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JEUDI 2 MAI 1833.

L'AMI DE LA RELIGION.

Sur les Mémoires d'un littérateur Piémontais,
M. Pellico.

Ces Mémoires circulent en ce moment à Paris, et excitent un grand intérêt. Outre une édition italienne, on en annonce deux traductions françaises. L'une est de M. Latour, et renferme des notes de M Maroncelli, un des compagnons de la captivité de M. Pellico. L'extrait suivant a été fait sur l'édition italienne :

On sait qu'en 1820 des révolutions éclatèrent à la fois au nord et au midi de l'Italie. Le Piémont et Naples virent des révoltés s'emparer du pouvoir. Les carbonari s'agitoient sur d'autres points de la Péninsule; ils répandoient des écrits et des proclamations pour exciter des mécontentemens et provoquer des troubles. On disoit que des agens avoient été envoyés de France pour préparer des mouvemens. Le gouvernement autrichien s'alarma pour ses possessions d'Italie; il crut devoir prendre des mesures sévères pour réprimer ces tentatives d'insurrection; de nombreuses arrestations furent ordonnées, et des jugemens rigoureux furent prononcés contre des hommes accusés d'avoir pris part aux complots; parmi ces accusés étoit M. Silvio Pellico, littérateur, né à Saluces en Piémont, et âge de trente-deux ans. Il s'étoit fait connoitre par quelques poésies, et il avoit été avec le patriote Gioia, prêtre apostat, et Manzoni, un des rédacteurs du Conciliateur. Ce journal devint suspect au gouvernement autrichien, qui crut y voir une intention politique, et en cela il ne se trompoit peut-être pas beaucoup. Le Conciliateur fut obligé de cesser; mais on se souvint de la part qu'y avoit prise M. Pellico. Il vient de publier les mémoires de sa captivité sous ce titre : Mes Prisons, mémoires de Silvio Pellico, in-12. Il n'y faut chercher ni des théories politiques, ni des déclamations révolutionnaires, ni des invectives

Tome LXXVI. L'Ami de la Religion.

A

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a

contre le gouvernement autrichien. L'auteur se borne à rapporter l'histoire de sa captivité et celle de plusieurs de ses compagnons d'infortune. Il rend compte de ses souffrances, mais surtout de ses sentimens et de ses dispositions dans le malheur. Il le déclare au commencement de son livre, il a dit adieu à la politique, et il évite même de parler des interrogatoires qu'il subis et des motifs de sa condamnation. Une seule fois, en parlant des carbonari, il dit qu'il en connoît si peu qu'il ne sauroit expliquer ce que c'est. Mais ses Mémoires offrent un vif intérêt sous un autre rapport : ils sont pleins de religion, et l'on voit que si l'auteur avoit mérité d'être détenu, il profita très-chrétiennement de la dure captivité qu'il subit rien ne prouve mieux l'empire de la foi sur ceux mêmes qui l'avoient un peu oubliée; car M. Pellico avoue que jusque là il observoit mal la religion, et que, quoiqu'il ne lui fût point hostile, et que les objections vulgaires contre elle lui parussent mériter peu d'attention, cependant les doutes et les sophismes publiés sur ce sujet avoient laissé des traces fâcheuses dans son esprit ; mais une fois en prison ces impressions s'effacerent. La pensée de ses parens, des sentimens qu'ils lui avoient inspirés le ramena à la religion. Il raconte avec une touchante simplicité les divers mouvemens qui agitèrent son ame pendant sa longue détention. Aussi nous croyons qu'on verra avec intérêt une analyse de ses Mémoires.

M. Pellico fut arrêté à Milan, le 13 octobre 1820, et conduit à la prison Sainte-Marguerite, ancien couvent de religieuses, où plusieurs de ses amis étoient déjà détenus. Dès les premiers jours, il se résigna à son sort, et résolut de se montrer chrétien. Il avoit une Bible, et avoit toujours aimé cette lecture, même quand il se croyoit incrédule. Il l'étudia alors avec plus de respect, et s'accoutuma à réfléchir sur ces livres saints. Son habitude étoit de réciter peu de prières; mais il se tenoit sans effort en la présence de Dieu, et s'appliquoit à ne se plaindre de rien. Tous les matins, après un court hommage à Dieu, sa première occupation étoit de faire une revue de tout ce qui pouvoit lui arriver dans la journée, et ce qui pouvoit l'émouvoir, pour s'y préparer. Dans deux visites que son père obtint de lui faire, le prisonnier s'attacha à lui cacher toutes ses inquiétudes. Son bon cœur pour ses parens paroit dans tout son récit. Il se montre d'ailleurs un homme d'un esprit cultivé. Il étoit connu en Italie par une pièce qui avoit eu beaucoup de succès,

Françoise de Rimini; et dans les premiers temps de sa prison, il s'occupoit de quelques compositions littéraires.

A Milan, il se trouva près d'un autre prisonnier qui se disoit le duc de Normandie, fils de Louis XVI. Il n'ajouta point foi à son histoire, et remarqua avec peine que cet étranger, quoique assez bon enfant, étoit fort léger et fort peu religieux. M. Pellico se reproche de n'avoir point essayé de lui faire voir la foiblesse des objections contre le christianisme.

Dans la nuit du 18 au 19 février 1821, on vint le chercher pour le conduire à Venise, où il devoit être jugé. Les soins de son procès le mirent, les premiers jours, dans un état d'agitation qui affoiblit un peu ses premières résolutions. Cependant il prit le dessus, en revint à la Bible, qu'il avoit négligée, et y trouva une grande douceur. Il déplore l'aveuglement ou la malice de ceux qui tournent en risée la ce livre divin, parce qu'ils ne l'entendent pas ; la critique de Voltaire lui parait misérable et antiphilosophique. Il couchoit par écrit les réflexions pieuses ou morales qu'il faisoit sur divers sujets, et cette occupation charmoit l'ennui de sa solitude. Il eut quelque temps une correspondance avec un autre prisonnier, nommé Julien, qui se montroit ouvertement impie et licencieux. Il essaya vainement de le ramener à des pensées plus solides,

Au mois de décembre suivant, on publia la sentence des accusés impliqués dans le premier procès. Neuf étoient condamnés à mort; mais leur peine fut commuée en plusieurs années de captivité. Le 11 janvier 1822, on transféra M. Pellico dans la prison de Saint-Michel de Murano (1), près Venise, où étoient déjà plusieurs de ses amis. Le 21 février, on le mena devant la commission, et là il apprit que la sentence étoit arrivée, qu'elle étoit terrible, mais que l'empereur l'avoit mitigée : la peine de mort étoit commuée en quinze ans de prison dure dans la forteresse de Spielberg. Le prisonnier ne dit que ces mots : Que la volonté de Dieu soit faite. Mon intention, ajouta-t-il, étoit véritablement de recevoir en chrétien ce terrible coup, et de ne nourrir aucun ressentiment contre qui que ce soit. De ce moment, on le réunit à M. Maroncelli, un de ses amis, dont il étoit séparé depuis seize mois. Bientôt l'horreur de sa situation, la désolation de ses parens, la perspective d'une prison

(1) C'est un ancien couvent de Camaldules où le Pape actuel a été religieux et a professé la théologie.

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qui seroit son tombeau, tout contribua à lui exalter la tête. Il ne prioit plus, il étoit irrité. Ses compagnons d'infortune avoient résolu de faire leur pâque avant de partir; il ne suivit point leur exemple, parce qu'il ne se sentoit point disposé à par

donner.

Il partit pour l'Allemagne, avec M. Maroncelli, la nuit du 25 au 26 mars; ils étoient enchainés : ils arrivèrent le 10 avril à Brunn en Moravie. La forteresse de Spielberg touche aux murailles de cette ville; cette prison étoit bien plus dure que celles d'Italie plus de livres, la chaîne au pied, des planches pour lit, une mauvaise nourriture. De plus, on sépara les deux amis, et on les mit dans des chambres obscures. M. Pellico étant tombé malade fut changé de chambre. A côté de lui se trouvoit un autre prisonnier, le comte Antoine Oroboni, jeune homme de 29 ans; ils ne se connoissoient point auparavant, et trouvèrent moyen de se parler. Oroboni étoit plein de foi, et causoit religion avec M. Pellico, qui en étoit revenu à ces mêmes doutes dont il avoit si bien signalé le ridicule. Le malheureux fut tenté de suicide, et sut cependant y résister. Oroboni remontoit son courage; ce jeune homme avoit d'excellens sentimens. Attaqué d'une maladie de langueur, il avoit demandé un prêtre qui sût l'italien pour se confesser. On lui répondit qu'il n'y en avoit point à Brunn. Dieu voit mon désir, dit-il; d'ailleurs, je me suis confessé à Venise, et, en vérité, je ne crois pas avoir rien qui me charge la conscience. Pellico s'étoit aussi confessé à Venise, mais, dit-il, avec le cœur plein de ressentimens. Touché de l'exemple de son ami, promit de se confesser et de ne plus conserver de rancune. Oroboni parut ravi de le voir dans ces sentimens, et ces deux bons jeunes gens s'étoient promis de s'entretenir surtout ensemble de sujets graves et religieux.

il

Au commencement de 1823, M. Pellico essuya une maladie grave. Il demanda un prêtre, se confessa, communia et reçut l'extrême-onction. L'ecclésiastique s'appeloit Sturm, et le prisonnier en fait l'éloge. On le réunit à M. Maroncelli, qui fut chargé de le soigner, et on lui permit d'écrire à ses parens. Le pieux Oroboni mourut le 13 juin 1823 dans les sentimens les plus édifians. Il reçut les secours spirituels du chapelain, qui se trouva savoir le français. Une heure avant d'expirer, il pleuroit en pensant à son père, vieillard octogénaire; mais se reprenant aussitôt : Pourquoi pleurer le plus heureux de

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