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n'y trouve pas encore ce qui l'avertira plus tard de leur fin. Qu'est-ce qui pourrait donc alors arrêter dans son heureuse carrière ce corps sain et dispos que rien ne lasse, à qui chaque jour ramène la même aptitude à jouir et la même vigueur? Ce n'est que lorsque parmi les sensations de la chair se glissent celles qui signalent obstinément le déclin, que l'amour de la vie, de plus en plus troublé, arrive à n'être plus que l'obsédante crainte de la mort. Le jour devait venir où, pour David plus que pour aucun autre, le vigilant amour de soi-même revêtirait cette dernière et inévitable forme et donnerait naissance aux idées qui s'y enchaînent; mais ce jour n'était pas encore venu, et les idées toutes particulières qu'il devait faire naître dans cette imagination féconde avaient besoin du long acheminement dont nous allons étudier avec soin les phases successives.

Le seul épisode qui vienne accidenter cette vie de sérail est une attaque de Philistins si facilement déjouée, qu'elle ne semble placée là que pour nous donner entre mille un exemple des stratagèmes que l'intarissable génie de la ruse continuait à fournir à David en toute occasion. La moindre circonstance, habilement saisie, lui suffisait, dans un cas pareil, pour animer ses soldats et jeter la terreur parmi les agresseurs. (Ch. v, v. 23.) << David consulta Jéhovah qui dit : Ne monte pas (ne les attaque pas de front); tourne-les par derrière, et

viens vers eux du côté des mûriers (□). Et quand tu entendras sur la cime des mûriers un bruit de pas, dépêche-toi; car alors Jéhovah sera sorti devant toi pour battre le camp des Philistins. David fit ainsi que lui avait ordonné Jéhovah, et les Philistins furent battus depuis Guéba jusqu'à Guézer.» S'il ne s'agit ici, comme il semble, que du vent dans les hautes branches des arbres, on n'en saurait tirer un meilleur parti.

Que pensaient cependant de cette prospérité soutenue et de ces pratiques idolâtriques1 les anciens amis de Saül d'une part et, de l'autre, ces quelques représentants d'une orthodoxie mal définie que les historiens modernes désignent sous le nom de jéhovistes? — « Eh quoi! devaient-ils se dire, pendant que ce roi se réjouit avec ses femmes derrière les murs de son palais, l'arche où réside le vrai roi d'Israël, notre Seigneur Jéhovah, est oubliée à Kiriath -Yarim dans l'humble demeure d'Abinadab! Parce que tout semble réussir à l'ambitieux fils de Jessé, il croit que sa royauté est affermie à jamais. Mais qu'il tremble! le jour de la vengeance est proche, et c'est dans cette sécurité trompeuse que Jéhovah endort ceux qu'il s'apprête à frapper. »

1. Les termes mêmes du récit que nous venons de citer prouvent surabondamment que cette consultation, comme toutes celles dont nous avons parlé, avait été faite au moyen de l'éphod et par conséquent devait être condamnée par les orthodoxes.

Que les murmures se soient produits sous cette forme ou sous une autre, il ne nous paraît pas douteux qu'il fallut une excitation de ce genre pour rappeler David à la prudence, et l'amener à la détermination tardive que nous lui voyons subitement prendre au ch. vi du IIme livre de Samuel (IIme livre des Rois, Can. ch.). Il assemble tous les hommes d'élite d'Israël et va solennellement prendre l'arche de Jéhovah dans la maison d'Abinadab où elle était depuis si longtemps abandonnée. « David et toute la maison d'Israël jouaient devant Jéhovah de toute sorte d'instruments en bois de cyprès, sur des harpes, des luths, des tambourins, des sistres et des cymbales. » Mais, tout à coup, l'un des conducteurs du chariot qui portait l'arche, Ouza, fils d'Abinadab, est frappé d'une mort mytérieuse et subite. << David eut peur de Jéhovah en ce jour et il dit : Comment l'arche de Jéhovah entrerait-elle chez moi? Il ne voulut point retirer chez lui l'arche de Jéhovah, et la fit détourner à la maison d'Obed-Edom de Gath. »

Tout nous prouve que cette terreur de David fut bien réelle et que le trop long enivrement du succès fit alors place en lui aux plus sérieuses réflexions. Bien plus encore que les murmures auxquels il avait cru devoir donner satisfaction, la colère que Jéhovah lui manifestait par la mort d'un autre l'avertissait clairement qu'il faisait fausse route en mettant en oubli les instructions

de Samuel. S'était-il donc assez assuré des intentions de sou Dieu? N'avait-il pas trop tôt cessé de solliciter ces faveurs dont rien ne lui garantissait encore la fixité? Il savait à quoi s'en tenir sur la réalité des communications qu'il avait obtenues jusque-là du ciel; pouvait-il, tant qu'il n'en aurait pas mérité d'autres par l'ardeur de ses prières, se croire valablement investi de la qualité d'héritier?

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que

L'idée lui vint la suite va nous le prouver l'irritation de Jéhovah pouvait simplement tenir à l'oubli de certaines formes prescrites. En outre, il pouvait observer que la maison d'Obed - Edom, à Gath, n'avait pas eu à souffrir de la présence de l'arche et semblait, au contraire, avoir prospéré depuis. Si donc il avait pu craindre d'abord qu'il y eût peu de sûreté à servir d'hôte à Jéhovah, une expérience de trois mois le rassurait à cet égard. Tout cela l'enhardit à renouveler l'essai du transport de l'arche dans son palais de Sion. Il s'appliqua cette fois, plus encore que la première, à ne rien négliger de ce qui devait désarmer Jéhovah.

En cet endroit, nous devons quitter un moment le document qui nous a servi jusqu'ici; car, sur cette circonstance importante, nous trouvons un récit beaucoup plus détaillé aux ch. xv et xvi du premier livre des Chroniques (Paralipomènes) :

« Alors David dit: Qu'on ne porte pas l'arche du

Dieu (dans tout ce récit

est écrit avec l'article);

que ce soient les lévites; car c'est d'eux que Jéhovah a fait choix pour porter son arche et pour le servir à per

pétuité. David assembla tout Israël à Jérusalem pour

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:

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faire monter l'arche de Jéhovah à l'endroit qu'il lui avait préparé. David réunit les fils d'Aaron et les lévites (suivent les noms qui remplissent sept versets) et il leur dit Vous êtes les chefs de famille des lévites. Sanctifiez-vous ainsi que vos frères, et faites monter l'arche de Jéhovah, Dieu d'Israël, à l'endroit que je lui ai préparé. C'est parce que la première fois ce n'était pas vous qui la fîtes monter que Jéhovah, notre Dieu, a fait une brèche parmi nous, parce que nous ne l'avons pas recherché selon le rit. » « Les fils des lévites portèrent l'arche du Dieu comme Moïse l'avait ordonné, selon l'ordre de Jéhovah, sur leurs épaules avec des barres. David dit aux chefs des lévites d'organiser les chants de leurs frères avec des instruments de musique, des luths, des harpes et des cymbales donnant l'intonation, afin d'élever la voix pour la joie 1. »

1. Suivent, avec les détails les plus minutieux et les plus précis, la longue énumération des chantres et la distribution de tous les emplois. Tout cela implique une organisation si régulière et si complète, qu'on se demande avec surprise si une telle organisation pouvait exister à cette époque. On est donc tenté d'abord de considérer comme une interpolation cette liste de fonctions exercées beaucoup plus tard, et qui n'avaient pu s'improviser pour une simple cérémonie. Mais, après réflexion, on

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