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Sous le titre d'Examen analytique de la vie et de la doctrine de Jésus, la deuxième partie, dont une moitié se trouve déjà parcourue, a développé d'abord ce qu'il y avait de plus difficile à saisir, savoir : les origines diverses de la doctrine évangélique, sa constitution intime, son dégagement d'avec la loi et les Écritures juives, tout ce que l'Église appelle l'accomplissement des prophéties.

Sous ce rapport, telle est l'idée qu'on a dû se faire de la base donnée à la foi chrétienne.

De même que les peuples qui ont entre eux des communications intimes se modifient profondément les uns les autres, engendrent de nouvelles mœurs, un nouveau corps de société, de même les Écritures des Juifs et les traditions des Orientaux avaient été mises en présence par la marche des événements.

Elles s'étaient mêlées et modifiées au point d'exiger un nouveau corps de religion, une nouvelle forme.

A partir du récit de la chute d'Adam, auquel se rattachent les différentes manières d'expliquer le terme hébraïque de rachat ou rédemption, le génie oriental avait exercé son influence sur les Écritures juives. Il les avait fait passer du sens naturel et social qui leur est propre, au sens dogmatique et surnaturel, d'où l'on a vu découler les principaux articles du symbole évangélique, la conception relative au monde futur proclamée par Jésus et incarnée en sa personne.

Contrairement à l'opinion encore reçue de notre temps, l'homme, selon l'ancienne loi, l'espèce humaine avait été placée dans le jardin d'Éden, pour y travailler, pour s'y occuper (ut operaretur eum).

L'impulsion imprimée au premier couple bien avant sa chute, était loin de lui permettre une oisiveté absolue. Non-seulement il lui était prescrit de croître et de multiplier, mais aussi de remplir la terre, de dominer sur elle et sur toutes les créatures qui s'y développent.

Or, avant d'avoir subi l'influence étrangère, les effets attribués à la chute d'Adam étaient tous conformes à la nature de l'humanité, et la plupart susceptibles d'être rachetés chaque jour par son intelligence et ses efforts. Un travail rude, ingrat, souvent plein de déception, des pensées confuses, un enfantement avec douleur se trouvaient substitués à une œuvre douce, à une lumière bienfaisante.

De plus, et c'est ici le point essentiel, selon ces mêmes Écritures juives prises dans leur ensemble, la chute de l'homme avait introduit sur la terre la mort. prématurée, la mort dite contre nature, dont Abel est le premier exemple; elle avait préparé au père et à la mère la terrible épreuve de pleurer sur le corps de leurs enfants.

Voilà pourquoi l'œuvre biblique parle tant de la prolongation et du charme restitués à la vie humaine

par la sagesse; pourquoi les héros bibliques arrivent à une vieillesse forte, féconde, et meurent après avoir été rassasiés de jours, sans récriminations ni regrets.

A l'exposé de ce sentiment, l'interprétation orientale devenue la base de la rédemption chrétienne, avait admis que l'homme et la femme avant leur chute, ainsi que toute leur descendance, auraient été à jamais à l'abri de la mort.

Sans cette chute, ils seraient restés corps et âme dans l'état d'immortalité dont on a vu que le millénarisme de l'Église primitive ou le règne de mille ans promettait la réapparition prochaine sur la terre elle-même, dans un état analogue à celui que la mythologie grecque, émanée aussi des Orientaux, donnait pour apanage à ses dieux.

Un autre résultat non moins essentiel, une autre conviction ont été acquis dans la moitié déjà parcourue de l'examen de la vie et de la doctrine de Jésus.

L'histoire des personnes et figures divines manifestées dans l'antiquité ne saurait être assimilée à l'histoire des figures et personnages modernes.

La production des anciens mystères provenait de cette circonstance, que la même image, le même dieu, emportait de nombreuses significations. Les unes, superficielles, étaient communiquées aux populations ou aux profanes, les autres, intérieures et symboliques,

restaient le privilége des prêtres, des savants, des initiés.

Pour me servir d'une expression empruntée à une des sciences aujourd'hui les plus populaires, nulle de ces personnes divines n'était un corps simple. Elles formaient, au contraire, un ensemble extrêmement composé.

Par exemple, le principal dieu de l'Égypte, dont Jésus a recueilli l'héritage et imité en partie la passion, Osiris était réputé à la fois,—dieu, soleil et roi dans les cieux, dieu incarné, homme et roi sur la terre, dieu ressuscité, juge et roi dans les enfers.

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La doctrine et la vie du maître des Évangiles forment aussi un corps complexe, qui a amené leur prompte conciliation avec les mystères anciens.

Aucun des éléments dont cette doctrine se compose n'appartient en propre à Jésus; mais la nouveauté de son œuvre, mais les changements qu'on se vit bientôt forcé d'y apporter, reposent avant tout sur l'union de ces éléments mêmes et sur les effets de leur action et réaction.

Ainsi l'idée de représenter la divinité sous une figure d'homme, remonte-t-elle spécialement à JésusChrist? Nullement.

Peut-on lui attribuer davantage le fondement absolu de la foi chrétienne, la création du dogme des morts ressuscités, chair et sang; ou bien serait-il le

premier à avoir annoncé un dieu descendant visiblement du ciel sur la terre pour juger les vivants et les morts? Non, sans doute.

Dans le fond comme dans la forme, l'immense majorité des préceptes de morale qui enrichissent les Évangiles sont loin d'avoir pour auteur le maître de Nazareth.

Enfin, la volonté d'accomplir les Écritures dans un autre sens que les pharisiens et les saducéens, la ferme espérance de ramener le polythéisme à l'unité de Dieu, et d'obtenir tôt ou tard une entente sainte entre les nations; pour atteindre ce but, la nécessité d'une victime expiatoire livrée jusqu'à nouvel ordre aux superstitions des Gentils, à leur mépris, à leurs fureurs ;

Toutes ces choses ne relèvent pas immédiatement du fils de Marie, ne sont pas le fruit unique de ses propres inspirations.

Mais si Jésus n'a pas imprimé l'impulsion à la lutte alors engagée entre les deux corps de religion les plus opposés, Juifs et Gentils, monothéisme et polythéisme, il est évident que sa figure en a été la conséquence, qu'elle en constitue le résumé et le compromis final.

Supposons, en effet, que la figure de Jésus n'eût pas répondu à plusieurs des traditions mythologiques de l'Orient, en même temps qu'elle accomplissait un certain nombre de prévisions sociales et morales de la

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