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1844.

LA QUESTION DES TRAVAILLEURS

DÉBATTUE PAR EUX-MÊMES.

I.

23 juillet 1844.

Les journaux faits pour et par des ouvriers tendent à se multiplier et à occuper dans la presse périodique une place importante. Est-ce un bien? Est-ce un mal? Est-ce la force brutale qui abandonne son dernier retranchement pour faire place à la force mentale par la discussion légitime? Faut-il y voir un appel à la réflexion, ou faut-il y voir un appel à la passion? Nul doute que cette intervention des ouvriers dans la presse ne fût un bien, s'il suffisait pour améliorer leur sort de connaître exactement leurs besoins et leurs vœux, leurs intérêts et leurs privatións; mais ce qui manque, ce n'est pas la connaissance du mal dont ils se plaignent, c'est la connaissance du remède appelé à le guérir, et il est permis de penser que ce ne sont pas les moins éclairés qui le trouveront. Quoi qu'il en soit, le nombre de ces publications s'accroît chaque jour; c'est un fait sur lequel nous croyons que doit se porter l'attention du gouvernement; les difficultés de l'avenir, ses dangers sont de ce côté et non du côté où le pouvoir a les yeux fixés, vers les jésuites et les légitimistes. Ce n'est pas derrière lui qu'il fera bien de regarder, c'est devant lui.

II.

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25 juillet 1844.

Les quelques lignes que nous avons publiées hier sont relevées aujourd'hui en ces termes par la Démocratie pacifique :

«En signalant à l'attention du pouvoir ce fait de l'inter»vention de plus en plus multipliée des travailleurs dans >> la presse périodique, l'organe intelligent du parti conser» vateur, nous en sommes convaincus, n'entend en aucune >> façon faire appel aux voies répressives, mais bien provo» quer de la part du pouvoir un examen sérieux des ques>>tions que soulèvent les souffrances et les réclamations >> des travailleurs. Sous ce rapport, nous ne saurions trop » applaudir à l'appel que la Presse adresse au gouverne

>>ment.

>> Quant à savoir si ce qui manque aujourd'hui, c'est la » connaissance du remède appelé à guérir le mal dont souf» frent les travailleurs, et non pas la connaissance de ce » mal lui-même, la Presse nous permettra de ne pas parta» ger l'opinion qu'elle émet à cet égard. »

La première réflexion que fait la Démocratie pacifique est au moins superflue; non-seulement la législation actuelle ne donne au gouvernement aucun moyen d'empêcher la publication de journaux faits pour et par les ouvriers, mais nous ne croyons pas même qu'il soit possible de concevoir une loi nouvelle qui atteigne ce but, en supposant qu'elle se le propose. Il ne pouvait donc être aucunement question dans notre article de recourir aux voies répressives, pas même aux voies préventives. Un fait qui a son importance nous a apparu sentinelle de l'ordre et du progrès, nous l'avons signalé à l'attention du gouvernement, obéissant plus à un devoir qu'à l'espérance d'être entendus, seulement écoutés.

De son côté, le Commerce tranche la question que nous nous étions bornés à poser; il déclare sans hésitation que les journaux faits par et pour les ouvriers ne peuvent qu'être utiles. Leur discussion, en général, ajoute-t-il, est calme et digne. Nous ne nions pas le dernier de ces deux points, mais sur l'autre nous conservons nos doutes. Des journaux peuvent exercer une influence pernicieuse sans faire appel aux passions brutales; des journaux s'adressant à des classes qui souffrent peuvent les déshabituer de la résignation, les dégoûter du travail, en égarant, par la perspective prochaine d'améliorations chimériques, leur imagination, en la surexcitant inconsidérément, en la transportant du monde des réalités dans celui d'idées pacifiques, mais inapplicables! Jeter dans le découragement ceux qui ont besoin de tout leur courage, de toute leur patience, en les flattant d'un avenir impossible qui les irrite contre un présent pénible, peut être un danger aussi grand que de les pousser à l'insurrection: plus grand peut-être, car il échappe aux prévisions de la loi. Dans le temps où nous vivons, on n'est plus factieux c'est devenu inutile; mais si personne n'est plus factieux, tout le monde est devenu révolutionnaire sans exception; nous le sommes tous; il n'y a de différence entre nous que le plus ou le moins; ceux qui le sont sans le savoir ne forment pas le moins grand nombre. Qui ne se surprend pas à prononcer inconsidérément ces mots divinatoires organisation du travail ? Qui s'en fait une idée exacte? Qui pourrait traduire à peu près ce qu'ils signifient? Qui se rend compte de l'action que leur vague exerce sur l'esprit des ouvriers? Ne nous est-il pas arrivé souvent à nousmêmes d'écrire ces mots à la hâte, cédant à l'instinct plutôt qu'à la réflexion, et sans les entourer des restrictions que nous sous-entendions? - Dans quelles limites et par quels procédés l'organisation du travail est-elle possible ? Là est la question. La Démocratie pacifique, il est vrai, a la prétention d'en posséder la solution; mais c'est une confiance qu'il est permis de ne pas partager, lorsque l'on voit que les deux essais de réalisation qu'elle a tentés ont

tous les deux échoué, et qu'on lit ses articles avec l'attention que nous accordons à toute idée généreuse : vraie ou fausse. Tout ce qui intéresse le sort des classes ouvrières nous attire irrésistiblement et nous touche sincèrement. La Démocratie pacifique a été l'objet de beaucoup de railleries, nous ne leur avons jamais fait écho; sans partager ses illusions, nous honorons ses efforts. Nous croyons que la vérité ne se trouve qu'à distance égale de la crédulité et du dédain. Nous laissons l'une aux ignorants, l'autre aux impuis

sants.

Nous venons de montrer comment les journaux faits par et pour les ouvriers pouvaient être dangereux sans être séditieux; nous ne dirons plus qu'un mot sur une question que nous n'avons pas voulu approfondir; ce mot, le voici : Il y a un moyen de rendre ces journaux plus dangereux encore; c'est de rester spectateur indifférent de misères dont la réalité ne saurait être contestée. Ne dût-on jamais trouver le remède que ce serait toujours un devoir de le chercher.

III.

27 juillet 1844.

Le Commerce déclare qu'il persiste à voir avec satisfaction s'augmenter le nombre des journaux faits par et pour les ouvriers. Il ajoute qu'il se propose de les lire avec soin et de les discuter. N'eussions-nous réussi qu'à appeler l'attention de la presse politique sur les recueils peu connus qui se distribuent dans les ateliers, que nous nous en applaudirions encore; car précisément l'un des dangers que peut avoir cette nature d'écrits, c'est qu'ils échappent presque tous à la discussion, par leur spécialité, sinon par leur obscurité. Ce qu'ils affirment n'est pas contredit, ce qu'ils avancent n'est pas examiné. Tout se passe entre le rédacteur et le lecteur; celui-là peut avoir de l'imagination beaucoup, celui-ci du bon sens très peu;

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