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dent les peuples, c'est d'être gouvernés selon la justice, la vérité, la loi, la raison; ce que demandent les rois dignes de ce nom c'est de régner suivant la raison, la loi, la justice, la vérité. Mais qu'est-ce que la vérité, demandait Pilate. Qu'est-ce que la vérité, demande-t-on partout. C'est ceci, dit l'un, c'est cela, dit l'autre. Là dessus des discordes, des révolutions. Pour dissiper les ténèbres et les doutes, la raison, la loi, la justice, la vérité même s'est incarnée dans la personne de Jésus-Christ, a établi son empire sur la terre, et, par son Eglise, répond à qui l'interroge.

Ce royaume n'est pas de ce monde, dans le même sens que la vérité qui l'a fondé et qui le soutient, Jésus-Christ, n'est pas de ce monde, mais du ciel; dans le même sens que les apôtres, ses principaux ministres, ne sont pas de ce monde, ne lui ayant emprunté ni leur autorité, ni leur doctrine, ni leurs vues, mais ayant reçu tout cela de leur maître, auquel appartient toute puissance au ciel et sur la terre. Ils ne sont pas du monde, dit le Christ à son Père, comme je ne suis pas du monde moi-même. Or, de ce que le royaume de Jésus-Christ, son Eglise, n'est pas de ce monde, n'en tire ni son origine, ni son autorité, ni son enseignement, ni sa fin, tout ce que l'on peut et doit en conclure, c'est que ce monde n'a rien à y voir. Jésus-Christ ne dit pas, et c'est la remarque de saint Augustin : « Mon royaume n'est pas dans ce monde, mais il n'est pas de ce monde. » Et quand pour le prouver il ajoute : « Si mon royaume était de ce monde, mes ministres combattraient pour que je ne sois pas livré aux Juifs »; il ne dit pas: << Mais maintenant mon royaume n'est pas ici; mais il n'est pas d'ici.» En effet, son royaume est ici jusqu'à la fin des siècles 1.

Pilate, qui connaissait sans doute les idées des philosophes grecs et latins sur la prééminence du sage, que lui seul est heureux, que lui seul est vraiment roi, comprit sans peine que Jésus-Christ parlait d'un empire intellectuel, et non pas d'un empire matériel, d'un empire de force, tel que celui des Césars. « Il alla donc trouver les Juifs, les princes des prêtres et la foule, et leur dit : Je ne trouve aucun crime dans cet homme.

» Cependant les pontifes et les sénateurs l'accusaient de beaucoup de choses; et il ne répondit rien. Alors Pilate l'interrogea une seconde fois N'entendez-vous pas combien de choses ils disent contre vous? Mais il ne répondit rien à tout ce qu'il put lui dire ; de sorte que le gouverneur en était tout étonné. Mais eux insistaient de plus en plus, disant : Il émeut le peuple, enseignant par

In Joan. Tract., 115, n. 2.

toute la Judée, depuis la Galilée jusqu'ici. Or, Pilate, entendant parler de la Galilée, demanda s'il était Galiléen. Et ayant appris qu'il était de la juridiction d'Hérode, il le renvoya à Hérode, qui était à Jérusalem en ces jours-là. Hérode, voyant Jésus, se réjouit beaucoup; car depuis long-temps il souhaitait de le voir, parce qu'il avait ouï beaucoup de choses de lui, et qu'il espérait lui voir faire quelque miracle. It lui fit donc bien des questions, mais Jésus ne lui répondit rien. Cependant les princes des prêtres et les scribes étaient là, qui insistaient toujours en l'accusant. Ainsi Hérode, avec toute sa cour, le méprisa; et, se jouant de lui, il le revêtit d'une robe blanche, et le renvoya à Pilate. Et en ce jonr-là, Hérode et Pilate devinrent amis, d'ennemis qu'ils étaient auparavant. Or, Pilate, ayant convoqué les princes des prêtres, les sénateurs et le peuple, leur dit: Vous m'avez présenté cet homme comme soulevant le peuple, et néanmoins, l'ayant interrogé en votre présence, je ne l'ai trouvé coupable d'aucun des crimes dont vous l'accusez, ni Hérode non plus; car je vous ai renvoyés à lui, et voilà que rien n'a été fait contre lui, comme s'il avait été jugé digne de mort. Je vais donc le renvoyer, après. l'avoir fait châtier1.

» Or, c'était la coutume qu'au jour solennel le gouverneur accordât au peuple la liberté d'un prisonnier, qui que ce fût qu'ils lui demandassent. Il y était même obligé. Or, il y avait alors un fameux prisonnier qu'on appelait Barabbas. C'était un voleur qui avait été mis en prison pour avoir excité une sédition dans la ville, et pour y avoir commis un meurtre. Le peuple s'étant donc mis à crier, commença à lui demander ce qu'il lui accordait tou jours. Comme ils étaient tous assemblés, Pilate leur dit : C'est un usage parmi vous qu'à la fête de Pâque je vous relâche un criminel; lequel voulez-vous que je vous délivre, de Barabbas ou deJésus, qui est appelé Christ? Car il savait bien que c'était par envie que les princes des prêtres le lui avaient livré. Il leur dit donc une seconde fois : Voulez-vous que je vous délivre le roi des Juifs?

» Or, pendant qu'il était assis sur son tribunal, sa femme lui envoya dire: Qu'il n'y ait rien entre vous et ce juste; car j'ai beaucoup souffert aujourd'hui dans un songe, à cause de lui. Mais les princes des prêtres et les sénateurs persuadèrent au peuple de demander Barabbas et de faire périr Jésus. Le gouverneur reprenant donc la parole, leur dit : Lequel des deux voulez-vous que je

Luc, 23, 5-16.

vous délivre? Ils répondirent : Barabbas. Pilate leur répartit : Que ferai-je donc de Jésus, qui est appelé Christ? Ils lui dirent tous : Qu'il soit crucifié! Le gouverneur leur répliqua : Quel mal a-t-il donc fait ? je ne trouve aucun crime en lui ; c'est pourquoi je le châtierai et le renverrai. Mais ils crièrent encore plus fort, disant : Qu'il soit crucifié1!

» Alors Pilate se saisit de Jésus et le flagella. Ensuite les soldats le conduisirent dans la cour du prétoire et assemblèrent autour de lui toute la cohorte. Et après lui avoir ôté ses habits, ils le couvrirent d'un manteau de pourpre. Et entrelaçant une couronne d'épines, ils la lui mirent sur la tête, avec un roseau en la main droite; et, fléchissant le genou devant lui et l'adorant, ils le raillaient, disant: Salut, roi des Juifs. Et lui crachant au visage, ils prenaient le roseau et lui en frappaient la tête.

Pilate sortit donc de nouveau et dit aux Juifs: Voici que je vous l'amène, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime. Jésus sortit done, portant une couronne d'épines et un manteau dé pourpre, et Pilate leur dit : Voilà l'homme! Mais quand les princes des prêtres et leurs serviteurs l'eurent vu, ils criaient disant: Crucifiez, crucifiez-le ! Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes et le crucifiez; car moi je ne trouve en lui aucun crime. Les Juifs lui répondirent: Nous avons une loi; et, selon cette loi, il doit mourir, parce qu'il s'est fait Fils de Dieu. Quand Pilate eut entendu ces paroles, il craignit encore davantage. Et il rentra dans le prétoire et dit à Jésus: D'où êtes-vous? Mais Jésus ne lui fit aucune réponse. Pilate lui dit donc : Vous ne me parlez point! ne savezvous pas que j'ai le pouvoir de vous faire crucifier, et que j'ai le pouvoir de vous délivrer? Jésus lui répondit : Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, s'il ne vous avait été donné d'en haut. C'est pourquoi celui qui m'a livré à vous est coupable d'un plus grand péché. Et depuis lors Pilate cherchait à le délivrer. Mais les Juifs criaient : Si vous délivrez cet homme, vous n'êtes point ami de César; car quiconque se fait roi, se déclare contre César 2.

>> Pilate donc, ayant entendu ces paroles, conduisit Jésus hors du prétoire et s'assit dans son tribunal, au lieu qui est appelé en grec Lithostrotos (pavé en pierres), et en hébreu Gabbatha (hauteur). C'était le jour de préparation de la Pâque, environ vers la sixième heure. Et il dit aux Juifs: Voilà votre roi ! Mais ils criaient : A bas! à bas! crucifiez-le ! Pilate leur dit : Que je crucifie votre roi? Les princes des prêtres répondirent: Nous n'avons de roi que César.

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Math., 27, 15–23. Marc, 15, 6–14. Luc, 23, 13–33. — 2 Joan., 19, 1-12.

Pilate voyant donc qu'il ne gagnait rien, mais que le tumulte croissait de plus en plus, se fit apporter de l'eau; et, lavant ses mains devant le peuple, il leur dit : Je suis innocent du sang de ce juste ; c'est votre affaire. Et tout le peuple répondant, dit : Que son sang soit sur nous et sur nos enfants! Alors Pilate leur adjugea leur demande pour qu'elle fût exécutée. Et il leur délivra en même temps celui qu'ils demandaient, qui avait été mis en prison à cause d'une sédition et d'un meurtre; mais pour Jésus, il le leur abandonna pour être crucifié 1. »

Saint Jean vient de nous dire que, quand Pilate monta la dernière fois sur son tribunal, il était environ la sixième heure. Saint Marc nous dira bientôt que Jésus fut crucifié à la troisième heure. Ces deux récits ne se contredisent point. Les Romains avaient deux manières de compter les heures de la journée : l'une, comme les Juifs, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher; l'autre, comme nous, de minuit à midi, et de midi à minuit. Cette dernière était surtout en usage dans les tribunaux et chez les jurisconsultes 2. Il y a toute apparence que saint Jean, qui écrivit le dernier de tous les évangélistes, et pour les chrétiens de l'Asie-Mineure, s'est servi de ce dernier comput. Il était donc, à notre manière de compter, environ six heures du matin, probablement six heures et demie, lorsque Pilate monta pour la dernière fois sur son tribunal. La sentence aura été prononcée vers sept heures. Jésus a été crucifié à la troisième heure, selon la manière de compter des Juifs; neuf heures du matin, selon la nôtre. L'intervalle aura été rempli par le procès des deux criminels qui furent crucifiés avec lui, par la confection des croix et des titres, et enfin par la marche. Que si l'on s'étonne de voir prononcer un jugement de si grand matin, il est bon de savoir qu'en général les jurisconsultes et les magistrats romains donnaient audience de très-bonne heure 5. Il y avait de plus ici une raison particulière. La nuit de la Pâque était pour les Juifs une nuit solennelle, et la partie principale de la fête : ils y veillaient comme pendant le jour. Les chefs du peuple durent naturellement en profiter pour hâter la mort de Jésus, et célébrer le reste de la journée avec plus de satisfaction. Jésus-Christ fut donc crucifié à la troisième heure des Juifs, et il expira vers la neuvième ; c'est-à

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'Math., 27, 24-26. Marc, 15, 15. Luc, 23, 24 et 25. Joan., 19, 13–16. 2 En voir les preuves dans le Journal pour le clergé de l'archevêché de Fribourg en Brisgau, cinquième livraison. 1830. - 3 Magistratus post mediam noctem aus– picantur, et post exortum solem agunt. Macrob. Saturnal., 1. 1, c. 3. Hæc tot millia ad forum primá luce properantia, quam turpes lites, quantò turpiores advocatos habent. Sencc. De ira., 1. 2,

C. 7.

dire, selon notre manière de compter, il fut crucifié à neuf heures du matin et mourut à trois heures après midi. Il resta ainsi six heures sur la croix, comme l'ont remarqué les premiers Pères de l'Eglise. Ce qui est surtout digne d'attention, c'est que les deux agneaux du sacrifice perpétuel s'immolaient tous les jours dans le temple, l'un à neuf heures du matin, l'autre à trois heures après midi. Jésus-Christ, qui venait remplacer toutes les victimes, montera sur l'autel de la croix pendant qu'on immole le premier, et il consommera son sacrifice pendant qu'on immole le second.

<< Après que les soldats l'eurent bafoué de nouveau, ils lui ôtè– rent le manteau de pourpre, lui remirent ses habits et l'emmenėrent pour le crucifier. Et il portait sa croix. Mais en sortant (de la ville), ils rencontrèrent un certain homme de Cyrène, nommé Simon, père d'Alexandre et de Rufus, qui passait par là, revenant d'une maison de campagne. Ils le contraignirent de prendre la croix de Jésus, et ils la lui mirent sur les épaules, pour qu'il la portât derrière lui.

>> Or, il était suivi d'une grande multitude de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et le pleuraient. Mais Jésus, se tournant vers elles, leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. Car voici que les jours viendront, dans lesquels on dira: Heureuses les stériles, et les entrailles qui n'ont point enfanté, et les mamelles qui n'ont point allaité. Ils commenceront alors à dire aux montagnes : Tombez sur nous; et aux collines: Couvrez-nous! Car s'ils traitent de la sorte le bois vert, que sera-ce du bois sec?

» Or, on conduisait avec lui deux autres, qui étaient des malfaiteurs, pour les mettre à mort. Ils le conduisirent ainsi jusqu'au lieu nommé Calvaire (ou lieu du Crâne), en hébreu, Golgotha. Lorsqu'ils furent arrivés, ils lui présentèrent à boire du vin assaisonné de myrrhe et mêlé de fiel. Mais, après en avoir goûté, il n'en voulut point boire 1. »

La tradition judaïque nous apprend que quand quelqu'un allait être exécuté à mort, on lui donnait à boire quelques gouttes d'encens dans un verre de vin, afin qu'il ne sentît pas toute la violence de ses douleurs. C'étaient les principales dames de Jérusalem qui procuraient volontairement ce breuvage 2. La myrrhe produit le même effet que l'encens, seulement elle est plus chère. Le Sauveur n'en voulut point, parce qu'il ne voulait rien diminuer de ses souf

'Math., 27, 31-34. Marc, 15, 20-23. Luc, 23, 26–32. Joan., 19, 2 Gemar. Babyl. in Mischn. Sanh., c. 6, § 1.

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