles, pour ne pas dire introuvables, et d'une façon fort imparfaite, sans aucune référence, le présent fascicule ne contient que des documents inédits, sinon en eux, mêmes, du moins pour la grande majorité du monde savant. Les trois discours de Marc ont été, en effet, mis au jour, par petites tranches, dans un journal

hebdomadaire de Constantinople, la Vérité, devenue, au bout d'un an, la Vérité Ecclésiastique. Cette revue est si peu répandue au dehors, qu'il m'a été impossible jusqu'ici d'en rencontrer une collection complète, même dans la capitale de la Grèce. Les capitales étrangères à l'Hellénisme seraientelles plus favorisées? Même alors, une autre édition s'imposerait, tant le premier éditeur s'est mal acquitté de sa tâche, comme il sera facile de s'en rendre compte en parcourant les variantes mises au bas des pages de la présente publication.

Ai-je besoin de dire que l'œuvre de Marc méritait d'être tirée de l'oubli? Elle contient, il faut l'avouer, bon nombre de passages subtils, mais, dans son ensemble, elle est singulièrement instructive. Même après avoir lu Allatius, Arcudius, et Valentin Loch', pour ne citer que les auteurs ayant traité le sujet ex professo, on pouvait se demander quelle était exactement, sur certains points particuliers, la croyance du monde orthodoxe touchant le Purgatoire. Marc d'Éphèse répond à la plupart de ces questions, fort habilement comme toujours, mais avec une grande franchise. Aussi conçoit-on que les théologiens de l'Orient se soient toujours reportés avec complaisance aux discours prononcés à Ferrare par l'archevêque d'Éphèse. Le frère de ce dernier, Jean Eugenikos, nomophylax, en parle en ces termes dans son Antirrhetikos du concile de Florence : « Satis itaque super<< que nobis sunt tum veteris tum novi Testamenti innumera de hoc testi<< monia: nec minus superabundant una cum aliis et sanctissimi patris et << praesulis et praeceptoris nostri tractatus nunc primum Ferrariae recitati « et concinnati, et locis in omnibus divulgati ». On ne sera donc pas surpris de voir les Grecs emprunter à Marc les éléments de leur enseignement sur cette matière. Un incident littéraire du xvr° siècle va nous en fournir une preuve topique.

Le protestant David Chytraeus (Kochhafe), de retour, en 1569, d'un long voyage en Orient, avait prononcé à Wittenberg un discours retentissant, dans lequel, tout en faisant des réserves sur certaines pratiques qualifiées de superstitieuses, il affirmait que, dans l'ensemble, Grecs et Luthériens avaient une croyance presque uniforme. Ce discours, une fois publié, suscita en Allemagne de vives polémiques, dont les échos ne tardèrent pas à franchir la frontière. Ému d'une affirmation aussi audacieuse, le cardinal de Lorraine Charles de Guise fit poser aux Grecs de

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1. Das Dogma der griechischen Kirche vom Purgatorium, Regensburg, 1842, in-8°, vi-164 pp. 2. Traduction d'Allatius, op. et loc. cit.; texte original dans Loch, op. cit., p. 115. Cet auteur affirme que l'ouvrage de Jean Eugénikos est encore inédit; en quoi il se trompe, car il a paru en entier dans le Tóuos xataλλayñs du patriarche Dosithée de Jérusalem, Jassi, 1692, pp. 206-273. - 3. Davidis Chytraei, Oratio de statu ecclesiarum hoc tempore in Graecia, Asia, Africa, Ungaria, Boëmia, etc., Witebergae, 1582.

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