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CHAPITRE XVII. (1540 A 1555 ).

Pierre Amaux. Lutte de Calvin contre les Libertins.

Perrin, Favre, Philibert Berthelier.

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son manuscrit posthume. Condamnation à mort par contumace des chefs des Libertins. Mort de Daniel Berthelier.

Tous les Génevois qui n'avaient pas renoncé à l'ancien culte de leurs pères pour la liberté, et qui refusaient de se soumettre au gouvernement théocratique du réformateur, étaient connus sous le nom de Libertins. Calvin avait d'abord essayé de les perdre dans l'opinion publique, en publiant contre eux un pamphlet, dans lequel il les représentait comme entachés d'anabaptisme et d'autres hérésies, dont ils étaient fort innocents. Mais voyant que, nonobstant cette flétrissure qu'il avait voulu leur imprimer, les Libertins ne laissaient pas de conserver leur influence dans le peuple et dans les conseils, il eut recours à d'autres moyens, qui lui réussirent beaucoup mieux. Il obtint pour un grand nombre de réfugiés le droit de bourgeoisie; peupla le conseil de ses créatures et le fit démettre en faveur du consistoire, du droit d'excommunication. Cependant la lutte entre le théocrate et les patriotes, qui avaient à leur tête des hommes aimés du peuple, tels que le capitaine-général Ami Perrin, Favre,

Pierre Amaux et Berthelier, fut longue, opiniâtre et pleine de péripéties. << Pendant cinq ans, dit-il, je fus sur la brèche pour le salut de la discipline et des mœurs les méchants étaient forts et puissants, et ils avaient réussi à corrompre et à séduire une partie du peuple. » Nous verrons comment Calvin finit par triompher.

Pierre Amaux, fabricant de cartes, était membre du Petit Conseil. Il aimait à réunir à sa table de vieux républicains, avec lesquels il se raillait volontiers du réformateur. « Par Dieu, dit-il à ses convives, un jour qu'il avait bu plus que de coutume, par Dieu, vous prisez trop cet homme, et faites mal de trop l'exalter. Vous le mettez sur tous les prophètes, apôtres et docteurs qui furent jamais; ce n'est pas si grand chose que vous en faites, car entre les bonnes sentences qu'il dit, il en mêle encore de bien cornues et frivoles.» (1).

L'amphitrion ayant commencé, chacun, le vin aidant, osa médire du théocrate. Le ministre Henri de la Marre, qui était au nombre des convives, fit comme les autres, « C'est, dit-il, un impatient, haineux et vindicatif, qui ne pardonne jamais quand il a une dent contre quelqu'un.» Des espions vendus à Calvin, lui dénoncèrent ces propos, et le lendemain Pierre Amaux fut cité devant le conseil. Les fumées du vin étaient dissipées; il s'excusa des propos qu'il avait tenus la veille, en alléguant son état d'ivresse. Après un long examen, ses collègues le condamnèrent à trente thalers d'amende, somme très-forte pour ce temps-là.

En apprenant cette sentence, Calvin s'entoure des ministres et des anciens, se présente avec eux dans la salle du conseil et demande justice, au nom de Dieu, des mœurs et des

(1) Bolsec, VIE DE CALVIN, p. 42.

lois, contre Pierre Amaux, déclarant qu'il ne montera plus en chaire, si le coupable n'est sévèrement puni, et ne fait l'aveu de ses abominables calomnies. Le conseil effrayé cassa sa première sentence et mit le prétendu calomniateur en prison, pour instruire à nouveau son procès. Le 13 février 4546, Calvin écrivit à Viret : « J'avais passé sous silence que Pierre Amaux, faiseur de cartes, est par mon instance en prison dès quinze jours en ça. Maintenant je suis accusé de cruauté par aucuns de ce que je poursuis la vengeance avec tant d'obstination. Je suis prié de m'entremettre pour intercéder contre ce que je poursuivois : j'ay dit que je ne le ferois point, jusques à ce que je sois assuré de quelles calomnies il m'a chargé.» (4).

Pierre Amaux, sortit enfin de prison, mais à la condition de faire amende honorable, à l'hôtel-de-ville, au Molard et à Saint-Gervais.Le malheureux conseiller subit cette condamnation, et on le vit, tête nue, en chemise et la torche en main, demandant à haute voix pardon à ses concitoyens d'avoir sciemment et méchamment offensé Dieu et Calvin. Quant à Delamarre, dont les propos furent dénoncés au réformateur par Texier, un de ses espions, il fut cassé de sa charge de ministre à Jussy et à Fausonex et condamné à trois jours de prison. La sentence porte : « Pour avoir blâmé M. Calvin.» (2).

La condamnation de Pierre Amaux, qui avait beaucoup d'amis, indigna toute la ville; les larmes coulaient des yeux à l'affligeant spectacle d'un membre du conseil faisant amende honorable au pied de l'infâmant poteau, comme un criminel.

(1) Bolsec. HIST. DE CALVIN, p. 15. Le texte latin de la lettre est cité. (2) M. Galiffe, cité par Audin.

Le peuple attroupé dans le faubourg Saint-Gervais, criait: << A bas Calvin ! à bas les réfugiés ! » Mais le théocrate connaissait le moyen de conjurer ces orages. Sans perdre de temps, il fait courir le bruit qu'il se dispose à quitter la ville. A cette nouvelle, la consternation est générale; tout vient à lui, les conseils, le lieutenant, les compagnies du guet ayant à leur tête leurs officiers «embastonnés», jusqu'au bourreau, qui traîne une potence qu'il va dresser au faubourg SaintGervais, criant dans les rues : « Quiconque remuera, sera hissé sur la brèche jusqu'à ce que mort s'ensuive.» (1).

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Le calme étant rétabli, Calvin monte en chaire, et il insulte les habitants de Saint-Gervais, qu'il appelle «des batteurs de pavés et des pendards.» Le faubourg mécontent murmure, et des attroupements s'y forment de nouveau ; mais on arrête quatre des plus mutins, qu'on met en prison sous la prévention de révolte; le peuple est saisi de crainte et la ville redevient silencieuse comme auparavant.

Calvin n'était pas satisfait; il lui fallait d'autres victimes; mais pendant qu'il guette l'occasion de les frapper, les conseils lui viennent en aide par des ordonnances vexatoires, et la sévère application qui en est faite chaque jour. On lit dans les registres de la villes : - Ordre de manger de la viande le vendredi et le samedi sous peine de prison. - Que nul n'ait à faire des chausses et pourpoints chapelés, ni iceux porter dorénavant, sous peine de soixante sols. — « Chapuis est mis en prison pour avoir insisté à nommer son fils Claude, quoique le ministre n'ait pas voulu, mais Abraham. Il avait dit qu'il garderait son enfant plutôt quinze ans

(2) Registres, 30 mars 1546.

sans baptême.» On le tint quatre jours enfermé (1). Quand par hasard le conseil penchait vers l'indulgence, les prédicants, par leurs clameurs, le rappelaient à la sévérité. Quelques hommes et quelques femmes avaient obtenu la permission de jouer une moralité, composée par Roux Monet, et intitulée, Les Actes des Apôtres. Aussitôt Michel Cop monte en chaire à Saint-Pierre et déclare que les femmes qui joueraient cette farce, sont des effrontées, qui n'ont d'autre dessein que se de faire voir, pour exciter des désirs impurs dans le cœur des spectateurs (2). Un jour, un parent de Favre se présente dans le temple avec une jeune fille de Nantes pour se marier. Le célébrant Abel Poupin demande à l'époux: «Promettez-vous d'être fidèle à votre femme ?>> Le marié, au lieu de répondre oui, se contente d'incliner la tête. Grand est alors le tumulte parmi les assistants; l'époux est conduit en prison, obligé de demander pardon à l'oncle de la jeune femme, et condamné au pain et à l'eau. Abel

Poupin fut réprimandé par Calvin pour n'avoir pas chassé

les mariés du temple.

Le patriote François Favre était un vieillard aux cheveux blancs, mais d'une verdeur juvénile. Doué d'une force d'âme à toute épreuve, s'il eût été secondé dans sa haine

Calvin avait

(1) Registres, 1546. Picot. t. II, p. 413-414, cité par Audin. fait défendre de donner au baptême les noms des saints les plus vénérés des catholiques. Or, saint Claude était de ceux-là. Il y avait dans le voisinage de Genève une chapelle qui lui été dédiée et pour laquelle, avant la Réforme, le peuple avait une grande dévotion. C'est ce qui explique la persistance de Chapuis à vouloir donner à son fils le nom de Claude ct du ministre à le refuser. « Les ministres, dit Rozet, avaient remontré l'abus des noms que plusieurs retenaient à causes des idoles. Mêmement il y avait des Claudes un très-grand nombre procédant de la dévotion qu'on avait à l'idole nommée Saint Claude près de Genève. » – Rozet, liv. V, ch. 8, cité par Magnin.

(2) FRAGMENTS BIOGRAPHIQUES, p. 15.

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