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ch. ш et v. Luc, ch, ïv, etc.) Il ne voulut pas laisser croire aux autres plus qu'à lui-même que le monde dût, sous son règne, rester tel qu'il était alors. Il y avait sur ce point trop d'accord entre tous les prophètes pour qu'il hésitât à déclarer que son trône ne serait établi pour l'éternité sur la terre qu'après l'entier renouvellement de toutes choses. Il dut répéter bien des fois, dans ses entretiens familiers oú publics, ce mot que l'un des évangiles nous a conservé : « Mon royaume n'est pas de ce monde 1. »

Quant à l'inauguration de ce royaume, tout ce qu'il savait c'est qu'elle était proche, mais il en ignorait le moment précis 2. Son plus vif désir était de hâter ce moment; or, il fallait auparavant qu'il y eût une

1. La fin du verset que nous citons (Jean, ch. xvIII, v. 36) semble exprimer une idée toute différente, car il y est dit : « maintenant (vův) mon royaume n'est pas d'ici. » Ce qui veut dire évidemment que ce qui n'était pas encore serait plus tard. Mais il faut remarquer que Jésus ne répète pas l'expression dont il s'est servi d'abord, il ne dit pas : « Mon royaume n'est pas maintenant de ce monde, éx toũ xóσμov toútov ; » car, puisque ce monde, cet état de choses, allait finir pour faire place à celui dont Isaïe avait entrevu la splendeur et la fécondité, ce n'était ni alors ni plus tard que le royaume de Jésus pouvait appartenir à ce monde, κόσμου τούτου. Mais Jesus dit : « Mon royaume n'est pas maintenant d'ici, Evτeulev;» et en effet ce serait toujours sur la terre et non ailleurs, que ce royaume serait établi, mais ce ne serait que plus tard.

2. « Quant à ce jour et à cette heure-là, personne n'en a connaissance, non pas même les anges du ciel, mais seulement mon père. » (Matthieu, ch. xxiv, v. 36.)

3. « Je suis venu pour jeter le feu dans la terre, et que désiré-je,

moisson d'élus suffisante; il devait donc se hâter de faire mûrir la moisson. Aussi, dès qu'il eut pratiqué, dans les solitudes qui s'étendaient au-delà du Jourdain, la préparation dont Moïse et Élie lui avaient donné l'exemple, c'està-dire un jeune de quarante jours et de quarante nuits, il se mit à parcourir la Galilée en prêchant la pénitence.

Avant de donner une idée de ces prédications, où s'exprime en termes si émus et si entraînants le sentiment distinctif de la nation juive, c'est à-dire le sentiment de l'égalité fraternelle entre enfants d'un même Dieu, nous devons arrêter toute notre attention sur un point capital; car l'éclaircissement de ce point suffirait, à défaut de toute autre considération, pour trancher la question que nous traitons dans ce livre.

Pour qui Jésus se donnait-il dans ses prédications?

Se donnait-il pour un novateur, pour le fondateur de nouvelles doctrines, de nouvelles croyances? Venaitil révéler aux Juifs de son temps des choses qu'ils ignoraient ou dont leurs livres ne contenaient pas déjà la révélation? Venait-il, par exemple, changer quelque chose au sens très-précis que l'interprétation davidique avait dès longtemps donné à ces mots : règne du ciel, royaume de Dieu, résurrection des morts? Supposer

sinon qu'il s'allume? Je dois être baptisé d'un baptême, et combien ne suis-je pas pressé jusqu'à ce qu'il s'accomplisse?» (Luc, ch. xii, v. 49 et 50.)

cela, ce serait substituer le personnage le plus chimérique, le plus dénué de raison d'être, le plus incessamment démenti par toutes ses paroles et tous ses actes, au personnage le plus réel, le plus naturellement entraîné, et le plus logique dans ses entraînements. Jésus novateur! Jésus se séparant intellectuellement de la famille israélite! Jésus se proposant autre chose que l'accomplissement de la Loi et des prophètes!— On ne saurait rien imaginer de plus faux.

A quelle image aurait recours un homme qui voudrait exprimer le respect profond, le soin scrupuleux qu'il met à conserver dans son intégrité complète l'objet à la garde duquel il a été placé? - Il désignerait les plus minimes, les plus imperceptibles particules de cet objet, et il se ferait fort de justifier qu'aucune de ces particules n'a été ni supprimée ni changée. Eh bien ! c'est précisément ce que faisait Jésus. Il choisissait, parmi les lettres hébraïques et parmi les signes de la massore 1,

1. Il est intéressant de remarquer que ce détail fournirait un renseignement à une question de chronologie philologique encore controversée, s'il était bien prouvé que Jésus s'est exprimé ainsi. Mais nous inclinons à croire que Jésus a tout bonnement employé la locution encore en usage parmi les Juifs:» la pointe du iod. « La lettre iod () se termine en effet en pointe aiguë comme l'épine dont elle a la forme, et cette pointe est la figure qui sert aux Juifs à exprimer la quantité la plus voisine du rien. Ce qui nous confirmerait dans cette opinion, c'est que nous possédons une version syriaque de l'évangile de Matthieu, dans laquelle cette image est exprimée par le mot 7, dont la vraie signification est dard, pointe.

tout ce qu'il y avait de plus petit, la lettre iod (*) et le simple point (peut-être le chirick −); et, faisant allusion aux bouleversements qui devaient précéder le prochain avénement de son royaume, il disait : « Ne pensez pas que je sois venu détruire la Torah et les prophètes; je ne suis pas venu les détruire, mais bien les accomplir. Car je vous dis, en vérité, que le ciel et la terre ne passeront pas que tout ce qui est dans la Torah ne soit accompli parfaitement, jusqu'à un seul iod et jusqu'à un seul point. (Matth., ch. v, v. 17, 18.)

Mais quoi! ne semble-t-il pas que, pour nous mettre et pour mettre Jésus lui-même en pleine contradiction, il suffit de jeter les yeux sur les versets qui suivent ceux que nous venons de citer? Car on l'y voit lui-même rappeler et citer ce qui avait été dit aux anciens et y ajouter des recommandations plus pressantes et des préceptes plus rigoureux. Ne faisait-il donc pas là précisément ce qu'il s'était interdit? Ne dépassait-il pas l'accomplissement pur et simple de la Torah et des prophètes? Non, il restait parfaitement fidèle à son dire; seulement, et il importe extrêmement de le remarquer, ce qu'il accomplissait alors c'étaient les prophéties relatives au temps de pénitence.

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Il faut, en effet, bien comprendre que les conseils qu'il adresse à ceux qui l'écoutent s'appliquent à la situation toute spéciale d'une société sur le point de finir

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par une brusque catastrophe, et dont tous les membres ont par conséquent à s'occuper,- non pas des conditions ordinaires de la vie sociale, mais de la préservation de leur vie individuelle 1. Sans cette observation préalable, beaucoup de points de sa doctrine resteraient inexplicables tant à l'égard de ce qui l'avait précédé que de ce qui devait le suivre. A l'égard du passé, nous venons de voir qu'il ne pouvait ni ne voulait rien changer à la moindre des dispositions d'une loi qu'il croyait émanée de la bouche même de son père céleste. Quant à ce qui était pour lui l'avenir, comment pourrait-on s'expliquer qu'il eût voulu y jeter les bases d'une société quelconque, puisque ses prédications tendaient directement

1. La pensée de Jésus à ce sujet est très-bien exprimée au ch. xi de l'évangile de Luc. Jésus y cite des exemples pour montrer que tous ceux qui ne voudront pas user du moyen de préservation personnelle qu'il est venu leur apporter, ne pourront échapper à la mort dont les vengeances célestes vont bientôt menacer tous les hommes; il fait voir en même temps de quel genre de mort il s'agit, pour ceux qui ne se seront pas d'avance garantis des coups du ciel, en se plaçant sous la sauvegarde qu'il prescrit. C'était à l'occasion d'une exécution en masse commandée récemment sans jugement régulier par Pilate : « Pensezvous, dit Jésus, que ces hommes fussent les plus grands coupables de toute la Galilée, parce qu'ils ont été traités ainsi? Non, je vous assure; mais si vous ne faites pénitence, vous périrez tous comme eux. » Un accident brusque et fortuit lui fournit aussi un autre exemple: «Croyezvous aussi que ces dix-huit hommes sur lesquels la tour de Siloé est tombée et qu'elle a tués, fussent plus redevables que tous les habitants de Jérusalem? Non, je vous assure; mais si vous ne faites pénitence, vous périrez tous de la même sorte. >>

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