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» vérant toujours en sá constance, et ne voulant dire chose » contre la vérité et conscience, on trouva une nouvelle >> cautèle, qui fut d'envoyer vers la mère dudit jeune prison>> nier qui s'étoit retirée au pays de Faucigny, pour cause » des horribles cruautés qu'on exerçoit à Genève.

>> Jcelui Amblar Corne', un des seigneurs du Petit Conseil, » très-ardent et affectionné disciple de Calvin, prit la charge » d'aller voir ladite femme, et l'induire à venir à Genève, » pour le bien et honneur de son fils, qui étoit en prison, » résolu, comme est dit, plutôt de mourir aux tourments » que de dire aucune chose contre la vérité, sa conscience et » son prochain. Ledit Amblar Corne sut fort bien charmer » la pauvre femme par feintes paroles et fausses promesses » de la part des seigneurs du conseil, que non-seulement » son fils seroit mis en liberté, mais encore exalté en hon>>neurs et degrès d'offices, s'il vouloit obéir auxdits sei»gneurs, et confesser seulement ce qu'ils voulaient, assavoir: » être vrai ce de quoi il étoit accusé, et que Ami Perrin et les » autres fugitifs de Genève l'avoient sollicité d'être de leur » conspiration et entreprise; mais qu'il n'y avoit voulu en» tendre confessant seulement ce peu, il seroit mis en » liberté, et élevé en dignité audit conseil. Or, il sut si bien >> dire, qu'il endormit la pauvre mère, et lui persuada de » venir à Genève pour le salut et délivrance de son fils (1).

(1) La mère de Berthelier accourut à Genève et présenta à ses juges la supplique suivante: « Magnifiques, puissants et très-redoutés seigneurs, très-humblement à vous expose noble Amblarde du Crest, relaissée de feu Philibert Berthelier, comme ayant en'endu que tenez François Daniel Berthelier en vos prisons, Lonte desolée pour ce recoust à vos Excellences, et vous supplie qu'il vous plaise envers son fils user de misericorde plutôt que de rigueur de justice; et considerant que le père de son dit fils est mort pour le soutiennement de votre liberté, qu'il vous plaise de peser cela contre les mefaits que son dit fils pourrait avoir

» Arrivée en la ville, elle s'en alla droit vers la prison, où » étoit son fils, fort cassé et rompu de la corde, et lui re» montra la volonté et la délibération du conseil de le faire >> plutôt mourir en prison misérablement, qu'il ne vainquît » les seigneurs du conseil. Pour ce la misérable mère >> l'exhortoit et prioit d'acquiescer au vouloir des seigneurs, » et confesser ce qu'ils désiroient de lui, combien que fût » contre vérité et sa conscience, et que par ce seul moyen, >> il seroit mis hors de prison, et constitué en dignités, » offices et honneurs; et que telle promesse lui avoit été » faite par Amblar Corne de part de tout le conseil. Tant » bien sut la misérable mère pleurer et solliciter son fils, » que s'il n'avoit pitié de soi-même, au moins qu'il l'eût » d'elle, qui demeuroit désolée sans enfants et sans appui, >> lui mourant, et l'assurant sur la promesse qui lui avoit » été faite de la part desdits seigneurs, que le pauvre jeune » homme dit et promit à sa mère de le faire de quoi elle >> avertit ledit Amblar et autres du conseil, qui incontinent » s'assemblèrent, l'interrogeant comme devant des points » susdits, lesquels il confessa hardiment, se confiant sur les » paroles et promesses faites à sa mère. Mais il n'eut pas » plus tôt confessé, et sa confession mise par écrit, que la » sentence de sa mort fut arrêtée et publiée, et le jour même >> exécutée. La misérable et dolente mère, voyant être advenu » tout au contraire de son espérance, et contre la promesse » à elle faite par un des seigneurs du conseil, et de la part » de tout le conseil, voyant, dis-je, son fils mort, considé

commis; et lui faisant grâce et miséricorde, le vouloir remettre à elle sa mère, sa femme et ses petits enfants.» Galiffe, NOT. GÉNÉALOG., t. III, p. 552, citè par Magnin.

>> rant qu'elle en étoit cause, et comme traitresse de son » sang, se cuida tuer de déplaisir et honte. Or, comme for» cénée, tout à l'instant sortit hors de Genève, et s'en alla » criant et remplissant l'air de regrets et complaintes, à >> Berne, à Zurich, à Fribourg et autres villes des Cantons, » déclarant le détestable et inhumain fait par elle commis, » à la suasion des seigneurs de Genève, singulièrement d'un >> Amblar Corne, leur messager et commis, pour établir telle >> trahison, et demandoit justice à Dieu et au seigneurs des » Cantons contre la ville de Genève. » La mort de Daniel Berthelier indigna toute la Suisse, et l'on alla jusqu'à dire <«< qu'il falloit jeter à force de pelle une si malheureuse ville dans le lac. » (1) Le cœur de M. Galiffe se soulève en pensant à Calvin, le véritable auteur de cet assassinat juridique. << Maudit soit la mémoire de ce buveur de sang, s'écrie-t-il, qui fit périr sur l'échafaud le fils de Philibert Berthelier ! >>

Claude de Genève, capitaine du boulevard de Longuemalle, mourut également sur l'échafaud. Les autres patriotes échappèrent au dernier supplice, s'étant, comme nous l'avons dit, réfugiés sur les terres de Berne; Calvin les y poursuivit. Il voulait qu'on les chassât de la Suisse; mais Berne refusa de s'associer à sa vengeance. La haine de Calvin contre les fugitifs n'en fut que plus implacable. Il obtint des conseils le bannissement des femmes des Libertins, le sequestre et la confiscation de leurs biens, et la peine de mort contre tout citoyen qui parlerait de rappeler les exilés (2).

(1) Bolsec, HIST. DE CALVIN, p. 87 et suiv.

(2) Fazzy, p. 285, cité par Audin.

CHAPITRE XVI. ( 1542 A 1553. )

Querelles théologiques de Calvin.

Castalion, Bolsec, Ochin, Gentilis, Servet.

Vie de Servet, ses écrits, son procès, son supplice.- Les églises de la Suisse ont-elles conseillé le supplice de Servet ? Il a été approuvé par Bucer et Melanchthon. Livre de Calvin sur le droit du pouvoir civil de punir l'hérétique. · Réponse de Castalion.

Pendant que le réformateur faisait une guerre d'extermination aux patriotes génevois, ses ennemis politiques, il ne poursuivait pas moins de sa haine les théologiens de quelque valeur qui osaient discuter la vérité de sa doctrine; car ne pas croire aveuglément à la parole de Calvin, c'était à Genève, douter de la parole de Dieu. Ne l'avait-on pas entendu dire publiquement en chaire : « Je suis prophète, j'ai l'esprit de Dieu. Je suis l'envoyé du Seigneur, je ne puis errer, et si je suis en erreur, c'est toi, ô Dieu, qui me trompes et déçois pour les péchés de ce peuple ? » (1).

Sébastien Castalion, que le réformateur avait connu à Strasbourg, et qui était venu le trouver à Genève, où il l'avait fait nommer régent du collége, osa contredire

(1) Bolsec, VIE DE CALVIN, p. 40.

l'explication qu'il donnait de ce passage de l'Évangile : «Descendit ad inferos, il est descendu aux enfers. » Calvin enseignait dans son cathéchisme, contre le sentiment de tous les Pères et docteurs, que cela signifiait que « Jésus-Christ avait souffert dans son áme les angoisses du damné. » Une dispute fut décidée entre le théocrate et l'humaniste, qui se montra, dit-on, admirable de logique en combattant son adversaire. Castalion voulait être ministre à Genève, mais Calvin s'y opposa. On lit dans les registres de la ville, à la date du 14 janvier 4544: « M. Calvin a rapporté que Bastian, régent des écoles, est bien savant homme, mais qu'il a quelque opinion dont n'est capable pour le ministère.... » Après cette dispute dans laquelle il battit le réformateur, et un autre sur un passage de saint Paul, où il ne le ménagea pas davantage, Castalion dut renoncer à habiter Genève. Mais Calvin et le conseil ne pouvaient avoir oublié que cet, homme de cœur s'était généreusement dévoué, en 1543 dans l'hôpital général, au service des malades de la peste, quand ce terrible fléau exerçait à Genève les plus grands ravages, alors que le théocrate s'en était fait dispenser et que les autres ministres avaient déclaré « qu'ils aimeraient mieux aller au diable, » qu'à l'hôpital soigner les pestiférés (1). Aussi bien Castalion sortit de la ville, muni d'un certificat des plus honorables, pour aller habiter Båle, où il fut nommé par le sénat professeur de langue grecque.

Calvin ayant fait paraître un écrit sur la prédestination, Castalion en publia un pour défendre la liberté humaine. Le réformateur se vengea de l'ancien régent de Genève par les plus indignes outrages, dans deux libelles, dont l'un est

(1) Registres de la ville.

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