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ment, ne tint aucun compte d'une semblable défense qui avait tout l'air d'une permission; il continua non-seulement de prêcher, mais encore de disputer; car les disputes sur les dogmes de l'Église romaine qu'on devait admettre ou rejeter, suivaient d'ordinaire ses prédications. Cette ardeur pour les discussions théologiques inflamma bientôt toute la ville, les partisans de la nouvelle doctrine y semant avec profusion de petits livres de controverse qu'on lisait avec avidité. Les prêtres eux-mêmes finirent par prendre feu. Le dernier jour de l'année 4532, il s'éleva une dispute qui fut des plus vives entre le vicaire de la Madeleine, soutenu d'autres ecclésiastiques, et quelques citoyens, auditeurs assidus de Froment. Le vicaire s'était engagé à démontrer par la Sainte-Ecriture que, sur un certain article, le jeune prédicant s'était écarté de la vérité. La réunion, composée de prêtres et de laïques se tint dans une salle de la maison du vicaire; mais ce dernier, au lieu de produire la Bible, selon sa promesse, déposa sur la table un auteur scholastique appelé Nicolas de Lyra. Les citoyens lui reprochent alors de manquer de parole, et le raillent de ne pouvoir montrer par l'Écriture que Froment est un hérétique. On s'échauffe de part et d'autre; on se querelle, on s'injurie. Un des prêtres met l'épée à la main, car dans ces temps de trouble, prêtres et bourgeois étaient armés pour leur défense personnelle. Quelques-uns montent au clocher pour sonner le tocsin. Aussitôt d'autres ecclésiastiques armés se précipitent dans la salle. Les citoyens, de leur côté, tirent l'épée, et se faisant jour à travers cette milice sacerdotale qui les entoure, sortent enfin de la maison.

Cependant, le tocsin qu'on sonnait à la Madeleine avait fait prendre les armes à un grand nombre de gens de l'un et de l'autre parti, qui tous accouraient vers cette église. Claude de Châteauneuf, lieutenant de la milice, averti de ce tumulte,

se rend dans la rue des chanoines où les catholiques s'étaient assemblés. Il les appaise le mieux qu'il peut, et fait conduire en prison les plus mutins qui refusent de lui obéir. Dans le même temps, Claude Savoye et Jean Louis Ramel, qui se rencontrent aux barrières, près de la Madeleine, s'étant fait apporter leurs bâtons syndicaux, arrêtent la fougue des ecclésiastiques, et renvoient dans leurs maisons les partisans de Froment, qui ne sont pas moins échauffés; et bientôt cette émeute est entièrement calmée.

Le conseil s'assembla le soir même pour empêcher le retour de ces scènes de désordre. Il renouvela la défense qu'il avait faite le matin à Froment de prêcher et de disputer; ordonna à ses partisans de se contenter du prédicateur ordinaire, de vivre comme leurs ancêtres et d'éviter toutes sortes de violences. Dans la même délibération, le conseil chargea les syndics de prier le grand-vicaire de châtier les prêtres qui étaient les auteurs du trouble et ceux qui n'avaient pas obéi aux ordres du lieutenant, et de vouloir bien pourvoir de bons prédicateurs les églises paroissiales. Le grand-vicaire accueillit fort bien les syndics. Il les remercia de la diligence qu'ils avaient mise à réprimer le désordre, et leur promit de les satisfaire dans tout ce qu'ils lui demandaient.

Le prédicateur ordinaire était un cordelier nommé Christophe Bouquet. Il avait déjà prêché pendant l'Avent dans le couvent de Rive, et le conseil décida qu'il prêcherait encore pendant le carême aux dépens des curés des sept paroisses. Or, ce moine, au mépris de son froc et de son ordre, avait depuis longtemps apostasié dans son cœur ; et sous le prétexte de concilier les esprits, il les détournait de la doctrine catholique et les disposait à recevoir les nouveaux dogmes que Froment prêchait dans son école, malgré la défense des syndics. Ordinairement, au sortir des sermons de Bouquet,

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le peuple courait en foule à ceux de Froment, qui achevait de renverser les croyances que le cordelier avait ébranlées. Le moine avait même fini par ne garder aucune mesure, et par prêcher sans vergogne le lutheranisme. « Tous ceux » qui goûtaient les nouvelles doctrines, dit un historien pro>>testant, l'allaient écouter en foule, et prenaient plaisir à >> l'entendre parler avec liberté sur la messe, le culte des » saints, etc. Ce qui le rendit odieux aux ecclésiastiques et » causa beaucoup de divisions (!). » On comprend la haine des prêtres contre le moine apostat; mais ce qui est incroyable, c'est que le grand-vicaire ne l'ait pas traduit devant le conseil épiscopal, pour qu'il reçût le châtiment que méritait sa conduite.

Le premier jour de l'an 1533, à l'issue du sermon de Bouquet, une si grande foule envahit la salle de Boitet où prêchait Froment, que l'escalier regorgeait de monde, et que les environs même de la maison étaient pleins de gens avides d'entendre sa parole. - -« Au Molard! au Molard !» se mirent à crier ceux qui étaient au dehors. En entendant ces clameurs, ceux qui se pressent dans la salle autour de Froment, le prennent aussitôt dans leurs bras, le portent à la place du Molard et le déposent sur le banc d'une marchande de poisson.

Prêche-nous la parole de Dieu ! prêche-nous la parole de Dieu ?» crie alors la foule. Mais à peine le prédicant a-t-il repris son discours, que le sautier de la ville arrive et le somme de se taire. «Mieux vaut, répond le disciple de Farel, obéir à Dieu qu'aux hommes. » Et il poursuit son sermon. Le conseil averti de sa résistance, opine promptement

(1) Spon, NOTES HIST. DE GENÈVE, t. Ier, p. 478.

sur cette affaire, et décrète, séance tenante, prise de corps contre lui. Les archers arrivent bientôt pour le saisir au collet; mais ils ont beau le chercher dans la foule, le prêcheur avait disparu; on l'avait caché dans la maison d'un bourgeois. Défense fut faite par les magistrats de prêcher sur les places publiques, sous peine de trois traits de corde. Quelque temps après, Froment sortit de la ville pendant la nuit, et se retira à Yvona sur le lac d'Yverdon (1).

Les seigneurs de Fribourg, étant informés de ce qui se passait dans Genève, écrivirent au conseil une lettre fort menaçante, dans laquelle ils lui reprochaient de ne pas tenir sa promesse, puisque le parti des luthériens se renforçait de plus en plus par les prédications du cordelier Bouquet. On s'empressa, pour les satisfaire, de congédier le moine, qui reçut néanmoins, avant de partir, un présent fort honnête du conseil, ce qui prouve que ses prédications ne l'avaient pas mécontenté. On répondit ensuite aux seigneurs de Fribourg que, sur les soupçons qu'ils avaient manifestés que ce religieux était imbu des opinions luthériennes, on l'avait fait sortir de la ville; qu'au surplus on les priait d'envoyer à Genève un homme de confiance, qui serait témoin de toutes les mesures que prendraient les magistrats pour arrêter les progrès de la nouvelle religion.

Les Fribourgeois, après avoir reçu la réponse du conseil, envoyèrent six députés à Genève, tant pour réitérer les mêmes reproches, que pour s'informer exactement de la vérité. Ces députés, qui étaient tous membres de la seigneurie de Fribourg, arrivèrent dans la ville le 20 février (1533). Ils se présentèrent le lendemain devant le conseil ordinaire

(1) Voir le dernier chapitre de cette histoire, où l'on trouvera une grande partie du sermon de Froment.

et dirent d'un ton menaçant que, nonobstant la promesse que le conseil avait faite, notamment dans la dernière lettre qu'ils avaient apportée avec eux, on laissait impunément battre les prêtres et blasphèmer contre la messe et les saints; que par une telle conduite, les Génevois prouvaient leur penchant pour la religion luthérienne, et prenaient le chemin de rompre pour toujours avec leurs supérieurs, qui avaient été sur le point de les charger de rendre à la ville les lettres d'alliance. Ils firent les mêmes représentations devant le conseil des Deux-Cents. On leur répondit que leurs supérieurs avaient été mal informés; que de semblables rapports n'avaient pu leur être adressés que par des ennemis de la ville et de son repos ; qu'on les priait d'en nommer les auteurs, afin qu'on les punit, comme ils le méritaient, s'ils étaient de Genève, et que, s'ils étaient de Fribourg, ou d'ailleurs, on les poursuivît en justice. Mais les députés refusèrent de les nommer. On leur donna ensuite l'assurance, comme on l'avait déjà fait plusieurs fois, que la ville voulait demeurer attachée à l'ancienne religion, ce qui parut les contenter. Ils s'en retournèrent donc à Fribourg, après avoir promis au conseil que leurs supérieurs seraient prêts, comme par le passé, à secourir la ville de Genève en cas de besoin.

Le conseil avait promis aux députés de Fribourg plus qu'il ne voulait tenir; car si Froment et Bouquet n'étaient plus alors dans Genève, les doctrines qu'ils avaient préchées, y avaient déjà pris racine. C'est pourquoi, les députés étant partis, les luthériens recommencèrent leurs assemblées. Ils les tinrent d'abord dans des maisons particulières : les plus lettrés y lisaient et interprétaient l'Écriture. Ils célébrérent leur première cène dans un jardin hors de la ville, et celui qui la distribua fut le bonnetier Jean Guérin, que le vulgaire estimait savant en théologie, quoiqu'il ne fût qu'un artisan,

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