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ternité de la doctrine de la grâce à celui à qui elle revient de droit, c'est-à-dire à David. David, observe l'apôtre, avait bien compris que c'était à autre chose qu'aux œuvres que Jéhovah réservait sa justice, quand il apprécie le bonheur de l'homme « à qui Jéhovah impute la justice sans les œuvres » (beatitudinem hominis cui Deus accepto justitiam fert sine operibus). »

Après avoir ainsi invoqué la compétence de David en cette matière, l'apôtre reprend son raisonnement :

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<< A quel moment la foi d'Abraham lui a-t-elle été imputée à justice? Est-ce après qu'il a été circoncis, ou lorsqu'il était encore incirconcis? >> On comprend toute l'importance de la question, si l'on se souvient du sens caractéristique que prend le mot « justice » dans cette doctrine. La question revient à ceci : « Est-ce à un circoncis ou à un incirconcis que la promesse d'immortalité a été faite ? » Eh bien! répond victorieusement Paul, «< ce n'est point après qu'il eut reçu la circoncision, c'est avant de l'avoir reçue.» - La suite du raisonnement réclame ici la précision du texte. Reprenons donc avec la Vulgate : « Quomodo ergo reputata est Abrahæ fides ad justitiam? in circumcisione an in præputio? non in circumcisione sed in præputio. » Ceci établi, il se hâte aussitôt de conclure: « Et signum accepit circumcisionis, signaculum justitiæ fidei quæ est in præputio. » La justification par la foi réside donc propre

ment dans ce que ne possèdent pas les Juifs, en tant que circoncis. Cela a été ainsi, poursuit l'apôtre, « afin qu'Abraham fût le père de tous ceux qui croient et qui sont dans les conditions où il était lui-même quand il a cru (ut sit pater omnium credentium per præputium), afin que cela leur fût réputé à eux aussi à justice. » Par cette ingénieuse observation, les choses se trouvent placées sous un tout autre jour : bien loin de compter sur la circoncision pour être justifiés, il faut au contraire que ceux qui veulent l'être remontent au delà et « suivent les traces de la foi quæ est in præputio patris nostri Abrahæ. »

Voilà donc le terrible pas franchi, non pas sans doute aux yeux des autres rabbis juifs, - non pas même peutêtre aux yeux de Paul, qui, très-probablement, ne pouvait se soustraire à tout scrupule au sujet de cette audacieuse manœuvre, - mais à coup sûr aux yeux de ceux pour qui les Écritures étaient lettres closes, et qui, désireux seulement du bonheur qu'on leur promettait, s'inquiétaient peu du reste. Tout, après cela, coule de source.

Si c'était la loi (la Torah) qui devait donner part à l'héritage éternel, pourquoi aurait-ce été la foi d'Abraham que Jéhovah aurait imputée à justice, c'est-à-dire dont il aurait fait le gage et le signe de l'incorruptibilité future? Supprimez les effets de la foi, la promesse est abolie, « exinanita est fides, abolita est promissio. >>

Donc les vrais héritiers sont ceux qui le sont par la foi et non par la loi.

Le vrai titre à la justification étant ainsi défini, Paul va définir en termes non moins précis l'antique déchéance et la prochaine réhabilitation, ainsi que les effets physiques de l'une et de l'autre. Rien n'est plus clair et rien n'entre mieux dans le vif de la question que nous traitons que le texte même de l'épître ; aussi y renvoyons-nous le lecteur, et l'engageons-nous à en suivre tous les développements, à la condition qu'il en écarte, une fois pour toutes, cette sorte de commentaire continu qu'une métaphysique postérieure a pour ainsi dire glissé entre toutes les lignes et sous chaque mot, pour y introduire un sens de convention. Pour rentrer dans le vrai, il suffit, comme nous l'avons déjà fait observer, de restituer à chaque mot son sens littéral.

« Comme le péché, dit Paul (ch. v, v. 12 et suiv.), est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché; ainsi, la mort est passée dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché. » - Premier point bien établi : par le péché d'Adam, tous les hommes sont devenus mortels. Mais il y a une similitude exacte entre l'extension, aux descendants du premier Adam, des effets produits en sa chair par le péché, — et l'extension, à ceux qui s'attachent par la foi au second Adam, des effets produits en la chair de celui-ci

par la grâce attachée à son sacrifice. Ceux-ci deviendront immortels comme ceux-là sont devenus mortels; de même que la chair des premiers est devenue périssable et corruptible, de même la chair des seconds échappera à la pourriture et à la destruction; -de même, enfin, que les premiers sont descendus dans la tombe et n'en sont pas remontés, de même les seconds, s'ils y descendent, reparaîtront sur la terre pour y être toujours vivants et glorieux. Ce qui distingue seulement, dans leurs effets inverses, le péché et la grâce attachée à la foi, c'est que (ch. v, v. 16 et suiv.) « le premier jugement (celui qui a chassé Adam du paradis) nous avait condamnés pour un seul péché, tandis que la grâce nous justifiera après plusieurs péchés. Si, à cause du péché d'un seul, la mort a jusqu'ici régné par un seul homme, avec quelle abondance de dons et de justice vont régner dans la vie, par le seul Jésus, ceux qui recevront sa grâce! comme plusieurs sont devenus pécheurs (et mortels) par

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Car,

ainsi, plusieurs seront

la désobéissance d'un seul, rendus justes (et immortels) par l'obéissance d'un seul. »>

Toutes les notions du juste sont bouleversées et anéanties par ces reversibilités monstrueuses! Mais, est-ce à Paul qu'il faut s'en prendre? Est-ce à lui qu'il faut demander une théodicée raisonnée? - Il n'a pas à approfondir la question d'iniquité dans le passé; — inique ou non, il doit accepter ce passé tel que ses livres le lui donnent;

la grande affaire, la seule importante, c'est que tout cela soit changé et réparé le plus tôt possible. Or, de quelle bonne nouvelle s'est-il fait le propagateur? Quelle est l'idée qui l'enivre et dont il cherche à enivrer tout le monde ? C'est que la réparation attendue depuis quatre mille ans est enfin imminente; c'est que le règne du péché d'Adam va finir; c'est que les habitants de la terre vont cesser d'être mortels! Si la bonne nouvelle ne s'est pas vérifiée, si la réparation annoncée n'a pas eu lieu, ou plutôt si les sublimes lois du monde moral, sont telles que, n'engendrant pas l'iniquité, elles n'ont pas à en fournir la réparation, Paul doit-il nous paraître coupable de l'avoir ignoré ?

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Au chapitre suivant, Paul emploie des images, auxquelles il ne sera pas toujours fidèle et dont il sera obligé d'écarter certaines conséquences, mais qui lui prêtent une assez grande force pour rendre sensibles les effets de transformation dus à la grâce. A ce titre, ce passage appartient en propre à notre sujet; car toute question relative à l'immortalité, de quelque façon qu'on la comprenne, doit nécessairement se ramener toujours à une question de transformation.

Il distingue deux hommes dans le Christ: l'ancien et le nouveau. Le vieil homme est le corps que le Christ possédait avant son sacrifice comme simple descendant d'Adam, corps qui ne différait en rien de tous ceux

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