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SAMEDI 14 MAI 1833.

La Religion et le Gouvernement actuel.

Plusieurs journaux, dont les vues politiques s'étendent un peu plus loin que celles des hommes d'état, qui ne prennent pas toujours la peine de les consulter, ont publié dernièrement des réflexions de la plus haute importance sur l'indifférentisme imprévoyant qu'affectent les suppôts du pouvoir à l'époque des plus grandes solennités de la religion. On a remarqué avec peine que, pendant ces jours, le souverain n'a fait aucun acte public de religion. Le ministère laisse voir une intention persévérante de laisser les troupeaux sans pasteurs, les demandes et les plaintes des évêques sans résultat, les torts des pouvoirs subalternes sans répression et sans redressemens. Ailleurs, des fonctionnaires, impérieux prennent le temps des offices et des fêtes de l'Église pour inviter à des revues la garde nationale, qui pourroit fort bien se passer de cette fatigue.

Cet état de choses, qui prouve, mieux que ne pourroient faire tous les ennemis du gouvernement, que son existence n'est à ses yeux que provisoire, vient-il des sentimens personnels des dépositaires du pouvoir, ou d'une force absolue à laquelle ils se croient obligés d'obéir? Suivent-ils un penchant ou une nécessité? Voilà ce qu'on se demande. Peut-on supposer que des hommes, auxquels on ne peut refuser quelque pénétration, ne soient pas encore convaincus qu'une société ne se gouverne pas par des idées particulières, mais par des convictions publiques, dans tout ce qui a rapport au culte de la divinité et à la règle des mœurs? Un homme qui arrive au pouvoir s'abuse étrangement lui-même s'il s'imagine qu'il pourra impunément sacrifier à ses petites opinions de secte ou de parti les principes et les habitudes qui sont d'un intérêt général chez tous les peuples. Nous n'avons pas besoin de lui supposer des convictious et des croyances d'un ordre élevé, ni d'exiger mème qu'il soit aussi éclairé que les hommes qu'il gouverne; mais, du moins, doit-il s'occuper de les connoitre, et scruter les moyens par lesquels on acquiert de la considération et de la

Tome LXXVI, L'Ami de la Religion.

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consistance. Ce qui a renversé toutes les existences formées par les révolutions ou à la suite des révolutions, c'est qu'on s'est imaginé qu'on pouvoit exister sans travailler à sortir des révolutions. Tout ce que nous avons vu depuis quarante ans n'a pu se détacher de ce cadavre, ni détourner les miasmes qui s'en échappent, et qui donnent la mort. Les pouvoirs qui ont duré le plus sont ceux qui se sont le plus efforcés de secouer ce fardeau. C'est un fait: le pouvoir doit mesurer là-dessus sa position et son avenir.

Il ne faut donc pas s'étonner qu'aucune idée régénératrice ne puisse sortir du cerveau des hommes du jour, puisqu'ils se sont accolés au désordre et à la destruction, tout en repoussant, avec de justes frayeurs pour eux-mêmes, les troubles et les ruines. La religion et ses sublimes influences sont au-dessus de leur portée, parce que la religion est un principe quit régénère et qui maintient. Ils osent plaisanter niaisement sur ce qui tient à ce principe, et ils ne voient pas qu'ils plaisantent sur leur propre existence, et même sur celle du corps social, dont ils perpétuent le problème, qui date déjà d'un demi-siècle; hommes d'autant plus dignes de pitié qu'ils sont contens d'euxmêmes, et n'ont que des illusions et point d'amis.

Qui sait si bientôt peut-être ces aimables saillies de l'ignoble école voltairienne, que l'on ne devroit pas rencontrer sur les avenues du pouvoir, n'auront pas fait place à des larmes, à des douleurs, à des infortunes nouvelles? La religion que l'on hannit de ces asiles de l'insouciance et de l'oubli, portant ailleurs ses consolations et ses dédommagemens, n'aura rien à offrir aux malheureux qui la méconnoissent et qui l'outragent. Le philosophisme de nos boutiques et le philosophisme de nos palais, après avoir confondu ensemble leurs riches conceptions, pourront échanger à leur aise leur néant et leurs misères : tristes et déplorables échanges qui, n'ayant de réel que des illusions de vanités d'enfant, ne présentent aucune compensation à ceux qui doivent en être les jouets et les victimes.

Que peuvent opposer à des vérités si graves les hommes qu'on appelle, sans doute par dérision, les heureux du jour ? Réduits à se taire sur les causes et les résultats de leur triomphe, une seule idée, un seul mot restent encore en leur puissance c'est le mot nécessité. Et quelle est cette nécessité? Auroit-on contracté des liens insolubles avec l'impiété et le

génie du mal? Respecteroit-on un engagement semblable, au moment où l'on nous parle de l'ordre public, des lois, des mœurs, et de la religion elle-même? Resteroit-on irrévocable. ment lié à ce qui détruit et anéantit les sociétés humaines, lorsqu'on témoigne le désir d'en maintenir les bases? Aujourd'hui, les travestissemens sont devenus impossibles, et la méprisable comédie de quinze ans doit renoncer pour toujours à ses masques, à ses costumes. Il n'y a plus de choix entre les doctrines du jacobinisme et les doctrines vraiment sociales, entre les haillons du républicain féroce et la mise décente de l'honnête homme. Hommes du jour, cessez de vous faire illusion à vous-mêmes et de vous jouer de votre avenir. Prenez dès aujourd'hui ces emblèmes que vos doctrines vous imposeront demain, ne dédaignez pas les hideux dehors d'une démagogie horrible de souvenirs et de rapprochemens, puisque vous en avez déjà les sentimens et le langage.

Quoi! il est nécessaire que les représentans du pouvoir le dégradent ou par leurs discours, ou par les actes d'une administration antichrétienne! Il est nécessaire que le vandalisme maintienne ses ruines, et l'impiété ses triomphes! Il est nécessaire que les désordres et les scandales soient impunis, pourvu que la religion en soit la première victime! Mais sur quoi s'appuient donc toutes ces nécessités? Si elles sont réelles, elles ne peuvent être que l'expression de l'affreuse destinée de notre pays; si elles ne sont qu'imaginaires, elles peignent d'une manière bien flétrissante la foiblesse et l'aveuglement des infortunés qui en supportent le joug, et qui nous l'imposent.

Il n'est pas nécessaire qu'on travaille publiquement aux Tuileries le dimanche, et que la chapelle de ce château soit sans culte ; il n'est pas nécessaire qu'un curé attende des mois, même des années, pour être autorisé à gouverner le troupeau qui lui est confié; qu'un prêtre soit privé arbitrairement du traitement auquel il a droit ; qu'un magistrat rustique ferme à son gré une église, et ordonne, aux jours de fêtes, des revues, des réunions qui affligent les fidèles ; que les agens du pouvoir affichent le mépris pour la religion que le pouvoir est tenu de faire respecter. Il n'étoit pas nécessaire que les ruines de l'ar chevêché et les propriétés des ames pieuses, laissées au MontValérien, fussent vendues à l'encan; que les dévastations de Montrouge, de Conflans, et autres exploits des révolutionnaires de juillet, restassent jusqu'à ce jour sans réparations, sans dé

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dommagemens. Nos émeutiers n'en seront pas plus acharnés contre le gouvernement, parce qu'ils le verront occupé de réparer des désastres. Ce que le vandalisme républicain rejette avec persévérance, ce ne sont pas les actes du gouvernement, mais son pouvoir. Son crime, à leurs yeux, n'est pas d'agir, mais d'exister.

Quand on supposeroit qu'un tel parti se souleveroit contre les idées de morale et de religion, que le gouvernement voudroit faire triompher, seroit-ce une raison pour y renoncer? Puisqu'il lui faut, malgré lui, combattre les factieux, aura-t-il moins de force lorsque les intérêts des hommes de bien s'associeront à ses efforts? Sera-t-il moins puissant parce qu'il trouvera plus de sympathies dans la société? Ses agens seront-ils moins respectés lorsqu'ils respecteront ce qui mérite le respect chez toutes les nations civilisées? A quoi se réduisent donc les nécessités et les impossibilités qu'on nous oppose?

NOUVELLES ECCLÉSIASTIQUES.

X.

PARIS. Elle ne retentira plus dans nos églises cette voix si pure, si noble, si éloquente, qui annonça la parole de Dieu avec tant de majesté, qui défendit la religion avec tant de force, qui consola si souvent la foi des uns, et ranima celle des autres, qui plaidoit si bien la cause du pauvre et de l'orphelin, et qui provoqua en faveur des malheureux d'étonnantes effusions de la charité: M. l'abbé Maccarty est mort le 3 mai, un peu avant minuit, à Annecy, en Savoie, chez M. l'évêque de cette ville. Epuisé par la fatigue du carême qu'il venoit de prêcher dans la cathédrale, il tomba malade le mardi de Pâque, veille du jour où il devoit retourner à Chambéry pour y donner les exercices du jubilé. On crut d'abord que le mal n'avoit rien de grave; mais la fièvre continua, et l'affoiblissement augmentoit de plus en plus. Le 28 avril, le malade reçut le saint viatique des mains de M. Rey, son digne ami. On ne sauroit peindre la vivacité de sa foi, ni rendre ses transports de reconnoissance et d'amour. Cet homme, qui étoit admirable dans la chaire, étoit sublime sur son lit de douleur. Son état s'aggravant toujours davantage, il demanda, le 30, le sacrement des mourans, qui lui fut administré par le même prélat. L'expression de sa piété pendant les onctions avoit quelque chose de céleste, et des paroles, toutes de feu, sortoient de sa bouche pour célébrer les bontés du Seigneur. Le jeudi 2 mai, ayant demandé quelle étoit la fête du lendemain, lorsqu'il apprit que c'étoit l'Invention de la sainte croix, il dit aussitôt: Qu'il fera bon mourir ce jour sur la croix! Et depuis il ne cessa de répéter que ce jour seroit celui de son entrée dans l'éternité;

Cras enim moriemur et erimus cum Christo. Le vendredi, tout annonçoit une fin prochaine. Le mourant fait ses dernières préparations, confie ses derniers sentimens. On prie autour de lui ; il suit toutes les prières avec une attention étonnante. Sur les dix heures, il fait ses adieux à un de ses confrères, le père Pichon, qui l'assistoit. Il leva ensuite les yeux au ciel, et les reporta sur son crucifix; ils étinceloient de joie et d'espérance. Après une heure d'une douce agonie, cette belle ame s'envola vers les cieux. L'affliction de ses amis étoit profonde; mais comment ne pas se féliciter du triomphe de ce saint prêtre? Sa dépouille mortelle fut l'objet d'une vénération unanime. M. l'évêque ayant fait placer le corps dans sa chapelle, sur un lit de parade, toute la ville y accourut: on baisoit sa robe, on lui faisoit toucher des chapelets, des croix et des images, comme aux reliques d'un saint. Le chapitre de la cathédrale, jaloux de posséder le corps, en a témoigné le désir à M. l'évêque, qui y a consenti. M. Nicolas de Maccarty étoit né à Toulouse en 1769, d'une famille irlandoise établie en France: Il embrassa l'état ecclésiastique assez tard, et avoit refusé l'évêché de Montauban en 1817.

-Le Glancur, de Chartres, se plaint beaucoup que l'on ait fait venir des troupes dans cette ville: A quoi bon ce déploiement de forces, dit-il? tout est calme à Chartres et à Lèves. Le journaliste se moque donc de la peur des autorités et de l'envoi des troupes; il trouve que tout cela est une comédie et une mystification. Il juge apparemment que le pillage d'un évêché est une bagatelle. Probablement il seroit d'un autre avis si les bureaux du Glaneur ou les meubles de ses rédacteurs avoient été pillés. Alors ce seroit un attentat digne de toute la sévérité des lois. D'autres journaux ont répété les plaisanteries du Glaneur; ils s'indignent que 800 hommes aient été logés militairement chez les habitans de Lèves, qui sont de si bonnes gens, si paisibles, comme le dit M. Isambert. Comment a-t-on pu les accabler d'une telle charge? C'est fouler aux pieds les lois que de frapper des citoyens d'une manière aussi arbitraire. Le journaliste patriote oublie que cela se pratique ainsi depuis plus d'un an dans l'Ouest, sans qu'il ait réclamé.

M. l'évêque de Fréjus a annoncé le jubilé à son diocèse pour la seconde semaine après Pâque. Le prélat leur fait sentir le prix de cette faveur du souverain Pontife:

« Nous le vénérons tous comme notre père, nous le reconnoissons comme le grand pasteur, à qui le pasteur par excellence, notre Seigneur Jésus-Christ, a donné dans la personne de saint Pierre le droit de nous conduire, agneaux et brebis, dans les gras pâturages qui sont pour nous comme la porte des pâturages éternels; en faut-il davantage pour nous intéresser vivement à sa personne sacrée et à tout ce qui peut rendre son pontifical heureux et avantageux à son troupeau ?

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