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majesté divine; mort au criminel de lèse-majesté humaine ; mort au fils qui frappe ou maudit son père; mort à l'adultère; mort à l'hérétique. Et, comme par une outrageante dérision de la miséricorde divine, dans ces atrocités législatives, Calvin mêle souvent le nom de Dieu. A force de vouloir imiter Moïse, il a oublié Jésus-Christ.

Le conseil, pour laisser au réformateur le temps d'accomplir son œuvre, l'avait dispensé de prêcher le dimanche. Le recueil de lois terminé, il lui fit présent d'un bosset de vin de l'Hôpital (1). Genève se trouva donc alors, dit un historien (2), sous l'empire d'une législation presque nouvelle, dans laquelle il est facile de reconnaître trois éléments différents les vieilles constitutions du pays, les principes réformateurs de Calvin, et pour les édits civils, le droit coutumier de la province du Berry, que Colladon avait eu soin d'y introduire. Mais comment Calvin se servit-il de cette constitution qu'il avait coordonnée et codifiée ? Comment fit-il fonctionner cette machine législative dont il était, en quelque sorte, le mécanicien et le moteur? M. Galiffe va nous l'apprendre. << Calvin, dit-il, renversa tout ce qu'il y avait d'honorable pour l'humanité dans la réformation des Génevois, et établit le régime de l'intolérance la plus féroce, des superstitions les plus grossières, des dogmes les plus impies. Il en vint à bout d'abord par astuce, ensuite par force, menaçant le conseil lui-même d'une émeute et de la vengeance de tous les satellites dont il était entouré, quand les magistrats voulaient essayer de faire prévaloir les lois contre son autorité usurpée. » (3) Les femmes adultères étaient

(1) Registre, 16 décembre 1542, cité par Audin.

(2) Tourel, HIST DE GENÈVE, loc. cit.

(3) M. Galiffe, cité par Audin.

jetées dans le Rhône, les hommes n'étaient pas noyés, mais pendus. Henri Philippe Leneveu, avait chez lui une petite figure peinte sur verre, qu'il appelait en plaisantant son démon familier, et par laquelle il prétendait savoir les infidélités de sa femme. Poursuivi devant le Petit Conseil et condamné au fouet pour crime d'adultère, Leneveu en appela au conseil des Deux-Cents, qui le condamna à mort, L'histoire ajoute que son innocente superstition fut, en grande partie, la cause de sa condamnation au dernier supplice (1). Un banquier condamné pour le même crime, loin de se plaindre comme Leneveu, qui se récriait contre l'iniquité de ses juges, mourut avec résignation, « en bénissant Dieu, dit Spon, de ce que la justice était si sévèrement observée. » (2) On pendait des enfants pour avoir appelé leur mère diablesse et larronne; quand ils n'avaient pas l'âge de raison, on les hissait à un poteau par les aisselles, pour montrer qu'ils méritaient la mort. Quiconque ose discuter la doctrine théologique de Calvin ou récuser sa symbolique, est jeté dans les fers, et condamné au feu, s'il ne se rétracte. Colladon surveille les bourreaux pour qu'ils fassent leur besogne en conscience. Il fait donner à Goulaz une estrapade de corde. «S'il ne veut confesser, dit le jugement de condamnation, ordonne qu'il soit rasé, pour ce qu'il use d'enchantement; qu'il soit procédé contre lui par toute voie de justice jusqu'à ce qu'on ait la pure vérité.» (3) «La confession obtenue, dit M. Galiffe, le patient est torturé de nouveau pour apprendre quelque chose de plus. » Si le malheureux,

(1) Spon, HIST. de Genève, t. II, p. 91. Notes,

(2) Id. ibid.

(3) Registre de la ville, 22 janvier 1543.

pour abréger ses souffrances, demande à voir Calvin, le réformateur vient le visiter, trouve le traitement fort doux, et il écrit tranquillement à Bullinger: « Je peux bien vous affirmer qu'on s'est conduit humainement envers le coupable on le hisse à un poteau, et on lui fait perdre terre en le suspendant par les deux bras. » (1)

La plupart des malheureux qu'on mettait à la torture, << à la recommandation de Colladon, » comme on le voit dans les registres de la ville, avouaient les crimes faux ou réels dont on les accusait, et subissaient le dernier supplice. Mais souvent la mort du condamné n'assouvissait pas l'insatiable sévérité de la justice, qui s'acharnait sur le cadavre du supplicié, le décapitait, pendait le corps au Champel, ou le divisait en quartiers, et clouait la tête à un poteau dressé sur le grand chemin. Quelquefois elle prétendait se montrer clémente, mais sa pitié fait horreur. Jean Rozet, mis à la torture, avoue, à force de tourments, l'adultère dont il est accusé. L'un des juges ayant des remords, obtient une commutation de peine. L'arrêt est conçu en ces termes : << Jean Rozet a mérité la mort, la corde au cou; le conseil lui fait grâce. Il sera fouetté par la ville, enchaîné au pied à une chaîne de fer, en prison pour dix ans, après arrêts perpétuels de la ville, sous peine de 200 florins ou écus d'amende, dont il donnera caution. »

Tous ces horribles tourments, tous ces épouvantables supplices émurent quelques âmes généreuses; il circula dans la ville des vers où l'on vouait juges et bourreaux à l'exécration publique; la police les saisit et y nota des hérésies infernales. On mit en prison trois citoyens soupçon

(1) CALV. BULL. Mss. DE GENÈVE, cité par Audin.

nés de s'occuper de poésie religieuse. Contrairement à l'avis de Colladon qui, après les avoir torturés, concluait, selon son habitude, «< à la peine de mort, » les poètes eurent la vie sauve, mais ils furent obligés de faire amende honorable, la torche à la main, et à jeter dans le feu leurs vers hérétiques.

Ce n'est pas seulement dans Genève qu'on avait pitié de tant de malheureux condamnés au dernier supplice, et cruellement torturés avant de mourir ; en Suisse même des cris d'horreur s'élevaient contre ces atrocités juridiques, et contre la froide cruauté de Calvin, qui passait pour en être l'auteur ou l'instigateur. Pense-t-on que le théocrate soit sensible aux reproches qu'on lui adresse? Il ne prend pas même la peine de se justifier auprès de ses amis. Il écrit à Bullinger: <«< Je n'en finirais pas, si je voulais réfuter toutes les sornettes qu'on débite chaque jour sur mon compte..... On dit que des malheureux ont été forcés de confesser, à force de tortures, des crimes qu'ils ont ensuite désavoués. Il y en a quatre, il est vrai, qui ont changé quelque petite chose à leurs premiers aveux au moment de mourir; mais que les tourments les aient forcés de se repentir à Dieu, cela n'est pas. On le voit, Calvin n'a pas un mot de pitié pour les malheureux qu'il fait torturer.

Il y avait dix-sept ans que cette sanguinaire justice accomplissait son œuvre, au milieu de la consternation de ceux des Génevois qui n'avaient pas étouffé dans leur cœur tout sentiment d'humanité, lorsque les conseils, quoique les dociles instruments de la volonté de Calvin, finirent par se lasser de tremper leurs mains dans le sang, et craignirent qu'il ne criât vengeance. Le 15 novembre 1560, ils décidèrent que les dispositions pénales de la nouvelle législation « sur les paillardises, adultères, blasphèmes et dépitements de Dieu, sem

bloyent à aucuns trop rudes et devoyent estre modérées et revues, puis après estre présentées en général. »

Que l'on compare le gouvernement théocratique de Calvin avec celui des anciens évêques, et l'on verra tout ce que Genève a perdu en embrassant la Réforme. Combien elle était plus heureuse sous le régime épiscopal ! « Où, dit M. Fazzy, les lois étaient si douces, les croyances qui déshonoraient d'autres pays moins répétées, la torture à peine appliquée, la confiscation des biens abolie; où vous ne trouverez aucune trace de ces procès monstrueux faits aux opinions, ou de ces supplices affreux infligés à des malheureux soupçonnés d'ètre en rapport avec les démons. » (1). Avant la Réforme, la sorcellerie n'était pas punie de mort à Genève. On poursuivait les sorciers devant les tribunaux, qui les condamnaient à être bannis de la ville. En 1503, le conseil déclara à un magicien, que s'il ne quittait le territoire de Genève, on l'en chasserait à coups de bâton (2). Calvin punissait du feu la sorcellerie, qu'il qualifiait de lèse-majesté divine au plus haut degré. Dans l'espace de soixante ans, d'après les registres de la ville, 450 individus furent brûlés pour crime de magie.

Le signe qui fait surtout reconnaître que le despotisme s'est changé en tyrannie, c'est l'aggravation de la pénalité pour réprimer tout ce qui déplait au despote. Genève en offre un exemple frappant sous le gouvernement théocratique de Calvin. Tout citoyen qui restait un an sans communier était banni de Genève et de son territoire. En 4564, Claude du Rocher et son fils, ayant été boire et jouer pendant le ser

(1) Fazzy, t. I, p. 185, cité par Audin.
(2) Picot, t. II, p. 270, cité par le même.

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