Page images
PDF
EPUB

étaient à l'époque donnée le courant de celles-ci et la somme de celles-là. Ainsi, ce catalogue démontrait que déjà, sous Charles V, le moyen âge essayait à sortir de ses langes; que déjà l'aspiration de l'antiquité, le souffle de la renaissance se faisaient sentir. Et si les traducteurs aux gages de ce prince popularisaient par leurs travaux les chefs-d'œuvre de la Rome païenné ou chrétienne, en même temps ils apprenaient à penser et à écrire en français, en joûtant avec la belle langue latine. Ce fut le premier essai tenté pour asseoir notre langue nationale; on ne peut méconnaître qu'il fût heureux, quand on compare la phrase lourde et obscure de Christine de Pisan avec les récits naifs et charmants de Froissart; et l'honneur doit en être reporté à Charles V et à ses laborieux translateurs, Raoul de Presles 1, Evrard de Coussy, Nicolas Oresme, Philippe de

1 Par mandement du 28 octobre 1371, Charles V ordonna à Raoul de Presles, pour l'utilité de lui, du royaume et de toute la chrétienté, de translater de latin en français le livre de la Cité de Dieu, et pour ce lui donna 400 livres par an jusqu'à la fin de l'ouvrage. (Inventaire de Gilles Mallet, par Van Praet, p. 43.)

Vitry, Jean de Vignay, Simon de Hesdin, Jean Corbichon, Jean Golein, Henry de Gauchy et Berchoir. Ces hommes furent comme les premiers architectes de notre langue; et si la petite partie de leurs travaux que l'imprimerie a recueillie n'a plus qu'un intérêt de curiosité, il serait injuste, parce que ceux auxquels ils ont frayé la voie ont fait mieux, de laisser tout à fait leurs noms dans l'oubli.

1

D'un autre côté, quoi de plus curieux que de constater, en replaçant méthodiquement sur ses rayons 1 la librairie d'un des fils du roi Jean, ce que, dans ces temps malheureux, on lisait, on étudiait, non dans les cloîtres, mais dans le monde et à la cour des princes; de voir que l'histoire

1 Dès le XIIIe siècle, il existait à Amiens une bibliothèque d'environ deux cents volumes, dont Richard de Furnival ou Fournival, l'auteur du Bestiaire, avait dressé le catalogue méthodique sous le titre de Biblionomia. Ce jardin scientifique, suivant la métaphore de l'auteur, comprenait trois grands carrés distribués eux-mêmes en un certain nombre de planches : le carré philosophique, le carré des sciences lucratives, le carré théologique. Voy., à cet égard, la savante notice de M. P. Paris, Histoire littéraire de la France, t. XXIII, p. 301 et suiv.

réelle, sérieuse, déjà y prenait place à côté des prouesses fabuleuses des paladins, bien que caressant l'orgueil de leurs descendants; et d'y trouver Ovide à côté de Jean de Meung, de Gibert de Montreuil, de Guillaume de Guilleville et de Christine.

Enfin, cette prisée de livres en 1416, plus que toute autre chose, rendait frappante la révolution accomplie quarante ans plus tard par la découverte de l'imprimerie.

[graphic][merged small][merged small]

1. Une très-belle Bible en latin, escripte de lettre boulonnoise1, qui fut du roy Robert, jadis roy de Secille, très-bien historiée et enluminée d'ouvrage roumain, et au commencement du second fueillet a escript: One usque ad Egiptum; couverte

1 C'est-à-dire écrite de l'écriture usitée à Bologne, ville d'Italie, où sans doute on se livrait beaucoup à la copie des manuscrits. Ces lettres boulonnaises servirent de types aux caractères de Nicolas Janson, adoptés aussitôt en Italie, et même en France, où plus tard on eut le tort de revenir aux lettres de somme, de forme ou de court des premiers imprimeurs de Mayence, c'est-à-dire à l'écriture allemande.

2 Robert d'Anjou, surnommé le Bon et le Sage, mort le 16 janvier 1343.

3 On distinguait pour les enluminures l'ouvrage de Rome de l'ouvrage de Lombardie, c'est-à-dire le faire des peintres de ces deux pays.

« PreviousContinue »