Page images
PDF
EPUB

ils l'avaient demandé, espéré, affirmé; ils ne l'avaient pas défini. Avec Paul, c'est tout autre chose; nous nous trouvons en face d'une annonce formelle et explicite. Il est vrai que les exigences multiples et complexes qu'il a à satisfaire l'entraînent en de fréquentes contradictions de détail; mais ce n'est point ce que nous avons à relever ici, et nous devons, au contraire, chercher autant que possible à faire disparaître ces contradictions dans une vue d'ensemble dégagée de tout encombre.

Afin d'écarter de la question un élément qui lui est étranger et qui la compliquerait sans aucune utilité, observons, en ce qui concerne la morale pratique proprement dite, que, pour Paul comme pour Jésus, toute cette morale est contenue dans la Torah; toutes les œuvres considérées comme bonnes sont celles que décrit la Torah et sont toujours désignées sous le nom d'OEuvres de la loi; en un mot, il n'est jamais et nulle part question de la moindre innovation morale, de la moindre introduction de principes ou de sentiments

nouveaux.

Nous avons dit, à là fin du chapitre précédent, que le mot qui avait ouvert à Paul une voie toute nouvelle et qui était devenu comme le pivot de sa doctrine, était ce mot d'Habbakuck : « Le juste vit de la foi. » Dans le verset de l'Épître aux Hébreux, qui suit celui qui rappelle ce mot du prophète, nous aurions pu

observer cette

dans la foi,

ψυχῆς. »

expression: « Demeurons donc fermes

pour conserver notre vie, εἰς περιποίησιν

>> On ne "comprendrait rien à ce passage si on cherchait à le détourner de son sens littéral. — Ici, comme dans toute l'ancienne littérature juive, il faut, sous peine de dénaturer complétement la valeur des mots, ne voir derrière eux que le fait matériel qu'ils expriment. Le mot « vivre » et le mot « mourir » signifient strictement et exclusivement « posséder et perdre la vie corporelle; » or, à le prendre dans son sens positif, le mot «< vivre de la foi » veut dire « avoir en soi un principe conservateur de la vie corporelle qui se nomme la foi; » donc, il suffisait à Paul d'appliquer aux hommes de son temps, de ce temps que le roi-prophète avait appelé aujourd'hui, - le mot d'Habbakuck, pris luimême dans un sens prophétique, pour leur montrer qu'il y avait pour eux un moyen de ne pas mourir, et que · ce moyen consistait à avoir la foi. Telle était, dans sa plus simple expression, la base logique de Paul. Évidemment, si c'était la foi qui sauvait la vie, elle pouvait aussi bien sauver celle d'un étranger (Ghoï, Gentil) que celle d'un Juif. Ne négligeons point d'observer qu'une autre conséquence non moins rigoureuse était celleci: Si c'était la foi qui préservait de l'anéantissement, l'anéantissement était le partage de ceux qui n'avaient pas la foi.

Ce principe étant donné, l'argumentation qui en découlait paraît si simple, qu'on est tenté de croire qu'elle n'eut qu'à se présenter à l'esprit de Paul pour le subjuguer par sa simplicité même, et le déterminer aussitôt à aller offrir aux étrangers les bénéfices de la foi. Mais, pour raisonner ainsi, il faut ignorer les premiers rudiments du Credo hébraïque; il faut perdre entièrement de vue la promesse faite à Abraham par Jéhovah, les termes et les conditions de cette promesse et l'exclusion formelle qui la caractérise.-Si, du moins, celui en qui il fallait avoir foi pour être sauvé avait hautement aboli l'antique exclusion! Mais, difficulté nouvelle et plus grande encore que la première! non-seulement

[ocr errors]

Jésus avait déclaré qu'il n'entendait changer à la Torah ni la moindre lettre ni le moindre point; mais, à ceux qu'il avait chargés d'achever rapidement sa moisson d'élus avant qu'il ne revînt, il avait fait cette recommandation expresse : « N'allez point chez les Ghoïm. »

Si donc il faut nous étonner de quelque chose, ce n'est point de l'insuccès de Paul auprès de ses coreligionnaires; ce n'est point de l'énergique désaveu fulminé contre sa doctrine par les autres disciples; c'est du nouveau revirement opéré dans ses croyances. Ce qui peut seul expliquer ce revirement, c'est l'attrait tout particulier qui, pour une âme généreuse, s'attache à tout ce qui est capable de faciliter le succès, en une

entreprise dans laquelle persuader c'est sauver. On a beaucoup moins de peine à comprendre la seconde conversion de Paul, quand on met en parallèle d'une part la faible résistance que pouvaient opposer à son éloquence ardente ses auditeurs polythéistes et, de l'autre, celle qu'il devait rencontrer dans le monothéisme juif. Comment celui-ci aurait-il pu se laisser aisément entamer, quand il voyait mettre en question sa charte constitutive elle-même, son titre de noblesse le plus authentique et le plus formel? Rien de tout cela au contraire, quand l'apôtre s'adressait aux étrangers; il s'agissait seulement de leur faire apprécier l'incontestable supériorité des Écritures juives sur les traditions religieuses de tous les autres peuples, et d'en faire découler celle de Jéhovah sur tous les autres objets de culte et d'adoration. De ces prémisses, et d'un choix de textes fait avec soin, ressortait une explication de la condition humaine, satisfaisante pour la génération à laquelle elle s'adressait, puisque c'était sur cette génération elle-même que devait s'opérer la réparation de tous les maux.

Abordons, sans autre transition, la thèse de Paul, en la réduisant d'abord aux termes dans lesquels il se fût plu sans doute à la renfermer si la nécessité de répondre, devant sa conscience même, aux objections hébraïques, ne l'avait obligé d'en altérer la netteté sur beaucoup de points :

Jéhovah avait créé l'homme sans péché et sans terme assigné à sa vie; or, le premier homme, en commettant le péché, avait lui-même introduit dans sa chair le principe de sa destruction; toute chair qui avait vécu depuis ce temps avait donc été à la fois une chair de péché et de mort, y compris même celle de Jésus. Mais, pour lui seul jusqu'à ce moment, un sommeil de trois jours, image de la mort, avait supprimé, sous ses deux formes, l'antique condamnation; et il était sorti du tombeau dans l'état primitif et désormais inamissible d'Adam, c'est-à-dire avec un corps impeccable et immortel. Et, par une grâce toute particulière de Jéhovah, grâce annoncée de tout temps en Israël par les hommes inspirés de son esprit, - ce sacrifice, d'une odeur supérieure à celle de tout autre, avait aboli du même coup le péché et la mort qui en avait été jusque-là la conséquence; car il avait déterminé le passage d'un état mortel à un état immortel, non-seulement pour la victime ellemême, mais pour tous ceux qui s'en appliquaient les mérites par ce renouvellement figuré qui se nommait la foi.

[ocr errors]

Malheureusement, en ces termes si nets et si clairs, la doctrine de Paul ne pouvait pas supporter l'examen du plus illettré des enfants d'Israël. Les disciples directs de Jésus, tout aussi bien que ceux qui ne croyaient pas en lui, n'avaient, pour faire crouler tout cela, qu'à dérouler la Torah et à opposer au hardi novateur les ter

« PreviousContinue »