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tres des paillards, et les docteurs des ânes. Mais la Sorbonne s'était occupée de réfuter le moine saxon, et Jacques Clitow, qu'elle avait chargé de ce soin, s'en était dignement acquitté en publiant son Antiluther qui eut beaucoup de succès.

La théologie était alors la maîtresse science, comme on l'appelait, et chacun voulait s'en mêler. Médecins, humanistes, juristes, tous se piquaient d'être des théologiens. Il n'était pas jusques aux femmes quelque peu lettrées, qui ne se permissent de raisonner sur les dogmes et les mystères de la religion chrétienne. On citait, parmi ces théologiens en jupon, Marguerite, reine de Navarre, et la duchesse d'Etampes, qui voulaient, disaient-elles, convertir François Ier à la réforme de la religion, parce que la rigueur des règles de l'Église, et surtout la gène de la confession troublaient leur conscience.

Paris n'était donc pas seulement le foyer des lettres et des arts que protégeait François Ier, et qui brillèrent d'un si vif éclat sous son règne, c'était encore une ardente fournaise où toutes les idées nouvelles étaient comme en fusion. Outre les Budé, les Dubellay, les Barnus, et tant d'autres amants passionnés de l'antiquité, qui préféraient l'étude des lettres, qui polit les esprits, aux controverses religieuses, qui les aigrissent, on y voyait des hommes plus théologiens que lettrés, tels que Pierre de L'Étoile et Lefèvre d'Estaples, et des humanistes, comme Guillaume Farel, Armand et Gérard Roussel, qui, délaissant les lettres pour la théologie, après avoir puisé à Strasbourg des idées contraires aux enseignements de l'Église catholique, étaient devenus, les uns partisans et propagateurs de la doctrine de Luther, les autres de celle de Zwingle ou des opinions de Bucer. Voilà le milieu où Jean Calvin, en venant à Paris, devait être obligé de vivre.

Le jeune écolier alla loger chez son oncle Richard Cauvin,

serrurier, qui demeurait près de l'église de Saint-Germainl'Auxerrois. Richard nourrit et hébergea son neveu pendant plusieurs années. Jean suivit avec assiduité les cours du collége de la Marche, où professait alors Jean-Mathurin Cordier, qui s'était laissé séduire par les nouveaux dogmes. << Fort bon personnage, dit Bèze, qui a usé sa vie en enseignant les enfants tant à Paris qu'à Nevers, à Bordeaux, Genève, Neufchâtel, Lausanne, et finalement de rechef à Genève, où il est mort cette année (1564) en l'âge de 85 ans, en instruisant la jeunesse en la sixième classe. »

A quatorze ans, Calvin avait déjà lu plusieurs écrits de Luther, et le doute sur la vérité de la doctrine catholique s'était déjà glissé dans son âme. Il étudia la dialectique au collége de Montaigu, sous un professeur espagnol d'origine, qui ne jurait que par Aristote. Avec son esprit pointilleux et retors, Calvin devait se complaire dans les enseignements du philosophe de Stagyre. En 1527, il fit à Paris la connaissance de Farel, qui revenait de Bâle, d'où il avait été banni après la dispute dont nous avons parlé dans un chapitre précédent. Calvin avait 49 ans et n'était encore que tonsuré, lorsqu'il fut pourvu, le 29 septembre 1527, de la cure de Marteville. Plus tard, l'évêque de Noyon la lui échangea, à la sollicitation. de son père, qui était aimé du prélat, contre celle de Pontl'Évêque. «< Ainsi, dit Desmay, baillait-on les brebis à garder au loup. » (1). Il retourna à Noyon et prêcha quelques fois à Pont-l'Évêque. On prétend qu'à cette époque il se lia avec Robert Olivetan, son parent, que nous avons vu faire du scandale dans une église de Genève, et qui travaillait déjà à sa traduction française de la Bible.

(1) Desmay, ACTES DU CHAPITRE DE NOYON, cité par Audin.

En 1529, Gérard changea d'idée touchant la profession qui convenait à son fils. « Comme mon père s'aperçut, dit Calvin, que la science du droit faisait quelquefois la fortune de ceux qui la cultivaient, cette espérance le porta subitement à changer de projet. Ce fut ainsi qu'ayant laissé de côté l'étude de la philosophie, je me mis à apprendre le droit auquel je tâchai de m'appliquer avec assiduité, pour me conformer à la volonté de mon père.» Gérard l'envoya donc à Orléans, où professait alors un des plus habiles jurisconsultes de France, Pierre de l'Étoile, qui fut depuis président au parlement de Paris. Jean Calvin faisait la joie de son maître ; c'était l'écolier le plus assidu, le plus docile, le plus laborieux. On ne le tenait déjà plus, dit Bèze, pour « escolier, mais pour enseigneur.» S'il faut en croire Baudouin (Baldvinus), ses condisciples n'avaient pas de son caractère une aussi bonne opinion que Bèze de son savoir. Ils se plaignaient de ses délations et de ses calomnies, et l'avaient surnommé Accusativus. De l'université d'Orléans il passa à celle de Bourges; mais il fut tout-à-coup forcé d'interrompre ses études pour venir à Noyon soigner son père, atteint d'une maladie dont il mourut. Après la mort de son père, Calvin retourna à Bourges, où professait alors le célèbre jurisconsulte Alciat, l'ami du cardinal Sadolet, qui lui écrivait à cette époque, au mois de février 4530, en le qualifiant « d'homme très-supérieur dans toutes sortes de sciences et de doctrines.» (1). Avant d'aller à Bourges, André Alciat avait enseigné, pendant cinq ans, le droit romain à Avignon, aux appointements de 600 écus d'or par an. Mais il n'y était pas demeuré, parce que François Ier,

(1)

.......

..... In omni litterarum et doctrinarum genere longè præcellenti, etc. JACOB. SADOLET. Epist. lib. II, p. 84. Cologne, 1553.

pour l'avoir à Bourges, lui en avait offert le double.<< J'aurais voulu être riche, lui disait Sadolet, dans sa lettre datée de Carpentras, dont il était évêque, j'aurais voulu être riche, non pas pour moi, car ce serait honteux pour un philosophe et surtout pour un chrétien, mais parce que, si je l'avais été, je n'aurais pas laissé cette province perdre une aussi grande lumière.» A la fois jurisconsulte, théologien, historien et poète, cet homme de toutes sciences, omnium doctrinarum, voyait se presser à ses cours un nombre prodigieux d'auditeurs. Ce qui faisait dire aux échevins de Bourges : «Le roi a bien placé les 4,200 écus d'or qu'il octroie à Messire Alciat; car jamais la ville n'a été si brillante ni si heureuse.»>

Calvin était en extase devant la chaire de ce merveilleux docteur qui, par son éloquente parole, savait donner de l'attrait aux plus arides études, et qui parfois, en interprétant ou en commentant quelque texte du droit romain, formulait en vers sa pensée pour mieux la graver dans l'esprit de ses auditeurs. De retour dans sa chambre, le laborieux écolier se hâtait de rédiger ses notes, ne voulant rien perdre de toutes les belles choses qu'il venait d'entendre. <«< Il escrivoit, dit Bèze, estudioit jusqu'à la nuit, et pour ce faire, mangeoit bien peu au souper; puis le matin, estant réveillé, il se tenoit encore quelque temps dans sa couchette, remémorant et ruminant tout ce qu'il avoit appris le soir.>>

Des leçons du jurisconsulte Alciat, Calvin passa à celles, non moins attrayantes pour lui, d'un docteur allemand qui professait les lettres grecques. Appelé par François Ier pour en répandre le culte en France, le docteur Melchior Wolmar, imbu du lutheranisme, initiait plus volontiers ses écoliers qu'il aimait d'ailleurs comme ses enfants, à la doctrine du réformateur saxon, qu'à la poésie de Sophocle ou à l'éloquence de Démosthènes. Il semblait avoir une prédilection pour Calvin, qui avait su le captiver par sa promptitude à

saisir les leçons du maître et par les saillies de ses disputes orales. Le caractère opiniâtre de l'écolier et les défauts même de son esprit, ne déplaisaient point au docteur, qui écrivait de lui à Farel: « Quant à Calvin, je ne crains pas tant son esprit de travers que j'en espère bien; car ce vice est propre à l'avancement de nos affaires, pour le rendre un grand défenseur de nos opinions, parce qu'il ne pourra si aisément être pris qu'il ne puisse envelopper ses adversaires en des empêchements plus grands.» (1) Calvin, de son côté, n'oublia jamais la paternelle affection de son maître. Il lui écrivait longtemps après : « Je me souviendrai toute ma vie de votre zèle pour mon avancement, de votre amour pour votre disciple, de votre complaisance pour orner mon esprit de tous les dons de la science. C'est sous vous que je me formai aux lettres grecques; et vous ne vous borniez pas à veiller sur mes progrès littéraires, vous auriez encore voulu m'ouvrir votre bourse.» Ce fut à l'instigation de Wolmar qu'il se livra définitivement à la théologie.

Malgré ses idées sur la prédestination et le fatalisme, Calvin, à cette époque, n'était pas sans inquiétude, non-seulement à cause des poursuites de la justice contre les partisans des dogmes nouveaux, mais encore à cause du doute qui venait l'assaillir à travers tous les arguments dont il étayait sa doctrine. « Si estoy-je alors, dit-il, toutesfois bien esloigné de la certaine tranquillité de ma conscience. Car, toutes fois et quantes que je descendoy en moy, ou que j'eslevoy mon cœur à Toy (Dieu), une si extrême horreur me surprenoit qu'il n'y avoit purifications ni satisfactions qui

(1) « Cette lettre, dit Florimond du Rémond, escrit de la main de Volmar, estait entre les mains d'un nommé Chrestien, ministre de Poitiers, de laquelle il faisoit montre, à cause de quelque dent de lait qu'il avait contre Calvin. »

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