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Venise, fort instruits, disait-on, douze questions relatives à divers points de doctrine, en les priant d'y répondre par écrit. La dixième était ainsi conçue : « Existimantne Graeci post hanc vitam animas suppliciis quibusdam propterea purgari, quod in hac vita meritas poenas non dederint? » La demande était précise; comment les Grecs y répondirent-ils? Simplement en empruntant au premier discours de Marc d'Éphèse une de ses meilleures pages. A ne lire que la traduction latine de ces réponses publiée par Sigismond de Heberstein dans son Commentarius rerum Moscovitarum (Bâle, 1583), on risquerait de ne pas remarquer le plagiat. Mais si l'on prend la peine de se reporter au texte grec original, édité par Jean Lami, l'emprunt saute aux yeux. Il est d'autant plus utile de signaler la chose, que les controversistes ne semblent pas avoir eu connaissance de l'édition de Lami, fort mauvaise d'ailleurs, et, chose inouïe! enfouie dans un commentaire sur l'Épître aux Corinthiens, où l'on ne s'aviserait certes pas d'aller rechercher de pareils documents'. Sans insister davantage sur un incident secondaire, il nous plaît d'y voir une preuve de l'énorme influence exercée sur les intelligences cultivées du monde grec par les discours de Marc d'Éphèse.

Ils méritaient donc, à tous ces titres, de sortir de l'obscurité. Grâce au généreux appui prêté par Sa Sainteté Benoît XV à Mer Graffin, il m'a été possible, même en pleine guerre, d'utiliser les manuscrits de Paris qui ne pouvaient venir à Athènes, pas plus, hélas! qu'il ne m'était possible d'aller à eux. Les tristes circonstances que nous traversons ne m'ont pas permis de recourir à tous les manuscrits de ces discours conservés en Europe ou dans les diverses bibliothèques de l'Orient, ni même de mettre à profit des notes recueillies autrefois, non sans peine, sur les manuscrits de Constantinople. Comme la situation créée par la guerre menace de se prolonger, il m'a paru que les manuscrits de Paris, de Milan et d'Oxford fournissaient une base suffisante pour l'établissement du texte, et qu'il n'y avait aucune imprudence à s'y tenir.

Un examen simplement attentif de ces divers manuscrits permet aisément de les classer en deux séries distinctes. Les uns, comme celui de Milan et le n° 1286 de Paris, présentent çà et là de notables divergences avec les

1. Nicetae Heracleensis in Epistolam I ad Corinthios enarrationum pars I, formant un volume distinct des Deliciae eruditorum, Florence, 1738, p. 100-104. Le texte grec de Lami provient de la Riccardiana, cod. Plut. K 1, n° VIII. On retrouve également questions et réponses dans les manuscrits suivants : 949 de Paris, 286 théologique de Vienne, 601 de l'Ambrosiana de Milan. Leur rédacteur, non identifié par Lami, est Zacharie Scordylis, originaire de Crèté, mais fixé à Venise. Au nombre des manuscrits copiés par ce Crétois, fort superficiellement, figure le no 1327 de Paris, contenant précisément celui des discours de Marc auquel est empruntée la réponse à la dixième question du cardinal de Lorraine.

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exemplaires de l'autre série, qui sont de beaucoup les plus nombreux. Je ne parle pas des simples variantes du texte, mais d'additions importantes, qui indiquent évidemment une recension différente. Celle-ci est caractérisée par la présence, parmi les arguments de raison qui terminent le premier discours, de deux syllogismes que ne connaissent pas les manuscrits de l'autre série; par l'interversion des deux derniers de ces mêmes arguments;、 et enfin, par l'insertion, dans le corps du discours, d'un texte de S. Basile, sans parler d'autres modifications moins graves. Il est manifeste, d'autre part, que les deux représentants jusqu'ici connus de cette première série ne dérivent pas l'un de l'autre celui de Paris présente, en effet, des lacunes qu'on ne rencontre pas dans l'Ambrosianus, et des interpolations provenant sans nul doute possible du copiste, qui a semé, le long des marges, de nombreuses notes de son cru, et des formules d'admiration tellement fréquentes qu'elles deviennent vite fatigantes. Peut-être me fera-t-on le reproche d'avoir pris la peine de les relever toutes, et, en vérité, on pourrait dire de plus d'une Ut quid frustra locum occupat?

J'ai donné la préférence, dans l'établissement du texte, au manuscrit de Milan, le meilleur représentant, à ma connaissance du moins, de la première série. C'est qu'il existe, en faveur de ce manuscrit, en dehors même d'arguments intrinsèques non dépourvus de valeur, une raison extérieure des plus graves il est le seul à nous avoir conservé le texte grec des deux premiers documents présentés par les Latins, l'un, tout au début des délibérations; l'autre, après la première réplique des Grecs. Ce seul fait est une preuve que le copiste devait puiser à bonne source. Il est fâcheux qu'il ne nous ait pas conservé aussi la traduction de la série d'objections soulevées par les Latins à propos de la réponse, faite par Marc d'Éphèse, à la première réplique latine. Si ce document, de fort peu d'étendue, ce semble, nous était parvenu, notre dossier conciliaire relatif à la question du Purgatoire serait absolument complet. Ces remarques générales faites, voici la liste des manuscrits utilisés pour la présente édition.

MANUSCRITS DE LA PREMIÈRE SÉRIE.

1o Ambrosianus 653 (P. 261 sup.), du xve siècle, en deux colonnes à la page. On en trouvera la description dans le Catalogus codicum graecorum bibliothecae Ambrosianae, par E. Martini et D. Bassi (Milan, 1906), p. 728-733'. Ce remarquable codex contient beaucoup d'autres textes relatifs à la con

1. C'est un manuscrit en papier de 0,298 × 0,222, comprenant II + 150 feuillets, du xve siècle, et non point de la fin du xive, comme l'écrivent les rédacteurs du catalogue que nous venons de citer. Les quatre premiers feuillets sont endommagés par l'humidité; le haut du premier feuillet a même entièrement disparu par suite d'une déchirure déjà ancienne.

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troverse gréco-latine, voire au concile de Florence, qui seront, s'il plaît à Dieu, utilisés dans d'autres fascicules de la présente collection. Les documents publiés plus loin y figurent du folio 44 au folio 85, mais le troisième discours de Marc d'Éphèse a été placé avant le deuxième. Inutile d'entrer dans de plus amples détails, puisque notre édition renvoie aux pages mêmes. de ce manuscrit.

2o Paris. 1286 (Fontebl. Reg. 2962), du xvi° siècle, fol. 261-311. Le troisième discours de Marc occupe dans ce manuscrit la première place, et les deux autres ne viennent qu'après. Ceux-ci ne sont séparés du premier que par un interligne, et n'ont aucun titre spécial, en sorte que les trois morceaux sont donnés sous un titre général, d'ailleurs fautif, qui figure en tête du troisième discours, occupant ici le premier rang. Ce manuscrit contient un grand nombre de gloses marginales, dont la plupart ne sont que de simples notes de rappel aux auteurs mentionnés dans le corps du texte; d'autres constituent un nouvel apport aux citations patristiques faites par Marc; d'autres enfin ne sont que de pures réflexions inspirées au copiste par la lecture des pages de l'archevêque d'Éphèse. Chose plus grave, ce copiste s'est permis d'introduire, dans le texte même de son héros, des passages entiers, dont aucun autre manuscrit ne porte la trace: preuve évidente d'interpolation. Somme toute, ce manuscrit témoigne de la liberté excessive que prenaient parfois les copistes vis-à-vis des textes qu'ils avaient entre les mains.

MANUSCRITS DE LA DEUXIÈME SÉRIE.

1° Paris. 1218, du xve siècle, fol. 7-50. Ce manuscrit est le meilleur représentant que je connaisse de la seconde classe. Les trois discours de Marc y figurent dans leur ordre historique, avec un titre spécial pour chacun, et le texte est généralement d'une correction irréprochable. Comment, dès lors, expliquer les lacunes qu'il présente par rapport à l'Ambrosianus? Dans l'état actuel de la question, il serait téméraire de faire des hypothèses. Mais je ne serais pas loin de penser que les deux recensions proviennent de Marc lui-même. Celle-ci constituerait sa première rédaction; puis, après avoir pris connaissance du travail de son collègue Bessarion, il lui aurait emprunté, pour l'insérer dans son premier discours, deux de ses arguments, et quelques observations condensées en quelques lignes. Il faut, en effet, observer que les divergences entre les deux classes de manuscrits ne portent que sur le premier discours, le seul des trois pour lequel Marc aurait pu mettre à profit la réponse de Bessarion, puisque les deux autres réponses lui appartiennent exclusivement. Quoi qu'il en soit, tous les manuscrits de cette série présentent une recension identique, et on ne peut établir leur dépendance respective qu'en tenant compte de quelques variantes caractéristiques, qui se

retrouvent, chez certains d'entre eux, dans un ordre constant. Il me suffira donc de les énumérer rapidement.

2° Paris. 1261, copié en 1537, fol. 1-55. Les trois discours sur le Purgatoire s'y présentent dans le même ordre que dans le n° 1218, et avec les mêmes titres, mais le texte n'en est pas aussi correct.

3° Bodleianus-Laudensis 22, xvI° siècle, fol. 1-68 verso. Ce manuscrit a été évidemment copié sur le précédent, comme il est aisé de s'en rendre compte en observant l'identité de certaines variantes spéciales au 1261, et maintenues telles quelles dans l'Oxoniensis, hormis les cas très rares d'a mendements; et alors, les corrections sont faites de façon à laisser devirer la leçon primitive, toujours identique à celle que présente le Parisinus 1261.

4° Paris. 1292, du xve siècle. C'est l'ancien Regius 2958 utilisé par Renaudot dans son étude sur Georges Scholarios. D'après Renaudot, suivi encore par H. Omont dans son Inventaire sommaire des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, les trois pièces sur le Purgatoire contenues au début de ce manuscrit appartiendraient à Gennadius. Il s'agit, en réalité, des trois homélies de Marc d'Éphèse; seulement, la première est incomplète au début ; elle commence, au haut du folio 3, par ces mots : xai euxai xai éλenμocúval, tó te ¤Dos aútò tñs éxxλncías. Voir, plus loin, p. 40, ligne 2. La troisième homélie de Marc s'achève dans ce manuscrit au folio 56. Il faut donc renoncer à attribuer à Gennadius la paternité d'une œuvre à laquelle il est resté totalement étranger. Deux lecteurs anonymes n'ont pas manqué d'en faire la remarque, en consignant, sur le feuillet de garde de ce manuscrit, les annotations suivantes. Première note: << Immo Marci Ephesini de Purgatorio. V. cod. 2502 », c'est-à-dire l'actuel 1327. Seconde note: « Quae hic tribuuntur Gennadio orationes de Purgatorio, leguntur sub nomine Marci Ephesini in codice 2963 », l'actuel 1218.

5° Paris. 1327, du xvI° siècle, fol. 251-258. Ce manuscrit ne contient que le premier discours de Marc; encore n'y est-il pas entièrement reproduit. Le texte s'interrompt brusquement, au haut du feuillet 258, recto, vers la fin de notre 2 12, p. 55, 1. 3, avant l'examen de la citation de Théodoret. Par contre, le copiste s'est réservé la moitié de cette même page pour nous présenter ses titres en ces termes :

Τέλος τὰ τοῦ μακαρήτου κῦρ Θεοδωρήτου, καὶ κῦρ Μάρκου μητροπολίτου Ἐφέσου : Θεοῦ τὸ δῶρον, καὶ Ζαχαρίου ἱερέως πόνος :

Γραφὲν τουτὶ καὶ διορθωθέν, προστάξει τοῦ ἐνδοξοτάτου κῦρ Ἰωάννου Οὐράλτου Βοεσταλλερίου, πρέσβεως Ἐνετίησι τοῦ ἐκλαμπροτάτου καὶ γαληνοτάτου σύρου Καρόλου ἐνάτου βασιλέως Γάλλων. Ἔῤῥωσθε οἱ ἀναγινώσκοντες·

1562.

On reconnaîtra sans doute, sous ce déguisement grec, l'excellent homme

que fut Jean Hurault, seigneur de Boistaillé, mort en 1572, après avoir recueilli un grand nombre de manuscrits grecs'. Le fol. A porte les indications suivantes sur l'origine de ce ms. Transcriptus ex antiquo exemplari, impensa facta aureorum 6. Ex bibliotheca Ioannis> Huralti Boistallerii.

6° Paris. Suppl. grec 619, copié en 1686 par Alexandre de Triccala, fol. 103: Marci Eugenici responsio duplex ad Latinos de igne purgatorio.

7° Paris. Coisl. 289. Ce ms., copié au xvIIe siècle par Jean Tinerel de Bellérophon pour le chancelier Séguier, compte 92 fol. de 15 lignes chaque. Il ne renferme que les deux homélies de Marc d'Éphèse. Le copiste corrige plusieurs fois, soit au-dessus du texte, soit en marge, des erreurs matérielles. Le texte lui-même est conforme à celui du Paris. 1261 et des autres mss. de cette famille.

8° Paris. 1389, du xvi° siècle. C'est un ms. de 394 fol., de contenu divers. Aux fol. 258-285, on trouve les deux homélies de Marc d'Éphèse sur le purgatoire, avec le titre suivant : τοῦ μακαριωτάτου κυροῦ Μάρκου Ἐφέσου τοῦ Εὐγενικοῦ, διδασκαλία ἀνατρέποντα τὰς περὶ τοῦ καθαρτηρίου πυρὸς ἐρεσχηλίας τῶν Aatívwv zai étépwv Snτnμátwv. Les fol. 250 vo à 257 sont laissés en blanc; de même les fol. 286-289 qui suivent le second traité : on ne saurait dire ce que le scribe se proposait d'y transcrire. En marge quelques notes indiquent les divisions du sujet ou les passages remarquables.

9° Métochion du Saint-Sépulcre à Constantinople, no 35, pag. 643-6822. C'est

1. Jean Hurault, seigneur de Boistaillé et de Bourré, fut conseiller au Parlement de Paris (1555), ambassadeur à Constantinople (1557), puis à Venise (1561-1564), et enfin maître des requêtes (1565). Il mourut en se rendant en Angleterre, où il était chargé d'une nouvelle ambassade, en 1572. La famille à laquelle il appartenait a pour chef actuellement M. le Marquis de Vibraye.

Les manuscrits qu'il avait acquis ou fait copier à ses frais à Constantinople et à Venise passèrent, au moins en partie, chez son cousin Philippe Hurault, fils du chancelier de Cheverny et évêque de Chartres, de 1598 à 1621; c'est à celui-ci que Louis XIII les acheta avec le reste de sa collection, comprenant environ 150 manuscrits grecs. Le Serapeum, Intelligenz-Blatt, no 22, 30 novembre 1858, p. 170, Leipzig, 1858, in-8°, a publié une liste des manuscrits grecs de Jean Hurault, sans nul doute rédigée de son vivant : notre texte du manuscrit 1327 actuel de la Bibliothèque nationale est mentionné à la p. 18 sous l'article 154. Voyez le P. Anselme, Histoire généalogique de la maison de France, t. VI, p. 518; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque impériale, t. I, p. 213-214; et aussi, Mémoires de messire Philippe Hurault, comte de Cheverny, chancelier de France, dans la Nouvelle Collection des Mémoires de Michaud et Poujoulat, tome X, Paris, 1838, in-8°, p. 464. Nous devons tous ces détails à l'obligeance de M. L. Dorez, bibliothécaire principal au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale on les chercherait vainement ailleurs ainsi réunis, il n'existe pas de notice biographique de Jean Hurault. — 2. Mentionnons ici, à titre de simple renseignement, certains autres manuscrits qu'il ne m'a pas été possible d'uti

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