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contre Calvin par une population moins abâtardie, le théocrate n'eût pas opprimé longtemps Genève. Calvin le représente comme un débauché, séduisant ses servantes, hantant les mauvais lieux et les tavernes. La fille de Favre, douée comme son père, d'une mâle énergie, était une femme colère, emportée, ardente au plaisir. Elle haïssait de toute son âme le réformateur qui le lui rendait, et qui l'appelait dans ses lettres « la nouvelle Proserpine.» Françoise Favre, avait épousé en 1538 le capitaine-général Ami Perrin, que nous avons vu se rendre à Strasbourg pour engager Calvin à revenir à Genève. Le capitaine-général était brave, généreux, entièrement dévoué à ses amis. Il parlait avec facilité, avait une taille élevée, portait fièrement l'épée et s'habillait avec goût. Il était assez vain de ces avantages, affectait des airs et des poses de théâtre, et sa faconde dégénérait trop souvent en une fanfaronne loquacité. De là, sans doute, le surnom que lui avait donné Calvin, qui l'appelle dans ses lettres Cæsar comicus et tragicus. Perrin, à l'exemple de sa femme et de son beau-père, détestait cordialement le réformateur. A table, il s'amusait à le contrefaire, imitant son geste, sa voix, son air austère; et dans son logis, femme, enfants, domestiques, tout le monde avait le plus grand mépris pour l'homme que Perrin nommait : le Caffard. Françoise Favre ne se gênait pas pour rire publiquement du théocrate, se moquait de ses règlements disciplinaires, ne baissait point les yeux au sermon, et dansait malgré les ordonnances.

Le 1er avril 1556, il y eut une noce à Bellerive. Les personnes qui s'y trouvaient, étaient François Favre, Françoise, sa fille, femme de Perrin; Jean-Baptiste Sept, Claudine Philippe, Denis Hugues, le poète Jacques Gruet, la femme d'Antoine Lect, celle de Philibert Donzel et la mariée, fille d'Antoine Lect. On dansa pendant la soirée. Le lende

main toute la noce fut citée devant le consistoire, et François Favre, accusé d'avoir tenu des propos séditieux. Voici l'acte d'accusation dressé contre le vieux patriote :

4° Il a dit qu'il n'accepteroit pas la place de capitaine des arquebusiers, s'il devoit y avoir des François dans la compagnie, parce qu'il ne vouloit que de bons Génevois, et point de rapport avec l'évesque de Genève, M. Calvin.

2o Il a dit que M. Calvin et M. Abel Poupin ont changé de

nom;

3° Item, qu'il ne croit pas ce qu'ils preschent;

4o Il a dit à un homme qui le saluoit : « Pourquoi saluestu un chien? » Et ce, pour dresser querelle contre les prédicants qui l'avoient appelé chien en chaire.

5o Il a dit «ces François, ces mastins sont cause que nous sommes esclaves; et ce Calvin a trouvé moyen qu'il lui faut aller dire ses péchés et faire la révérence. »

6° « Au diable soient les prédicants et ceux qui les maintiennent. >>

7° Item, qu'il voudroit bien que ces François fussent en France.

8° Item, qu'il désire quitter Genève', où l'on rend sa vieillesse malheureuse, tandis qu'elle sera honorée partout ailleurs.

9° Item, que Calvin l'a tourmenté plus que quatre évesques qu'il a vu enterrer, et qu'il ne le veut point recognoistre pour son prince.

40° Quand on le mena en prison, il s'écria: «< Liberté ! liberté ! Je donnerois mille escus pour avoir un conseil général ! »

Liberté ! Voilà le cri séditieux dont on voulait qu'un vieillard qui avait versé son sang pour l'indépendance, demandât pardon! « Qu'on me ramène en prison, dit le patriote, en regardant fièrement ses juges, je ne m'humilierai pas.>> On

l'y ramena et on l'y retint plus de trois semaines, jusqu'à ce que Berne, se rappelant que vingt ans auparavant, François Favre assistait avec ses frères Jean et Antoine à la fédération de Fribourg, envoya à Genève l'ancien avoyer Nœgeli, à la prière duquel on l'en fit sortir.

Calvin écrivit à Farel: « Depuis votre départ, les danses ne nous ont pas donné un moment de repos. Tous ceux qui s'y sont laissé entraîner ont été mandés devant le consistoire, et à l'exception de Corne, qui n'a rien dit, ils ont tous effrontément menti. La colère finit par m'emporter: j'ai tonné contre le mépris du Seigneur si hautement affiché, et contre l'oubli de nos saintes ordonnances. Ils ne témoignaient aucun repentir. J'avais promis à Dieu que je saurais les châtier. Je déclarai qu'au péril de ma vie, je voulais connaître la vérité, et avoir raison de leurs mensonges. Françoise Perrin nous a dit mille injures je lui ai répondu comme elle méritait. Je demandai si cette famille de Favre avait le privilége de violer impunément les règlements de police. Le père est un paillard, qui a été déjà accusé d'adultère. Voici un second procès de ce genre qu'on va entamer, et peut-être un troisième; on en parle du moins. Le frère se moque ouvertement de nous. J'ajoutai: - Que ne vous bâtissezvous une ville où vous vivrez à votre fantaisie, puisque vous ne voulez pas subir le joug du Christ? Mais tant que vous resterez ici, c'est inutilement que vous chercherez à vous soustraire aux lois, car y eût-il en votre logis autant de diadèmes que de têtes, Dieu saura bien rester le maître. Alors sont venus les aveux ; ils ont tout confessé, et j'ai su qu'ils avaient dansé chez la veuve Balthazar. Du conseil ils ont passé dans la prison. Le syndic, qui a déploré sa faute, a reçu une verte semonce du consistoire, et a été suspendu jusqu'à ce qu'il donne des marques de repentir. On dit que Perrin est de retour de Lyon: il n'échappera pas au châti

ment. La femme de Perrin est furieuse, la veuve Balthazar, à demi-folle, tous les autres sont honteux et se taisent.»> (1).

Le capitaine-général était allé en France, chargé par le conseil de négocier un traité de commerce. Voici ce qui s'était passé pendant son absence. Sa femme, ayant dansé sur les terres de Berne, devait être conduite en prison avec Favre, son beau-père. C'était une humiliation que Perrin n'aurait pu souffrir au prix de son sang. François Favre, appelé devant le consistoire, montre ses cheveux blancs et refuse de se justifier. On l'insulte, et il continue de garder le silence; mais une fois hors du tribunal, il se répand en injures contre ses juges. Assigné de nouveau, il refuse de comparaître et se retire à la campagne. Sa fille le remplace et se présente au consistoire. Elle se défend en femme colère et n'épargne point le réformateur. Le bruit court qu'elle est arrêtée. Sur ses entrefaites, Perrin arrive de Lyon et se hâte d'aller au conseil pour défendre son beau-père et sa femme. Au moment où il entrait dans la salle, on interrogeait un homme prévenu d'offenses envers Dieu. Le capitaine-général, qui avait besoin de parler, poussa assez rudement le prisonnier en lui disant : <«< Retire-toi, mon affaire est plus pressée que la tienne. » Un membre du conseil, Lambert, vendu corps et âme à Calvin, n'ayant pour vivre que les amendes auxquelles il faisait condamner les Libertins dénoncés par le théocrate, se récria contre cet acte insolite de Perrin, qu'il accusa d'attentat à la souveraineté du peuple, dans la personne des conseillers, de pitié coupable, pour avoir empêché qu'on frappât jusqu'au sang, un malheureux

(1) Ep. 40, 1546, Farello, cité par Audin.

condamné au fouet, et pour avoir fait remise d'une amende à un pauvre diable qui, s'il l'eût payée, aurait été réduit à la plus extrême misère (1).

Perrin fut arrêté en sortant du conseil et conduit en prison, Son procès commença sur-le-champ; car le réformateur, qui avait écrit << qu'il n'échaperait pas au châtiment, » avait soif de vengeance. Mais le peuple aimait le capitaine-général. Son courage, sa bonne mine, son âme généreuse et expansive, tout dans Perrin lui plaisait, même ses défauts. Le soir, les rues étaient remplies d'ouvriers et de bourgeois qui demandaient de ses nouvelles. La police n'osait employer la force pour dissiper les rassemblements, où l'on baffouait le nom de Calvin. Dans les conseils, les amis du patriote plaidaient énergiquement sa cause. Aux Deux-Cents, la majorité semblait abandonner le réformateur et demandait que le jugement du prévenu fût déféré au conseil général. L'assemblée était pleine de tumulte et les partis criaient aux armes. Le peuple, attroupé aux abords de l'Hôtel-de-Ville, proférait d'horribles menaces. Calvin arrive seul. Accueilli au bas de la salle par des cris de mort, il se croise les bras et regarde fixément la foule. Personne n'ose le frapper. Il s'avance alors au milieu des agitateurs, et découvrant sa poitrine, «<- Si vous voulez du sang, dit-il, frappez, il y en a encore quelque goutte, frappez-donc! » Pas un bras ne se lève. Alors le théocrate monte lentement l'escalier qui conduit à la salle des Deux-Cents. Il entre: déjà les épées étaient tirées, et la salle allait être ensanglantée. A la vue de Calvin, les armes s'abaissent, et quelques mots suffisent pour calmer l'agitation. Alors il prend un des conseillers par le bras, redescend

(1) Galiffe, cité par Audin.

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