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LES MANUSCRITS DU NOUVEAU TESTAMENT.

IX

pas deux manuscrits entièrement semblables l'un à l'autre, on reconnait aisément, dans les copies de la première période, deux catégories de documents qui diffèrent par la date et par l'origine, Les plus anciens de nos manuscrits onciaux ont pour patrie les uns l'Egypte, c'est-à-dire Alexandrie, les autres l'Occident; ceux-ci sont les exemplaires gréco-latins. Ces divers documents présentent dans leur texte des particularités qui leur sont communes, et que ne reproduisent pas la plupart des manuscrits qui les suivent dans l'ordre des temps. Ces derniers, qui ont également entre eux des caractères semblables, les doivent à l'Église grecque du Bas-Empire, qui fut, depuis le septième siècle, presque seule en possession de perpétuer le texte original du Nouveau Testament, et de laquelle proviennent aussi les manuscrits en lettres cursives dont nous avons déjà parlé. Entre ceux-ci et les exemplaires les plus anciens de la première période, les manuscrits asiatiques ou byzantins en lettres onciales forment une classe intermédiaire. Dans le nombre il s'en trouve cependant qui, transcrits plus librement que les autres d'après les copies antiques, en reproduisent le texte avec fidélité; mais la plus grande partie des manuscrits byzantins du huitième et du neuvième siècle ont au contraire une physionomie qui les distingue nettement des exemplaires antérieurs.

Cependant, comme il arrive dans les moments de transition, l'écriture onciale se maintint quelque temps encore à côté de l'écriture cursive, et nous trouvons sous la date du dixième siècle, à laquelle il faut peut-être aussi rapporter quelques-uns des manuscrits attribués au neuvième, deux copies en lettres onciales des quatre Évangiles qui sont à Rome et à Venise, une autre conservée à Hambourg qui contient des fragments des mêmes livres, et un manuscrit incomplet des Épîtres de Paul qui existe à Saint-Pétersbourg. Mais, si le texte de ces derniers exemplaires en lettres onciales prend toujours plus le caractère byzantin et s'éloigne davantage par conséquent de celui des manuscrits les plus anciens, on possède en revanche deux ou trois copies en lettres cursives qui s'en rapprochent d'une manière marquée.

Nous aurions dù peut-être tenir compte de ces exceptions; mais il nous a paru plus simple et très-suffisant de ne pas sortir de la catégorie des manuscrits en lettres onciales, ou de la première

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LES VERSIONS DU NOUVEAU TESTAMENT.

période pour former le recueil de variantes que nous avons placé au-dessous de notre traduction du manuscrit du Vatican.

Nous ne pouvions, en effet, accorder à un manuscrit unique, quelle que fût son antiquité, la prérogative de représenter, à lui tout seul, le texte des premiers siècles, ni laisser croire que, par une vénération mal entendue, nous voyions en lui le type exclusif de ce texte original qu'il n'est plus possible de reproduire dans sa native intégrité. Le manuscrit du Vatican est une autorité qui peut, et qui doit par conséquent être contrôlée. Nous n'avons pas voulu exercer par nous-même, à la place d'autrui, ce contrôle que chacun reste libre d'opérer selon ses lumières. Mais tout en évitant de faire intervenir notre propre jugement dans la discussion du témoignage des manuscrits, seul recevable en cette matière, nous devions offrir au lecteur les moyens de confronter les différentes leçons, et lui permettre ainsi de choisir, parmi les attestations de l'époque la plus ancienne, les variantes qu'il peut croire les plus conformes au texte primitif. Les règles à suivre dans ce choix résultent de l'idée qu'on doit se faire de l'origine et de la nature des altérations qui accompagnent la transcription des manuscrits. Nous indiquerons plus loin ces causes d'erreur, dont la connaissance doit servir de guide dans l'appréciation critique des diverses leçons.

A côté des variantes tirées des manuscrits grecs. nous avons cru devoir mentionner encore celles qui se trouvent dans la Vulgate latine. Nous avions deux motifs pour le faire. Le premier. c'est que cette version, telle qu'elle a été publiée à Rome en 1592, par l'ordre du pape Clément VIII, forme, pour une majeure partie de la chrétienté le texte authentique du Nouveau Testament, et qu'à ce titre il est intéressant de la comparer avec l'original grec. Le second motif, c'est qu'entre cette Vulgate imprimée, et la même traduction, telle qu'elle est sortie des mains de saint Jérôme au quatrième siècle, il y a des différences qu'il n'est pas non plus sans intérêt de signaler. Nous avons pu les indiquer d'après un manuscrit latin du sixième siècle, qui reproduit à une distance de deux siècles à peine, le travail original de saint Jérôme. Mais ce manuscrit, passé du couvent d'Amiati en Toscane dans la bibliothèque laurentienne de Florence, ne nous fournit pas seu

LES VERSIONS DU NOUVEAU TESTAMENT.

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lement l'occasion de confronter entre elles les deux formes extrêmes de la Vulgate latine, il nous procure encore, grâce au soin qu'a mis Jérôme, comme il l'assure lui-même, à rédiger sa version « d'après les anciens manuscrits grecs (codicum græcorum conlatione, sed veterum), un témoignage qui peut prendre place à côté des plus anciens exemplaires grecs dont nous sommes en possession.

»

Sans doute ce que nous disons, à ce dernier égard, de la version de saint Jérôme, nous devrions le dire des autres traductions qui, dès les premiers âges de l'Église, mirent les divers peuples, au milieu desquels le christianisme s'était établi, à même de lire, dans leur langue maternelle, le contenu des livres du Nouveau Testament. Ainsi la version syriaque dite peshito ou littérale, faite au deuxième siècle; une autre traduction dans la même langue, récemment découverte; les versions de la haute et de la basse Égypte qui datent du deuxième et du troisième siècle; les versions gothique et éthiopienne qui appartiennent au quatrième; la version arménienne qui fut composée dans le siècle suivant, ont incontestablement le droit de trouver place dans les rangs des témoins du texte. Cependant, nous ne les avons mentionnées que lorsque la leçon du manuscrit du Vatican n'était confirmée par aucun de nos manuscrits grecs, ou encore lorsqu'il s'agissait de variantes dont l'importance nous paraissait mériter une énumération complète des divers témoignages. Il faut observer qu'indépendamment du fait que ces versions n'offrent par elles-mêmes que des preuves de seconde main, on est loin d'avoir, au même degré que pour la Vulgate latine, la probabilité de posséder leur texte dans son intégrité primitive. La plupart d'entre elles ont subi des retouches et des corrections postérieures qui empêchent de conclure avec sécurité de leur forme actuelle à leur forme première. Ces traductions antiques fournissent sans doute des renseignements précieux, surtout dans les deux cas ci-dessus indiqués, mais elles ne tiennent comme témoins qu'un rang secondaire, et leur voix seule ne pourrait jamais prévaloir contre les dépositions des manuscrits grecs.

1 Cette citation de JÉRÔME et les suivantes sont tirées de la lettre au pape Damase, qui précède sa traduction des Évangiles.

XII

LES CITATIONS DU NOUVEAU TESTAMENT PAR LES PERES DE L'ÉGLISE.

On ne doit pas apporter moins de précaution dans l'emploi des citations du Nouveau Testament, que l'on trouve chez les écrivains chrétiens des premiers siècles. Aussi n'avons-nous reproduit les témoignages de ce genre que dans les deux cas susmentionnés, et dans ceux où les allégations des Pères sont si précises et si explicites, qu'elles deviennent une des sources les plus instructives et les plus certaines sur l'état du texte sacré de leur temps. En général, les citations bibliques étaient à cette époque faites avec une liberté d'à peu près qui (sans parler de tout ce que laisse à désirer, sur ce point spécialement, la critique du texte de la plupart des Pères) rend bien difficile d'attacher à leurs citations du Nouveau Testament la valeur d'un témoignage authentique. Les Pères latins, antérieurs à saint Jérôme, comme Tertullien, Cyprien, Hilaire de Poitiers, Lucifer de Cagliari, Ambroise, employaient une première version latine, dont les reproductions plus ou moins diverses étaient toutes peu conformes à ce que le traducteur de la Vulgate appelle « la vérité grecque » (quæ cum græcâ consentiant veritate). Nous possédons encore différents échantillons de cette traduction, mal à propos désignée sous le nom commun d'itala. Originairement faite en Afrique, selon toute vraisemblance, cette première version latine se propagea en subissant en divers lieux des changements assez considérables, pour que Jérôme pût dire qu'elle se présentait presque sous autant de formes qu'il y avait de manuscrits différents » (tot sunt enim pæne exemplaria quot codices). Parmi ces révisions, Augustin préférait, comme étant plus littérale, celle qu'il appelle itala; mais il est à peu près impossible de dire quelles copies, parmi celles qui conservent l'antique traduction latine, renferment précisément le texte de l'itala. Des traducteurs ignorants qui ne comprenaient pas l'original, des réviseurs présomptueux qui comprenaient de travers, des copistes négligents qui introduisaient des changements ou des additions, voilà les trois grandes causes d'erreur qui, selon saint Jérôme, avaient avant lui jeté la confusion dans l'ancienne version latine, et qui rendaient indispensable le travail que lui-même entreprit. Ceci diminue singulièrement la confiance avec laquelle on peut invoquer lorsqu'ils sont isolés, soit les témoignages de cette version, soit les citations des écrivains qui l'ont suivie.

Quant aux Pères grecs antérieurs au cinquième siècle, comme

LES VARIANTES DU NOUVEAU TESTAMENT.

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Irénée, Origène, Clément d'Alexandrie, Hippolyte, Eusèbe, Athanase, Épiphane, Méthodius, Chrysostôme, Cyrille de Jérusalem, etc., on trouve si fréquemment dans leurs écrits le même passage cité de deux ou trois manières différentes, que c'est encore le cas d'appliquer à leurs citations du Nouveau Testament ce que saint Jérôme disait des copies latines: «S'il faut y ajouter foi, qu'on nous dise auxquelles. Il est probable, le plus souvent, que ces divergences proviennent de la mobilité de leur mémoire, plutôt que de la diversité des exemplaires qu'ils employaient; à moins que leur témoignage ne soit assez catégorique pour que l'on ne puisse mettre en doute que c'est d'après les manuscrits euxmêmes qu'ils citent les textes évangéliques. Dans ce cas, comme nous l'avons dit, leurs allégations fournissent de précieux renseignements que nous n'avons eu garde d'omettre dans le corps des variantes. Nous donnons plus loin le tableau des versions et des écrivains qui nous ont servi de témoins subsidiaires pour les divergences du texte.

Lorsqu'on faisait entrer en ligne de compte, dans l'énumération des diverses leçons, les manuscrits grecs en lettres cursives de la période moderne, on était arrivé à constater un nombre de variantes, dont le chiffre semblait dénoter, dans le texte du Nouveau Testament, une irrémédiable confusion. En s'en tenant, comme toutes les règles d'une saine critique engagent à le faire, aux copies qui ne dépassent pas le dixième siècle, ce nombre subit une très-forte réduction, et il arriverait à une proportion qui n'a rien que de parfaitement naturel, si l'on se décidait à placer plus haut encore l'âge des témoins dont on enregistre les dépositions, et à exclure ainsi les documents byzantins. Nous aurions suivi nousmême dans cette voie les traces d'un éminent critique, qui luimême suivait celles de l'illustre Bentley, si nous avions voulu arriver, comme Lachmann', à former un texte qui, sans exister tel quel ailleurs que dans notre édition, y fût l'expression approximative du texte le plus ancien et le plus répandu.

Mais nous avons préféré à ce travail, toujours périlleux, parce

Novum Testamentum græce. Ex recensione Caroli LACHMANN. 1 vol. 12o. Berolini, 1831. Novum Testamentum græce et latine Carolus LACHMANNUS recensuit. 2 vol. 8o. Berolini, 1812-50.

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