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plus particulièrement attribuables à Moïse, pour former le Pentateuque actuel '.

Tout s'accorde à prouver que, depuis l'entrée en Chanaan, les écrits de Moïse, connus sans doute des seuls cohėnim (prêtres), n'avaient pas circulé de main en main. Il nous paraît on ne peut plus certain, et nous en produirons plus loin la preuve historique, que ces écrits de Moïse étaient alors consignés dans un seul manuscrit dont l'Exode, le Lévitique et les Nombres nous présentent, encore aujourd'hui, l'ancien contenu plus ou moins modifié par Esdras. Le verset 16 du chapitre xxv de l'Exode nous informe que ce manuscrit devait être renfermé dans la caisse du tabernacle, en qualité de témoignage. Il avait donc dû, pendant les cinq siècles écoulés depuis sa rédaction, suivre l'arche dans toutes ses vicissitudes et ses changements de lieu; et, au moment où commence notre récit, il devait être, avec la caisse qui le contenait, dans la maison d'Abinadab à Kiriath-yarim. (V. Samuel, liv. I, ch. iv, v, vi et vii.)

Ce n'était évidemment pas dans ce code des lois mosaïques qu'avaient été pris les éléments de l'éducation du jeune pâtre de Bethléem; et tout ce qu'on lui avait

1. Nous supposons connus les résultats acquis par l'exégèse scientifique qui nous autorisent à adopter ce point de vue; et les travaux relatifs à ce sujet sont maintenant trop répandus, même en France, pour que nous nous croyions obligé d'apporter nous-même nos preuves.

enseigné n'avait pu être puisé que dans la collection des récits antérieurs à Moïse dont nous avons parlé plus haut. Les esprits de la trempe du sien sont avides de connaître et d'approfondir tout ce dont ils peuvent tirer parti; si donc, comme il est permis de le croire, il avait à sa disposition un des rouleaux sacrés que se disputaient les familles fidèles, il n'est pas douteux qu'il avait dû se nourrir assidûment de cette lecture. Les confidences de Samuel, immédiatement saisies et peut-être devancées par sa conception rapide, attachaient pour lui un nouvel attrait à ces documents, car il y trouvait les meilleurs modèles à suivre pour obtenir de son Élohim les hautes faveurs dont il allait avoir besoin. Et, chose bien faite pour l'encourager dans cette étude, il n'avait pas de peine à se reconnaître dans la plupart des traits qui caractérisaient les anciens favoris de Jéhovah 1.

1. Ceci n'est point particulier à cette histoire. On peut remarquer dans toutes, que les Dieux ne sont jamais entrés en communications directes qu'avec des hommes supérieurs par leur habileté à leurs contemporains.

Nous avons ici, à propos des mots Elohim et Jehovah, une observation générale à faire. Les exégètes (Astruc, Eichhorn, de Wette, etc.), ont bâti de laborieux systèmes sur la distinction à établir entre ces deux mots, alternativement et quelquefois simultanément employés dans les livres hébreux. M. Éwald nous semble faire assez peu de cas de toutes ces distinctions, et nous nous rangeons à son avis. Certes, les investigations de l'exégèse ont rendu un très-grand service en montrant à combien de mains et d'époques diverses il convient d'attribuer la rédaction des fragments juxtaposés qui composent la torah hébraïque. Mais

Nous pouvons aisément nous représenter le jeune pâtre, déjà oint par Samuel et occupé, en attendant l'occasion de se montrer, à relire les passages qu'il avait le plus d'intérêt à commenter et à retenir.

Des trois ancêtres communs à toute sa race, le plus rapproché de lui par le temps et aussi par la conformité des penchants et des dons naturels était le rusé Jacob.

l'histoire des faits, sous peine de se fausser, ne doit pas s'exagérer l'importance et subir aveuglément le joug des distinctions philologiques. Or, sur ce point, une seule chose importe à l'histoire et ressort d'ailleurs avec la dernière évidence d'une lecture tant soit peu attentive du texte hébreu, c'est que le mot (Elohim), fréquemment précédé de l'article (le) et se prêtant à toutes les constructions pronominales, est tout simplement un nom commun pris dans le sens mythologique que nous donnons, dans l'histoire générale, au mot dieu. Ce mot, à terminaison plurielle, exprima d'abord toutes les puissances visibles et invisibles, puis fut peu à peu employé comme singulier, pour désigner le protecteur plus ou moins mystérieux de tel ou tel peuple. L'Élohim d'Israël a pris, sous l'inspiration de Moïse, le nom de Jéhovah (7177); et ce dernier nom, de formation relativement récente, et d'ailleurs trèssavamment construit, a été introduit plus tard dans quelques-uns des documents antérieurs remaniés, à la place ou à côté du nom primitif.

Quant à la distinction réelle qu'il y a à faire entre les deux tendances, beaucoup moins raisonnées qu'on ne le croit, que l'on a nommées Élohisme et Jéhovisme, nous nous bornerons à dire ici qu'à nos yeux le véritable chef de la réaction élohiste n'est autre que David. Si les plus ardents jéhovistes lui ont plus tard prodigué leurs éloges, c'est que, sous ce point de vue particulier, ils ont été les premières dupes de l'illusion qui entoure encore aujourd'hui d'une auréole sainte le célèbre auteur des Psaumes, beaucoup plus étudié jusqu'ici dans ses écrits que dans ses actes. Nous montrerons dans la suite de ce récit que les deux nuances vraiment distinctes à discerner dans l'orthodoxie juive sont le mosaïsme et le davidisme.

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Dès longtemps il avait dû se rendre familiers tous les traits de cette instructive figure. Quelle persistance obstinée il fallait mettre dans les luttes engagées avec Jéhovah, pour obtenir ce qu'on désirait de lui; — à quelles louanges il était sensible, et quelles conditions il convenait parfois de lui imposer 1; sur tout cela, David trouvait amplement à se renseigner dans cette histoire. Une chose devait lui paraître avant tout enviable, car c'était d'elle apparemment que venaient les inspirations heureuses et le succès qui les suivait cette faveur suprême qui contenait toutes les autres, c'était la prédestination. Déjà sans doute David aimait à se dire que peutêtre il en avait été gratifié lui-même à son insu. Que n'en était-il sûr ! Que ne pouvait-il compter, comme Jacob, sur ce bonheur qui restait fidèle

:

ceux que Jé

hovah avait choisis dès le sein de leur mère !

Avant la naissance des deux fils d'Isaac, Jéhovah avait aimé Jacob et haï Esaü; il avait dit à Rébecca: « Deux peuples sont dans ton ventre, et de tes entrailles se sé

1. « Si Jéhovah est avec moi, avait dit Jacob (Genèse, ch. xxvIII, v. 20), et qu'il me garde dans le voyage que je fais, qu'il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir... Jéhovah sera mon Dieu. >>

Observons, une fois pour toutes, l'animadvertance du compilateur qui a donné au Pentateuque sa forme actuelle. En intercalant le nom de Jéhovah dans les récits si divers dont il a composé la Genèse, il oublie que Moïse a fait dire à Jéhovah lui-même (Exode, ch. vi, v. 3): « Je ne me suis montré à Abraham, à Isaac et à Jacob que comme ElSchadai, mais ils ne m'ont pas connu sous mon nom de Jéhovah. »

pareront deux nations; l'une de ces nations plus forte que l'autre ; le plus grand servira le moindre. » (Genèse, ch. xxv, v. 23.) L'effet fatal de cette double sentence avait été marqué à chaque pas, dans la vie des deux frères, par les succès de l'un et les disgrâces de l'autre. David devait surtout remarquer cette ingénieuse supercherie:

<< Jacob vint vers son père et dit: Mon père. Celui-ci dit: Me voici, qui es-tu, mon fils? Jacob dit à son père: Je suis Ésau ton aîné; j'ai fait comme tu m'as dit; lèvetoi, assieds-toi et mange de mon gibier, pour que ton âme me bénisse. » (Ce prétendu gibier c'étaient deux chevreaux tués par Jacob dans la bergerie.) « Isaac dit à son fils: Comme tu as été vite à en trouver! - l'autre répondit: Jéhovah, ton Élohim, m'en a fait rencontrer.

« Isaac dit à Jacob: Approche donc, que je te tâte, pour voir si tu es mon fils Ésau ou non. Jacob s'approcha de son père Isaac qui le tâta et dit: Cette voix est la voix de Jacob, mais ces mains sont les mains d'Esau. » (Elles étaient couvertes à dessein de la peau des chevreaux.) « Ainsi, il ne le reconnut pas, car ses mains étaient velues comme celles de son frère Ésaü. Et il le bénit, mais après avoir dit encore: Es-tu bien mon fils Ésaü? Jacob dit: Je le suis. >>

La bénédiction donnée, Esau rentrait, rapportant le produit de sa chasse; il découvrait la fraude et s'écriait:

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