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et qui essaie inutilement de vaincre leur obstination. Les magistrats, poussés à bout, interdisent la chaire aux coupables, et donnent ordre à Henri de La Mare, de distribuer la Cène avec du pain azyme le jour de Pâques. Ce ministre promet d'obéir; mais Farel s'en va le trouver, s'emporte, le traite d'ennemi, de présomptueux, et La Mare effrayé, revient sur la parole qu'il avait donnée.

Cependant, le jour de Pâques, Farel et Calvin, malgré la défense des magistrats, ne laissèrent pas de monter en chaire. Ils prêchérent même deux fois ce jour-là, l'un à Saint-Gervais et l'autre à Saint-Pierre. Prenant pour prétexte la débauche des citoyens et leurs divisions, ils ne donnèrent point la communion au peuple, ce qui occasionna des scènes de désordre, surtout dans l'église de Saint-Gervais, où les emportements de Farel et les grossières injures qu'il lançait à ses auditeurs, qu'il traitait de « paillards et d'ivrognes, » faillirent lui coûter la vie.

Le peuple était exaspéré. Le soir il parcourut les rues en criant: « Mort aux ministres ! » Le Conseil, indigné de ce qui s'était passé à Saint-Pierre et à Saint-Gervais, prononça contre Calvin, Farel et Corault un arrêt de bannissement, qui fut confirmé par le conseil des Deux-Cents et par le conseil général, convoqué à cet effet, le 23 avril (1538). Le saultier signifia aux deux premiers, de la part des conseils, l'ordre de quitter la ville dans trois jours. Ils partirent donc et furent suivis de près par Corault, qu'on tira de prison pour le faire sortir de Genève.

CHAPITRE XIII. (1538 A 1539.)

Deux pamphlets de Calvin.

La messe, que combat Calvin, est défendue par le témoignage des Pères et de toutes les anciennes Églises. - Colloque de Farel et de Calvin avec les ministres de Berne. Ils tentent inutilement de retourner à Genève. Calvin se retire à Strasbourg, et Farel à Neufchâtel.

Après le départ des trois ministres, les magistrats s'empressèrent de relever les fonts baptismaux dans les églises. << En mai, portent les registres de la ville, on fait relever les pierres baptismales pour y baptiser les enfants. » On publia à son de trompe par les carrefours, que chacun eût à se conformer aux prescriptions du synode de Lausanne, à célébrer les quatre principales fêtes de l'année et à se servir du pain azyme pour la communion.

Farel et Calvin se rendirent d'abord à Berne pour justifier leur conduite. De Berne ils allèrent au synode de Zurich. Après avoir informé l'assemblée de ce qui s'était passé à Genève, ils jugèrent prudent de faire bon marché de leurs opinions, déclarant qu'ils ne voulaient point contester sur des matières qu'ils regardaient comme indifférentes, et qu'ils étaient même prêts à accepter les cérémonies de l'église de Berne. Cette tactique leur réussit auprès du synode, qui

poussa la condescendance jusqu'à prier les seigneurs de Berne de solliciter leur rappel dans Genève.

« A la bonne heure !» avait dit Calvin au saultier, quand il lui signifia l'ordre de son bannissement, « à la bonne heure! si nous avions servi des hommes, nous serions mal récompensés; mais nous servons un grand Maître qui, bien loin de ne pas récompenser ses serviteurs, leur paye ce qu'il ne leur doit pas. » Voyons si c'est bien Dieu qu'il voulait servir à Genève. Il avait dit dans son Institution chrétienne : « Je suis venu apporter le glaive et non la paix. » En vérité, il a tenu parole. Voici le spectacle qu'offre cette ville après deux ans de séjour qu'y a fait le réformateur. « Les familles, dit M. Galiffe, sont divisées; on ne peut faire un pas sans rencontrer un meurtrier, un escroc, un filou, un banqueroutier; les tavernes sont remplies d'espions; le caractère national si expansif est devenu morose, inquiet et soupçonneux. Pour désigner à la vengeance populaire des citoyens qui ne croient pas au formulaire, on a inventé de nouveaux mots; une secte qu'on nomme la secte des Libertins, ramassis, selon Calvin, d'hommes dissolus, noiseux, paillards, insulte hautement à l'Évangile; il est défendu de rire de la barbe rousse de Farel et des joues pantelantes de Calvin, sous peine de châtiments spirituels et corporels; la magistrature a été outragée en chaire par des ministres de l'Évangile, qui ont continué de prêcher malgré l'ordre d'un sénat, dont ils ont reconnu la souveraineté; un scandale affreux a été donné dans le temple, par le refus d'admettre les fidèles. à la communion. » (1)

Pendant son séjour à Genève, Calvin avait fait imprimer

(1) LETTRE SUR L'Hist. de Genève, par M. Galiffe, cit, par Audin.

deux ouvrages destinés à être propagés en France. Dans l'un, il pousse au martyre. C'est son traité De Idolatria fugienda, dédié à Nicolas Duchemin. Il oublie qu'il a lui-même fui le danger qui le menaçait dans son pays, et maintenant qu'il ne craint plus pour sa vie, il veut que ses partisans confessent leur foi sans avoir peur des supplices; « car, dit-il, vraie piété engendre vraie confession, et ne faut point tenir pour chose légère et vaine, ce que dit saint Paul: Comme on croit de cœur à justice, ainsi on fait confession à salut. »

<«< Il sera grandement utile, ajoute le réformateur, de nous » souvenir ici de ce que saint Augustin récite en quelque lieu » de saint Cyprien. Après qu'il fut condamné d'avoir la teste » tranchée, on lui donna choix et moyen de racheter sa vie, » si seulement de parole il voulait renoncer à la religion » pour laquelle il devoit mourir; et non-seulement lui fut » donné licence de le faire, mais après qu'il fut venu au lieu » du supplice, il fut affectueusement sollicité par le gouver>> nement d'aviser s'il n'aimoit pas mieux pourvoir à sauver » sa vie que souffrir d'opiniastreté folle et inepte. A quoi en » un mot il respondit: Qu'en chose autant saincte, il n'y avait » lieu de délibération. Quand les tormens estoyent appa>> reillez devant ses yeux, et que le bourreau, avec un regard » de travers et cruel, le serroit de près; que le coup de » l'espée jà estoit sur le col, et qu'on oyoit qu'horribles » maudissons du peuple forcené, si quelqu'un s'esmerveille >> comment ce sainct personnage n'a perdu courage, et n'a » laissé de se présenter alaigrement au torment, qu'il pense » qu'il a soutenu jusqu'au bout ceste constante grandeur de »courage par une seule pensée : qu'il avoit son cœur fiché >> au commandement de Dieu qui l'appeloit à faire confession » de sa religion. »

Ce que Calvin appelle idolâtrie, ce sont les croyances de l'Église catholique, c'est le culte des saints et de leurs ima

ges, ce sont les cérémonies et les sacrements; c'est surtout la messe qu'il travestit en la décrivant à sa manière, et dont il n'a pas honte de décrier les vénérables mystères, le prêtre qui les célèbre et les fidèles qui y participent.

<«< Le peuple, dit-il, assiste, persuadé que tout ce qui s'y » dit et fait est saint, avec lequel meslé tu simules et fais >> semblant d'estre de mesme religion. Après que cet enchan>>teur et joueur de passe-passe s'est approché plus près de >> l'autel, il commence à jouer son rosle et sa farce, tantost » se remuant d'un costé, tantost d'autre; tantost il est sans >> bouger; puis il marmotte des murmuremens magiques, >> par lesquels il lui semble bien qu'il doit tirer Christ du » ciel, et veut que les autres l'entendent ainsi..... Après » estre descendu du ciel, s'admet de faire la réconciliation » de Dieu envers les hommes, comme s'il estoit substitué au » lieu de Christ, mort et trépassé. »

Voyons si cette célébration de la messe, dont se moque le réformateur, n'est pas digne du respect de tous les chrétiens. Elle a été prédite sous l'ancienne loi, par le prophète Malachie, qui annonce par delà les siècles le sacrifice de l'Agneau, qu'une troupe de prêtres ou de vieillards adorent dans l'Apocalypse de saint Jean. Voici les paroles du prophète : << Depuis l'orient jusqu'à l'occident, dit le Seigneur, mon nom est grand parmi les nations: l'on m'offre dans tout lieu des sacrifices à une victime pure. »(4). Cette prédiction se réalise sous la loi nouvelle par l'institution de la messe. Mais qui est l'auteur de cette institution vénérable? Jésus-Christ luimême, qui dit à ses apôtres en bénissant le pain et le vin eucharistiques. «< Faites ceci en mémoire de moi. » Les apô

(1) MALACHIE, chap. IV.

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