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L'auteur avait d'abord écrit une relation de voyages, sous ce titre Voyages d'Athanase Cocardeau à la recherche de la paternité (1), et voici même la préface qu'il avait disposée :

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« Variant un vieux mot plaisant, un spirituel critique (M. Cuvillier-Fleury) disait récemment : « Il est si facile de ne pas faire un roman en deux volumes! > Peut-être si l'on a tenu même humblement une plume et si l'on a fait un voyage, si l'on a visité, par exemple, le midi provençal de la France, un peu de l'Algérie, et toute l'Italie, depuis le pied des Alpes jusqu'au golfe de Venise, depuis le golfe de Venise jusqu'au golfe de Naples, - peutêtre est-il moins facile de ne pas ressaisir la plume instant abandonnée pour retracer ce que l'on a vu, ce que l'on a admiré, ce que l'on a critiqué, ce que l'on a res

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(1) Un légiste pourra dire : « Mais la recherche de la paternité est interdite (art. 340, Code civil). » A ce légiste nous répondrons par ces mots de Solon: Le mariage a pour but de donner des sujets à l'État. Et c'est ce texte qui explique le titre, plus original et plus piquant qu'exact, nous en convenons,

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senti. Il y a, disait Voltaire à propos d'une publication > anonyme, tant d'auteurs qui parlent à l'univers, qui s'imaginent rendre l'univers attentif, qui croient l'univers » occupé d'eux, que celui-ci ne croit pas être lu d'une dou» zaine de personnes dans l'univers entier. » — On a le naïf orgueil de ne pas craindre un pareil dédain du public, et l'on écrit.

Et, comme forme naturelle du récit, on adopte la lettre. Mais on ouvre la Préface du Rhin, de Victor Hugo, et on lit : << Si l'auteur avait publié cette correspondance de voyageur » dans un but purement personnel... il eût peut-être re» noncé, par le sentiment même de son infériorité, à la » forme épistolaire, que les très-grands esprits ont seuls, » à son avis, le droit d'employer vis-à-vis du public. » — Alors, on s'arrête: on mesure la distance qui sépare de l'infériorité de l'auteur du Rhin, et on livre à la flamme du foyer l'œuvre audacieuse si naïvement entreprise.

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« La

Puis, on essaie de la forme narrative, mais le moi revient sans cesse, et dans ses notes de lectures on trouve: coutume a fait le parler de soi vicieux, et le prohibe obstinément, en haine de la ventance qui semble toujours être attachée aux propres témoignages. » (MONTAIGNE.) · « Le moi est haïssable.» (PASCAL.) « L'orgueil des petits consiste à parler toujours de soi... La mère du maréchal de Villars disait à son fils: Ne parlez jamais de vous qu'au roi, et de votre femme à personne. >> (VOLTAIRE.) Enfin on rouvre la Préface du Rhin, et on lit encore que le moi est une mauvaise herbe qu'il faut extirper et sarcler avec soin. Alors, pour bien sarcler la mauvaise herbe, pour extirper radicalement le moi, on abandonne la narration trop souvent monotone, d'ailleurs, ou dont la monotonie ne se rachète que par un style comme le style inimitable de l'auteur de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem et du Voyage en Amérique.

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> Et l'esprit rêve et l'imagination revoit la silhouette de voyageurs que l'on a heurtés dans sa route et de ces voyageurs - plus ou moins propres au drame - on fait des héros de roman et par ces héros poétiquement ou pro

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saïquement romanesques qui racontent, décrivent, dialoguent, discutent on s'efface-et, gràce au roman, l'on anime d'un rayon de soleil cette nature morte qui s'appelle la description ou le récit.

» Telle est l'œuvre qu'a hasardée l'auteur; au roman il a mêlé l'histoire, et à l'histoire la critique. Dans une des Préfaces de sa Nouvelle Héloïse, Rousseau disait de ce recueil de lettres: « Le style rebutera les gens de goût; la matière » alarmera les gens sévères; tous les sentiments seront hors » de la nature pour ceux qui ne croient pas à la vertu. Il » doit déplaire aux dévots, aux libertins, aux philosophes; > il doit choquer les femmes galantes et scandaliser les hon» nêtes femmes. >> - Le narrateur des voyages d'Athanase Cocardeau pourrait dire quelque chose de semblable: ici, la frivolité déplaira au lecteur sévère; là, le détail sérieux fatiguera le lecteur ou la lectrice frivole; ailleurs, un tableau de mœurs, voilé de draperies décentes, n'en choquera pas moins la prude - qui ne fermera pas le livre, cependant, et qui lira - comme la Vergognosa du CampoSanto de Pise regarde à travers ses doigts desserrés Noé dans sa nudité bachique; ailleurs encore, le dévot se récriera

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- comme se récriait — près de sa Lalagé, de sa Galatée, de sa Lydie ou de sa Phyllis le pieux épicurien de Tibur, qui ne permettait pas l'atteinte aux superstitions qu'enseignaient les prêtres de ses dieux...

> Toutefois, à l'égard du style, l'auteur s'est efforcé de ne pas encourir les reproches que Rousseau fait adresser au sien par un interlocuteur qu'il se donne : « Quel style! » s'écrie ce critique idéal; qu'il est guindé! que d'exclama» tions! que d'apprêts! quelle emphase pour ne dire que > des choses communes! quels grands mots pour de petits › raisonnements!... Si les personnages sont dans la nature, » leur style est peu naturel. »

» A la vérité, Rousseau combat ces reproches; mais comme on voudrait pouvoir calquer ce style, dont Delille a fait le plus juste éloge en disant (dans ses Notes sur l'Enéide) : « J.-J. Rousseau est peut-être le seul écrivain dont on puisse quelquefois opposer la prose à la plus belle poésie. »

Et c'est en lisant ces maîtres, que l'on éprouve ce que Montaigne éprouvait en lisant les bons aucteurs : « Ils m'abattent trop, disait-il, et rompent le courage. » Mais, comme Montaigne, quand la plume a glissé de la main désespérée, on la reprend.

› Dans ce livre - dont le roman est l'accessoire l'auteur s'est principalement attaché à l'esquisse historique. On a tout dit sur l'art dans les relations de voyages; on a fort peu dit et souvent même on n'a rien dit sur l'histoire. L'auteur a cherché là l'intérêt de son récit pour ceux qui, en voyageant, veulent comme lui replacer le passé à côté du présent. Il a, par exemple, patiemment glané dans l'histoire. romaine, dans l'histoire du Bas-Empire, dans l'histoire d'Orient, tout ce qui intéressait le pays que nous possédons aujourd'hui sous le nom d'Algérie; et craignant que la prolixité ne fût l'ennui, il a résumé et condensé autant qu'il a pu (1); ; il ne s'est un peu étendu qu'à l'endroit de Mahomet, dont une critique fanatique, plus ignorante encore que malveillante, a dénaturé le caractère et l'œuvre religieuse et sociale. Cependant il a refondu pour l'abréger un premier travail sur le Koran - dont on parle beaucoup et que l'on connaît peu même en Algérie (2). — Que quelque chose de son livre reste ainsi dans l'esprit du lecteur, et l'auteur croira échapper à la férule de Voltaire dans ce passage: << Qui n'a rien de nouveau à dire doit se taire, ou du moins se faire pardonner son inutilité par son éloquence. »> L'auteur a visé, au contraire, à l'utile dulci du poëte.

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(1) On a publié une volumineuse histoire de l'Algérie. L'auteur s'est abstenu d'y puiser. Il a cru qu'un résumé, pris aux sources mêmes, satisferait mieux le lecteur, qui veut l'instruction facile et rapide.

(2) Et l'on peut dire encore avec Voltaire : « Très-peu de littérateurs parmi nous connaissent le Koran. Nous nous en faisons presque toujours une idée ridicule, malgré les recherches de nos véritables savants. >> C'est que les travaux de ces savants sont d'une lecture peu attrayante pour notre esprit superficiel et léger. L'auteur a voulu, par un épitome raisonné, faire au moins comprendre ce

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